Une commande de l’abbé Jacques de Saint-Nectaire


Même en l’absence de tout document, on sait que les tapisseries de chœur de l’abbaye de La Chaise-Dieu ont été commandées par l’abbé Jacques de Saint-Nectaire, dont les armes apparaissent à de nombreuses reprises. Elles ont été tissées entre 1501, après l’attribution par le roi des armoiries de l’abbaye qui y sont reproduites, et avril 1518, puisqu’un document nous dit qu’elles ont été exposées le jour de la fête de saint Robert.

Un atelier inconnu

On ignore à quel atelier la réalisation de cette suite de tapisseries fut confiée. On pense qu’il s’agit d’un atelier flamand. Seuls les ateliers d’Arras, Bruxelles ou Tournai avaient à cette époque une envergure suffisante pour réaliser un ouvrage d’une telle dimension et d’une telle qualité. Il est même possible que l’atelier qui réalisa les deux tapisseries destinées à son usage personnel ait été différent de celui qui réalisa les tapisseries de chœur. Les points y sont moins fins. Elles sont bordées de guirlandes, comme il était d’usage à Bruxelles, alors que les tapisseries de chœur ne le sont pas.

Un thème original

On ignore également qui a réalisé les cartons. Le sujet choisi n’est pas ordinaire. Il eût été plus traditionnel de faire réaliser des cartons illustrant la vie du fondateur de l’abbaye, saint Robert de Turlande. Le choix de montrer que l’Ancien Testament annonce le Nouveau Testament répond probablement à la volonté de l’abbé de donner à ses frères des sujets de méditation pour leur prière.

Les sources iconographiques

Elles sont multiples. Comme l’avait relevé Émile Mâle, il s’agit principalement de La Bible des pauvres, ouvrage très populaire dans le monde germanique au XIVe siècle.

De façon complémentaire, ainsi que le montre Sophie Brun1 dans sa récente thèse, le Liber chronicarum ou Chroniques de Nuremberg a inspiré les cartonniers, surtout dans le mouvement et le drapé des vêtements .

Il a longtemps été affirmé que  le Speculum humanæ salvationis, Miroir du salut de l’homme, était une des sources majeures. Il apparaît que seules quelques scènes ont été reprises.

Enfin, certains peintres allemands comme Martin Shaungauer ont inspiré les cartonniers.

L’intervention directe de l’abbé Jacques de Saint-Nectaire dans les choix iconographiques est plus que probable.

 

Une collection complète

La collection comprend 14 tapisseries.

Deux, représentant la Nativité et la Résurrection, n’appartiennent pas à la suite du chœur (Elles sont présentées sur la tribune de la « Nef des tapisseries »). Elles ont probablement été commandées par l’abbé pour son usage personnel (les armoiries de l’abbaye n’y figurent pas mais ses seules armoiries familiales) ; il est possible qu’il les destinait au prieuré de Chanteuges où il aimait se retirer. Si leurs cartons ont de nombreux points communs avec ceux des tapisseries destinées au chœur, on n’y retrouve pas les annonces de l’Ancien Testament.

Les 12 autres tapisseries constituent une suite complète de l’Annonciation au Jugement dernier. Leur disposition d’origine dans le chœur l’atteste. Un inventaire antérieur à la Révolution mentionne 18 tapisseries dont une en mauvais état disposée sur les marches de l’autel. quatre tapisseries ont donc disparu ; elles n’appartenaient probablement pas à la suite du chœur qui semble être complète.

Destinées au chœur monastique

La tapisserie centrale représente la Crucifixion. Elle a un plan carré qui la distingue. Le dessin est somptueux. Elle était présentée au-dessus de la porte du jubé. On sait que le jubé a été abaissé au XVIIe siècle pour permettre à l’orgue d’être mieux entendu dans le chœur. Dès lors, cette tapisserie, trop grande, ne pouvait rester à cet emplacement, même si ce positionnement dans le cycle liturgique l’imposait.

De part et d’autre, étaient accrochées deux tapisseries de plus petites dimensions, l’une (à gauche) représentant le portement de Croix, l’autre (à droite) représentant la descente aux Enfers. Les trois tapisseries (le portement de Croix, la Crucifixion et la descente aux Enfers) occupaient exactement la largeur du chœur.

Le long du chancel sud, sur cinq travées, étaient accrochées les cinq premières tapisseries ; le long du chancel nord, les quatre dernières. Les cinq tapisseries d’un côté et les quatre de l’autre ont une longueur identique de 29 m environ.

Accrochées pour les grandes fêtes liturgiques

Ces tapisseries n’étaient toutes exposées que lors des grandes fêtes liturgiques. Elles étaient roulées et conservées dans la tour Clémentine lors des troubles qui affectèrent l’abbatiale pendant les guerres de Religion et la Révolution.

Chœur avant 2013. Les tapisseries n’ont pas encore été déposées.

Comment lire une tapisserie

L’Annonciation

La scène centrale de l’Annonciation est encadrée de deux préfigurations. À droite, la promesse du Rédempteur à Adam et Ève ; à gauche, le miracle de la toison de Gédéon. Le lien entre ces préfigurations et la scène centrale est expliqué dans les quatrains en haut de la tapisserie et annoncé par les prophètes qui apparaissent dans les fenêtres en haut et en bas de la tapisserie tenant des phylactères avec la prophétie. Entre les deux prophètes du haut, nous avons alternativement les armes de l’abbaye ou celles de Jacques de Saint-Nectaire adossées à la crosse abbatiale (comme ici) ou surmontées de la mitre.

Le Seigneur dit au serpent au sujet de la femme : « Elle t’écrasera la tête » (Genèse 3, 15). Ce qui se produisit à l’Annonciation, quand la Vierge Marie, fille d’Ève, devint, dans son humilité, la Mère du Rédempteur.

Le prophète Isaïe tient le phylactère sur lequel est écrit :
«Voici que la Vierge concevra et enfantera un fils». (Isaïe 7, 14)

Sur la toison de Gédéon, sans aucun bruit, du ciel, la rosée tomba par l’action de Dieu (Juges 6, 36). De même, dans le sein de la Vierge, sans relation avec un homme, du ciel, le Fils de Dieu descendit selon l’antique promesse.

Le roi David tient le phylactère sur lequel est écrit :
« Il descendra comme la pluie sur le regain. » (Psaume 71, 6)
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© Photo La Goélette pour La Casadéenne DR

Le prophète Ézéchiel tient le philactère sur lequel est écrit :
« Cette porte est fermée et on ne l’ouvrira pas ». (Ézéchiel 44, 2)

Le prophète Jérémie tient le philactère sur lequel est écrit :
« Le Seigneur a fait du nouveau sur la terre : la femme entourera l’homme ». (Jérémie 31, 22)

Ce que « l’Ancien Testament a promis, le Nouveau Testament l’a fait voir ; ce que celui-là annonçait de façon cachée, celui-ci le proclame ouvertement comme présent. C’est pourquoi l’Ancien Testament est prophétie du Nouveau Testament ; et le meilleur commentaire de l’Ancien Testament est le Nouveau Testament ».3


  1. Voir les références dans la bibliographie.[]
  2. Les références données sont celles qui figurent sur les tapisseries ; elles correspondent à la Bible utilisée au XVIe siècle : la Vulgate. Ainsi, le psaume 71 de la Vulgate est le psaume 72 de nos Bibles modernes.[]
  3. Saint Grégoire le Grand, Homiliæ in Ezechielem, I, VI, 15, PL, 76, 836 B.[]
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