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Nouvel article

Conférence de Bertrand Utzinger, Président de l’association des Danses macabres d’Europe et auteur du livre "Itinéraire des danses macabres", Éditions J.-M. Garnier, 1999. Toutes les photos qui illustrent cette conférence sont de monsieur Utzinger. Certains titres ont été ajoutés par nos soins pour faciliter la lecture.

Charnier des Saints-InnocentsLors du carême 1424 se termine au charnier des Saints-Innocents à Paris, la réalisation d’une peinture bien curieuse. Sous les arcades qui bordent intérieurement ce hideux cimetière, contre ces quasi-squelettes qui sont en train de sécher à l’air libre, vient de naître une procession, un défilé :

Ils sont là les hommes qui constituent la société ! Ils sont là les dignitaires de la hiérarchie religieuse ou militaire ! Ils sont tous là, le pauvre et le riche, le puissant et l’humble, le laboureur et l’empereur, l’enfant et l’évêque, l’usurier et le cardinal. Chacun est accompagné de son mort, silhouette plus ou moins squelettique, dansante et grinçante qui l’entraîne en se moquant de lui, le saisissant par l’épaule ou la taille, s’affublant de la tiare de celui-ci ou de l’épée de celui-là, tout en se drapant avec ironie dans son linceul.

Quelle est donc cette peinture étrange ? Quels éléments ont provoqué ou facilité l’apparition de cette représentation d’un genre nouveau ? Et quel avenir est-il promis à cette réalisation plutôt hideuse, voire provocante ? Nous n’avons pas malheureusement la réponse à une question précise mais nous pouvons dire que :

La Danse macabre est le résultat d’une maturation intellectuelle, artistique, morale, religieuse, philosophique et sociale que nous allons tenter d’analyser rapidement.

Depuis un long siècle, c’est la misère en France

Depuis plus de cent ans s’abattent les quatre cavaliers de l’Apocalypse que sont la guerre, la famine, la peste et la mort. Sur ce pays potentiellement riche, prospère, serein, nos hideux cavaliers vont et viennent, passent et repassent craignant d’avoir oublié des hommes.

Guerre et brigandage

C’est la guerre de Cent Ans : les Armagnacs, les Bourguignons, les maigres troupes du roi de France, les Anglais, les Écossais, les Aragonais, les Bretons ravagent tout des Flandres aux Pyrénées.

C’est une guerre de siège : Saint-Sardos en 1324, Angoulême et Aiguillon en 1346, Calais la bien connue avec ses célèbres bourgeois. Limoges sera assiégée plusieurs fois au cours de la reconquête de Charles V, de même que Saintes, Soubises et tant d’autres ! En Flandres, en Normandie, c’est la même chose : Harfleur, Caen en 1415 et 1418. Et Rouen ! Autour de laquelle l’Anglais s’installe en décembre 1419 sans paraître disposé à abandonner la place ; alors on fait sortir de la ville toutes les bouches inutiles, femmes, enfants et vieillards qui périront lentement de misère, de faim et de froid dans les fossés, coincés entre les murs et l’Anglais… À Rouen cette année-là il mourut 6 à 10 000 personnes… Sans oublier Paris qui est assiégée bien des fois pendant cette période.

C’est aussi une guerre de combats : je ne citerai – car ce n’est pas mon propos de faire l’historique de la guerre de Cent Ans – je ne citerai donc que Crécy, Poitiers, et Azincourt qui ont fait à elles trois environ 20 000 morts.

Les troupes régulières sont un malheur pour les régions qu’elles traversent, amies ou ennemies. Même si – au début – elles sont bien tenues et commandées, même si les fourriers payent le blé des hommes, le foin et la paille des chevaux, elles emportent tout et piétinent les terrains. Et même si on a été payé, on n’aura sans doute plus de quoi faire les semailles prochaines et l’on n’aura peut-être plus de quoi manger soi-même.

Bientôt d’ailleurs les troupes se sentent chez elles et se servent. Et le paysan apprend vite à le craindre, ce soldat régulier ou en maraude qui ne craint rien, qui aime le vin et les filles et qui tue pour un poulet.

Pire encore, les bandes s’organisent constituées de mercenaires oisifs, de déserteurs, de crève-la-faim. Ces Grandes Compagnies sont nombreuses, aguerries, sans foi ni loi, et les Robert Knolles, Seguin de Badefol, Villandrando, Perrinet Gressard, Arnaud de Cervole seront des noms maudits pendant des générations.

La disette

Cet état de guerre et de brigandage peut donc engendrer la disette sur des zones étendues ; comme on n’a guère d’argent pour acheter les denrées, comme on ne peut les transporter à cause des embuscades incessantes, la famine aura tôt fait de survenir ; pour peu que les conditions climatiques soient défavorables, c’est la malefaim avec désertification complète sur des lieues à la ronde.

La peste et autres épidémies

Bohème, Miniature du XIV<sup>e</sup> s., la pesteEt voilà la peste. Elle commence pour notre période avec la grande Peste Noire de 1347. Celle-ci est assez connue et je ne ferai que l’évoquer rapidement : en octobre 1347 débarquent à Messine des bateaux venus de la mer Noire ; ils sont porteurs de morts et de moribonds qui sont débarqués et vont transmettre le fléau à une vitesse étonnante ; ce n’est pas en mois que l’on évalue la propagation de la maladie, mais en semaines. En janvier elle atteint Marseille, six semaines plus tard elle est en Avignon. La région parisienne est atteinte en juillet ainsi que Lyon, Bordeaux, le sud de l’Angleterre et la Suisse. Toute l’Europe du nord est gravement touchée, l’ensemble de l’Angleterre en 1349, le Danemark et la Suède juste après.

Froissard nous dit que le tiers de l’Europe mourut et les meilleures analyses actuelles confirment le chiffre effrayant de
25 000 000 de morts ! 25 000 000 en deux ans à peu près.

Qu’on imagine alors l’état physique, l’état psychologique d’une population qui a vu des morts par dizaines et par centaines pendant des mois ! Les cadavres sont empilés aux carrefours ou en périphérie des villages, amas immondes et bientôt informes qui ne peuvent trouver de sépulture faute de place et de bras.

Décaméron, la Peste, BNF 239Quelle pouvait être alors la demande morale et mentale d’une population martyrisée par le mal naturel. Quelles prières pouvaient exprimer ces victimes, prières adressées à Dieu… ou au diable !

Et l’on tente de fuir le mal quel qu’il soit ; on fuit de préférence vers la ville pour se protéger – de quoi Seigneur ? Et l’on trouve souvent les portes fermées, mais l’on a emporté le mal avec soi et l’on meurt sous un arbre ou dans une grange abandonnée, à un coin de rue, en trois ou quatre jours dans des souffrances terribles et incomprises, dans une angoisse poignante, car on pense que c’est le châtiment divin qui frappe.

Et l’on ne meurt pas seul ! Ils sont à côté, tous ceux qui ont fui aussi, comme devant un feu dévorant, invisible et imprévisible ! Ils sont à côté, ces morts qui sont décomposés avant d’être cadavres ! Il faudrait la plume de Hugo ou le pinceau de Bruegel pour peindre l’abomination de la désolation, les loups et les corbeaux et les monceaux de corps en pourriture.

Et l’on devient vite fou de peur de misère physiologique et psychique, si l’on a échappé au mal on se demande si c’est un bien. Quels monstrueux péchés ont provoqué une si grande colère divine pour que Dieu déchaîne tous les enfers sous forme de soldats, de peste et de famine ? Comment apaiser son courroux ?

Année après année, génération après génération on se transmet les événements tragiques ; s’il n’y a pratiquement pas de papier, les prédicateurs sont nombreux et très éloquents. Les ordres mendiants vont de cimetière en carrefour, de hameau en village. Il se fait alors une maturation intellectuelle et morale dont le cheminement est finalement bien simple : on vit avec les morts, on vit avec la mort.

De plus, la peste s’installe à partir de ce jour pour un grand siècle en Europe ; chaque région va connaître ce fléau un certain nombre de fois, jusqu’à 10 comme c’est le cas en Espagne ou à Hambourg. C’est dire que chaque génération, voire chaque décennie va connaître ce terrible mal.

Si la peste a beaucoup frappé les imaginations, les iconographies qui la représentent ne sont pas très fréquentes en fait. Je ne vous montrerai pas Lavaudieu que nous verrons demain mais cette diapositive, une miniature tchèque du XIVe que je dois à Solange Fouilleul : la mort étrangle un pestiféré (photo ci-dessus au début du paragraphe).

La peste, Pisogne in SilvisIl y a également une illustration du Décaméron de Boccace ou bien celle-ci qui est à Paris [1], ou bien encore cette peinture murale de Pisogne, au nord de l’Italie, qui montre un groupe d’hommes atteint par des flèches. La flèche étant le symbole de la peste.

Et il n’y a pas que la peste ! Ce malheureux siècle voit des épidémies de dysenterie mortelle, de coqueluche, d’oreillons, de grippe et de variole enfin, qui va tuer, rien qu’en 1418, rien qu’à l’Hôtel-Dieu de Paris, le chiffre énorme de 5 311 personnes ! Rien qu’à cet hôpital ! Je vous laisse alors imaginer ce qui a dû mourir dans les quelques autres hôpitaux, dans les infirmeries des couvents, dans les maisons, dans les rues.

D’ailleurs en cette épouvantable année de 1418, c’est cent mille morts qu’il y eut, rien qu’à Paris, soit la moitié de la population.

Et si ce tableau avait besoin d’être noirci, j’ajouterai qu’en ces mêmes années, les hannetons ravagèrent les jardins de la capitale et que les loups y entrèrent.

Le puissant comme l’humble, le soldat comme le religieux, le savant comme l’enfant connaîtront tous la même mort, avec sa pourriture, ses vers, sa destruction physique ; et apparemment sans Dieu, point important dont je reparlerai.

Bientôt la Renaissance engendrera l’apogée des Danses macabres, tant en nombre qu’en qualité et en variété, lorsque les grands tremblements des XIVe et XVe siècles se seront atténués, lorsque l’Église catholique comme la Réforme auront épuré la conscience, la foi, le sacré et donc l’art.

Naissance de la Danse macabre

La Danse macabre est née en France, semble-t-il, de toutes ces misères ; elle connaîtra rapidement un essor formidable pendant plus de deux siècles dans l’Europe entière et au delà. Car elle est engendrée de la peste et de la guerre de Cent Ans, elle enfante elle-même un mode de pensée qui allait parfaitement convenir aux deux siècles suivants.

Les Saints-Innocents Les Saints-Innocents J’ai parlé des Saints-Innocents ; voici une vue du charnier à la fin du XVIIIe siècle, un tableau qui est au musée Carnavalet et qui montre bien la représentation de la Danse macabre.

La vue de détail ci-contre montre assez bien la Danse macabre.

Il reste quelques autre aîtres en France

Saint-Saturnin de BloisLe charnier Saint-Saturnin de Blois a été construit tout de suite après l’avènement de François Ier. Une Danse macabre a été sculptée sur pierre, malheureusement il ne subsiste aujourd’hui que de pauvres restes comme on peut le constater sur ces piliers. Ici une vue générale, le cimetière, la galerie et les piliers où la Danse macabre était sculptée.

Aître de Saint-Maclou à Rouen Frise avec attributs macabres, toujours à Rouen L’aître Saint-Maclou de Rouen qui abrite maintenant ou qui abritait il y a peu l’école des Beaux-Arts possédait aussi sa Danse macabre, la Réforme se chargera de la mutiler presque entièrement. La frise qui limite la galerie du haut porte toujours des sculptures représentants des attributs macabres : faux, pelles, crânes, pioches, ossements entrecroisés. Vue d’ensemble qui donne bien l’ampleur de la galerie, au dessus de la frise se trouvaient les greniers à ossements. Ci-contre : Frise avec attributs macabres. Sur ce pilier était sculpté le mort et le vivant.

Le charnier de Montivilliers, en Seine Maritime, près de Dieppe, possède lui aussi des restes de Danse macabre, sculptée sur les piliers en bois.

La forme de la Danse macabre s’ébauche

Parallèlement à ces éléments dramatiques, ou plutôt de façon presque indépendante mais convergente, la forme de la Danse macabre s’ébauche progressivement depuis deux siècles.

Les textes

Tout d’abord ce sont des auteurs religieux ou non, qui ont écrit des œuvres moralisatrices qui traitent d’une part du mépris du monde, d’autre part de la méchanceté de la mort, de sa dureté, de son réalisme.

1. C’est Hélinant, un grand seigneur qui s’est fait moine à la fin de sa vie.

Entre 1194 et 1197, Hélinant, moine de Froidmont, écrit les Vers de la mort, long poème de 50 strophes de 12 vers. Hélinant est un grand seigneur : neveu du camérier d’Henri de France, le frère de Louis VII, trouvère de Philippe Auguste, ami des cousins du Roi. Après avoir vu la mort de près, Hélinant appréhende la vanité des plaisirs de ce monde auxquels il était habitué, fait une véritable conversion et veut faire partager cette réflexion à ses amis. C’est ainsi que dans les Vers de la mort, il adresse celle-ci – la mort – à l’ensemble de l’autorité ecclésiastique et civile, qui sont ses amis. S’il ne dispose pas son appel, son envoie, de façon hiérarchique, il les met tous en garde les uns après les autres. Ce long poème est une attaque contre la mort ; c’est une leçon de morale pour la vie éternelle, et donc pour la vie terrestre. C’est une leçon sociale aussi car il écrit : "Mors, mors qui jamais ne sera lasse de muer haute chose en basse".

2. C’est Thibault de Marly, contemporain de Hélinant et qui suit la même voie, comme lui, c’est un grand seigneur, lassé des futilités mondaines, qui entre chez les Cisterciens à son retour de croisade ; les vers de la mort sont une œuvre de 850 vers où l’on retrouve l’aspect de l’homélie ; Thibault fustige la mort, sa brutalité et sa pourriture ; ce faisant, il condamne les biens terrestres qui risquent de conduire l’homme en enfer. Il parle de l’égalité que provoque la mort, sans constituer de suite ni de hiérarchie, sans appel de personne, de caste ou de groupe social. C’est seulement une moralité pour bien mourir, dans laquelle on reconnaît l’ébauche du Mors de la Pomme et de l’Ars Moriendi. Thibault nous raconte aussi que le seigneur Simon de Crépy, amené à déterrer le cadavre de son père, le trouva dans un état si affreux qu’il donna tous ses biens et se fit charbonnier.

3. Gautier de Coincy qui écrit "De la doubtance de la mort et de la brièveté de la vie",

4. Robert le Clerc qui écrit les Vers de la mort,

5. Gustave Deschamps qui traduit le Contemptus mundi d’Innocent III,

6. Robert de l’Orme qui écrit le Miroir de vie et de mort,

7. Pierre de Nesson qui écrit les Vigiles des Morts, paraphrases des 9 leçons de Job,

8. Georges Chastellain

Et beaucoup d’autres encore dont l’énumération serait fastidieuse.

Il y a un autre point important : en 1376 un certain Jean le Fèvre écrit une longue œuvre qui est le Respit de la mort. Au vers 3076 on peut lire : "Je fis de macabre la danse qui tous à la fosse emmène". Il est donc probable que ce Jean le Fèvre soit l’auteur du texte de la Danse macabre, bien que l’original n’ait jamais été trouvé.

Il est bon de savoir aussi qu’il a été joué en 1393 dans l’église de Caudebec une sorte de mystère, une représentation de Danse macabre ; nous n’avons guère d’informations, tirées d’Émile Mâle qui les avait lui-même lues chez un certain abbé Miette.

La légende des trois Morts et des trois Vifs

A cette liste d’auteurs qui ont apporté leur pierre à l’édifice de l’art macabre, il ne faut pas oublier de parler du « Dit », ou la légende des trois Morts ou des trois Vifs. Cette légende ne vous est pas inconnue, puisque nous en avons plusieurs exemples dans toutes les régions.

En voici rapidement l’histoire

Trois jeunes seigneurs de haute lignée, puisque un est fils de roi, l’autre fils de comte et le troisième fils de duc. Ils sont riches, bien habillés et insouciants ils partent faire une partie de chasse. Mais au détour d’un chemin, j’imagine, ils voient brutalement devant eux, surgir trois cadavres d’un cimetière. Je rappelle qu’il s’agit d’une légende. Ces cadavres prendront la parole à tour de rôle pour reprocher à ces jeunes jouvenceaux leur vie vaine, dissipée, que leurs beaux habits ne servent à rien, puisqu’en terre ils pourriront. Ils les enjoignent à changer de conduite, de faire des bonnes actions, car c’est en faisant des bonnes actions qu’ils peuvent gagner le paradis. On imagine bien nos trois seigneurs, qui après avoir été saisis d’effroi retournent, tout penauds, dans leur château, méditer cette belle leçon de morale. Car effectivement, les morts ne sont pas là pour les tuer et les entraîner à la mort, ils sont là pour les faire réfléchir à leur vie terrestre, qui si elle est bien vécue, permet de gagner la vie éternelle.

Texte du "Dit", psautier de Marie de BrabantNous savons que le premier texte qui compose ce «Dit » date des années 1280 et que la plus ancienne gravure se trouve à la bibliothèque de l’Arsenal (Ms. 3142) date de la dernière décennie du XIIIe siècle, c’était le psautier de Marie de Brabant.

La plus ancienne représentation à MetzLa plus ancienne représentation picturale aurait été celle de l’église Sainte-Ségolène de Metz, du XIIIe siècle, disparue lors des travaux réalisés à la fin du XXe siècle.

Bregninge

Il y a une certaine évolution dans cette iconographie, dans les premières représentations les jeunes gens sont habituellement à pied jusqu’au milieu du XIVe siècle. Ensuite ils sont représentés en cavaliers. Ainsi à Saint Riquier. Saint-Riquier à Saint-Riquier Les chevaux sont beaux, bien harnachés, la présence de faucons et lévriers rend bien l’atmosphère de la chasse. Les morts sont plus ou moins vêtus de lambeaux de linceul, ils sont pratiquement toujours debout, surgissant d’entre les tombes, ce qui donne un effet de surprise plus marqué. La croix du cimetière est habituellement présente et fait partie de l’histoire.

La représentation de cette ancienne légende n’est pas rare. Ilona Hans-Colas et ses amis en ont dénombré je crois 90 existant ou ayant existées dans leur ouvrage singulièrement bien documenté Vifs nous sommes, morts nous serons. Et depuis cette publication en 2000, nous en avons découvert trois de plus. Il y en a sans doute une vingtaine en Europe, mais notre liste est loin d’être complète. On la trouve le plus souvent dans les petites églises de campagne, et parfois elle accompagne la Danse macabre, comme c’est le cas à Kermaria, à la Ferté Loupière et à Meslay-le-Grenet.

L’Église, enfin a le plus grand rôle dans l’évolution de l’état d’esprit de ce qu’on peut appeler l’art macabre. Elle est puissante, bien installée dans les moindres agglomérations, parfaitement structurée et fonctionne correctement. – Je sais les tremblements qui la secouent aux XIVe-XVe siècles, mais au niveau de l’individu qui va à l’église, au niveau des rapports entre le curé et ses ouailles, l’autorité, la foi, la "religion" restent quand même immuables. Nous ne sommes pas encore à la Réforme.

L’Église s’attache à démontrer la vanité des biens de ce monde. Depuis l’origine les Pères de l’Église expliquent que la vie terrestre n’est qu’un passage et l’attente de la vie éternelle ; leurs discours ne cessent de s’appuyer sur les deux phrases de l’évangile : « Veillez et priez, car vous ne connaissez ni le jour ni l’heure », et « Quiconque s’abaisse sera élevé… » Et surtout sur cette affirmation, clé de voûte de la Danse macabre « Tu es poussière et retourneras en poussière » [2].

Et l’homme du Moyen Age accepte volontiers cette idée par nécessité d’une transcendance, parce que philosophiquement, l’acceptation de la vie éternelle, c’est la crainte de la mort : Qu’y a-t-il au bout de la vie ? Si l’on répond : rien, c’est effrayant ; si l’on répond : la vie éternelle (à condition de la gagner), c’est rassurant et, essayer de la gagner, c’est consolant.

Jusqu’au début du XVesiècle vous avez remarqué qu’aucun événement politique ou civil n’influence l’art en général ; la seule forme d’art est religieuse.

Seulement, voilà : la vision incessante de la mort va bouleverser un peu cette vue des choses ; on a trop de morts, on a trop de malheurs, on a trop de misères, de sorte qu’en très peu de temps, en moins d’une génération, j’allais dire en une décennie, la forme de l’art se modifie assez profondément. La place que prend la vie dans l’art, c’est sous la forme de la mort qu’elle s’exprime le mieux.

Transi de Boussu MoulonsPour les raisons qui viennent d’être exposées et sous la pression des prêcheurs, l’homme va réfléchir à sa vie, sa valeur, sa dureté et à sa fin. C’est pourquoi l’art macabre prend un essor fabuleux à partir de 1380, je cite cette date à titre de point de repère. Désormais toute mort porte la marque de la désolation, de la consternation, de la pourriture et donc d’une certaine inquiétude. La torture artistique remplace la sérénité, le rictus remplace le sourire, l’anatomie remplace le vêtement, le ver remplace le vair, en un mot le transi remplace le gisant.

Il reste quelques transis en Europe, peut-être un peu plus en France. Certains sont célèbres…

Elle est bien morte la mort tranquille dans le sommeil souriant, balayée par les drames que je viens d’évoquer.

C’est donc le réalisme qui caractérise l’art du XVe siècle, réalisme humain fait de vérité terrestre que l’on pourrait opposer en première analyse à cette vérité céleste du XIIIe siècle.

Le XVe siècle et ses Danses macabres.

Qu’est-ce qu’une Danse macabre ? Quelle définition peut-on en donner ?

La Danse macabre est un défilé une procession de personnages représentatifs de la société, chacun est accompagné de son mort, silhouette squelettique qui l’entraîne avec autorité et sans appel. Ces personnages sont disposés par ordre hiérarchique, un texte (sans doute celui de Jean Le Fèvre) prête des paroles et au mort et à sa victime.

Les Saints-Innocents, HoffbauerNous voici maintenant revenus au carême 1424. La Danse macabre est peinte et le Bourgeois de Paris nous affirme qu’elle a le plus grand succès. Le peuple y vient nombreux pour l’admirer. D’ailleurs il y a toujours beaucoup de monde aux Saints-Innocents ; autour de l’aître lui-même sont disposées des arcades ; derrière celles-ci il y a toute sorte de commerces : écrivains publics, merceries, les filles et les mauvais garçons. C’est là que les nouvelles se colportent et se commentent ; il y a habituellement des homélies, et en cette année c’est Frère Richard qui fait merveille.

Il s’installe debout sur un échafaudage qu’on vient de dresser, dos à la Danse macabre. Il n’a même pas besoin de se retourner complètement pour montrer du doigt tous ces figurants saisis brusquement par la mort hideuse.

On se réjouit de voir le pape et l’empereur, le cardinal et le roi regretter leurs splendeurs terrestres au moment d’être happés par la camarde ? Qu’on ne sourie pas trop car chacun y vient : le bourgeois, le colporteur, la matrone, l’enfant, l’avocat, le médecin et l’amoureux.

Et il fait pleurer son auditoire des heures durant et l’on gémit et l’on se frappe la poitrine et l’on reviendra demain car Frère Richard a le poumon solide et la langue bien pendue.

Simon Marmion

Simon Marmion, détail d'un retableCe peintre et miniaturiste fit un retable destiné à l’abbaye Saint-Bertin de Saint-Omer à la demande du père abbé Guillaume Fillastre. Ceci en 1459. Admirable peinture que l’on doit examiner à la loupe ! La hauteur de cette image ne dépasse pas 10 cm.

Bâle, le Prédicateur Le prédicateur, MetnitzCette copie de Bâle (à gauche) montre justement le prédicateur et la foule qui l’écoute.

À Metnitz (à droite), il y a un prédicateur de chaque côté de la porte d’entrée, d’où partent deux processions. Souvent dans les Danses macabres germaniques, le franciscain prêche au peuple tandis que le dominicain s’adresse aux plus hauts personnages.

A partir de 1424 et du succès des Saints-Innocents, l’esprit macabre s’étend, favorisé par les frères prêcheurs et bientôt grâce au prodigieux essor de l’imprimerie.

Ces œuvres gravées et peintes vont fleurir très rapidement en France et dans l’Europe entière.

Tour d’horizon chronologique et un grand voyage du Nord au Sud, d’Est en Ouest de l’Europe.

Allons à Bâle, en Suisse

Bâle, la Duchesse Bâle, l'AbbesseLa Predigertotentanz était située dans le couvent des Dominicains. Cette œuvre a été peinte en 1440 à l’occasion du concile de Bâle, ou plutôt à l’occasion de l’épidémie de peste qui a sévit en ce temps-là et fit périr nombre de pères conciliaires qui furent inhumés dans le cimetière et le jardin du couvent des Dominicains. C’étaient des personnages grandeur nature. Elle a disparu en 1805 lors des travaux d’agrandissement de la rue, mais les riverains sont venus de nuit sauver ce qui restait de la Danse macabre. Actuellement les fragments de l’original se trouvent au Musée Historique de Bâle. Il reste quatorze ou quinze personnage. Ces fragments permettent d’affirmer que la peinture était de grande taille; c’est ici la duchesse (à gauche). Admirez les mains, la grâce du visage et vous n’avez pas de mal à reconnaître la Mère abbesse (à droite) quel visage hiératique de celle qui va être saisie par la mort.

Codex Palatinum Germanicum de Heidelberg

Bien peu de temps après, en 1445 a été écrit un texte qui est bien celui d’une danse macabre ; c’est le CPG 314 de Heidelberg. Sur le recto du folio 79, le texte est en trois strophes ; au verso commence le texte dialogué de 24 personnages selon un ordre hiérarchique. Ce document ferait partie d’un recueil de manuscrits offert à Marguerite de Savoie et provient d’Augsbourg.

Rosslyn, en Écosse

RosslynLa chapelle date de 1450 ; la Danse macabre est située sur des arêtes de la voûte du déambulatoire ; elle se compose de deux fois sept personnages difficiles à voir parce qu’en fait c’est très obscur. Les sept seigneurs sont sur une arête, le tiers-état est sur l’autre. Les personnages font moins de sept centimètres de haut.

CPG 438, le Patriarche

En Allemagne

À la bibliothèque de Heidelberg sous l’inventaire CPG 438 cette amusante Danse macabre est un Blockbuch c’est-à-dire que les gravures et les caractères sont gravés sur la même planche ; c’est une imprimerie à forme fixe. Il y a 25 personnages. On lit comme texte : « Venez danser à ma danse ».

Retournons en Angleterre, à Hexam

À Hexam dans l’ancienne abbaye, magnifique, il reste deux grands panneaux en marqueterie au dos des stalles.

Hexam, l'Empereur et le Pape Hexam, le Cardinal et le Roi

Revenons en France, à Albi

AlbiAutour du cloître de l’église Saint-Salvi étaient disposés les logements des chanoines et lors de travaux effectués par un nouveau propriétaire on a découvert une danse peinte sur les joues des poutres on distingue le texte, plus ou moins lisible par endroit. Le texte n’est pas un dialogue, il présente le sujet : « Voici le chanoine » etc…, ce texte est en provençal

Repartons en Allemagne, à Lübeck

Sainte Marie de Lübeck abritait une peinture sur toile datée du 14 août 1463. Fort heureusement Anton Wortmann en fit en 1701 une copie fidèle car cette Danse macabre a été détruite lors des bombardements en 1942. La reproduction que nous avons présente une ronde ininterrompue de morts et de vivants se tenant plus ou moins par la main ou le bras. Les morts noirs et décharnés sont revêtus d’un linceul et dansent.

Lübeck

Lübeck. La ville de Lübeck est en arrière-plan.

Lübeck

Tallinn, en Estonnie

Après avoir peint la Danse de Lübeck, Bernt Nokte fit celle de Tallinn ou Reval qui est également un travail magnifique, dans l’église Saint-Nicolas. Cette Danse macabre est courte. Elle ne présente que cinq ou six personnages.

Tallinn Tallinn

Ensuite ou juste avant se situerait La Chaise-Dieu

Allons en ex-Yougoslavie, à Beram, située au milieu de l’Istrie.

Beram, ex-YougoslavieVoici la chapelle Sainte-Marie. La Danse macabre réalisée en 1474, est située en hauteur contre les caissons du plafond. Elle a la particularité de se lire de droite à gauche et commence par deux morts, il n’y a pas de récitant. Elle est assez abîmée et plusieurs personnages sont à peine discernables. Nous voyons cependant bien ici la reine, le roi, et l’évêque. Béram, la Reine, le Roi et l'Evêque

Au Danemark, plus exactement dans l’île de Falster et la petite église de Norre Alslev.

Norre Alslev au DanemarkDans l’ensemble l’architecture des églises du Danemark est très simple, bien entretenue et d’une blancheur immaculée. En poussant la porte on est surpris la naïveté des peintures. Celles-ci ressemblent plus à un décor de Noël et pourtant il s’agit bien d’une Danse macabre peinte dans les années 1480. Cette Danse macabre épargne le Pape et commence par un mort musicien. Comme beaucoup de peinture elle a été badigeonnée et actuellement on retrouve à la base de la voûte le roi, l’évêque, le noble et le paysan entraînés dans une farandole par des démons gesticulants. Les morts ne sont pas squeletiques et ressemblent à de petits diables.

En Allemagne

Knoblochtzer, l'Usurier

Vers les mêmes années 1480, Knoblochtzer publie une amusante danse macabre. Les morts sont très remuants, ils sont pertuisés de vers ou de serpents. La plupart s’aident d’un instrument de musique pour convoquer le père abbé ou le duc ou …

Clusone, près de Bergame

Clusone ClusoneCette charmante ville de Clusone possède le très remarquable oratoire des Disciplini. Son intérieur est d’une fabuleuse richesse picturale. Il n’y a pas un pouce qui ne soit peint. La Danse macabre se situe donc à l’extérieur et est datée de 1485, elle est surmontée d’un Triomphe de la mort. La partie inférieure droite a été endommagée par la création d’une porte. Sur la vue plus rapprochée : la Danse macabre, le triomphe de la mort, le Dit des trois Morts et des trois Vifs. Dans cette procession vue d’encore plus près, un fait est intéressant : chacun des morts saisit sa victime par la main ou par un ou deux doigts. Cette Danse macabre se lit de droite à gauche. Clusone

Hrastovlje, en Slovénie sur la péninsule d’Istrie

Hrastlovje Nous traversons l’Adriatique pour aller à Hrastovlje, en Slovénie sur la péninsule d’Istrie . Réalisée en 1490 par Jean de Kastav, restaurée il y a une trentaine d’année la Danse macabre est facilement lisible. Cette Danse macabre se lit aussi de droite à gauche et ne commence pas par un prédicateur mais par un mort qui semble convoquer tout le monde.

Cette image est un peu étonnante, avec ce mort assis sur un trône de pierre, et qui a l’air de faire justice, ou au moins, de convoquer les personnages. Observez les outils de fossoyeur, la tombe prête.

Hrastlovje, le Pape et le RoiIci nous voyons le pape et le roi. Après analyse il y a une certaine similitude avec la Danse macabre de Clusone, là aussi les morts saisissent leurs proies par la main ou les doigts. Rien d’étonnant l’Italie n’est pas si loin….

Comme l’avare est typique, avec son nez crochu et portant la main à son aumônière pour tenter d’acheter le mort !

Guyot Marchant

Guyot Marchand, l'UsurierGuyot Marchant est un éditeur parisien qui a heureusement recopié en 1485 les Saints-Innocents sous forme de 30 xylographies. Il connaît lui aussi le plus grand succès ce qui fait qu’il produit de nombreuses éditions dès les années suivantes.

Texte du Vado mori, ancêtre du texte de la Danse macabre.

Notre graveur est rapidement imité par Antoine Vérard, Simon Vostre à Paris et de nombreux autres éditeurs de toutes les grandes villes d’Europe.

Retournons bien au nord, en Finlande à Inkoo

Inkoo est au sud-ouet de la Finlande. Cette Danse a été découverte sous un badigeon. Elle est datée de 1520. Inkoo, Finlande

Holbein

Holbein, le Colporteur Holbein, le Roi Pour des raisons de temps, je fais un petit saut – près d’un quart de siècle – pour rappeler Holbein et ses œuvres macabres. En 1438 est publiée une première édition de Holbein qui avait fait des dessins très remarquable Danses et alphabet. Il va être imité. Je ne montre que le Colporteur avec sa hotte sur l’épaule et le Roi. La Danse macabre n’est plus une procession : les personnages sont actifs.

Ceci pour mémoire, pour rappeler que de nombreux artistes se sont inspirés de lui ou l’on franchement copié, comme c’est le cas à Haselbach en Bavière, au nord de Straubing, dont la chapelle du cimetière a été construite en 1670 par le vicaire Balthazar Regler (photo en bas de page).

Hasle et Schwyz

Halse Schwyz

Descendons un peu aux environs de Lucerne pour voir la jolie Danse de Hasle, peinte en 1675 par Jean-Jacques Fleichlin également située dans une chapelle cémétériale, toujours utilisée comme bien d’autres en Suisse,

Ce qui est également le cas pour Schwyz où les vitraux ont été faits en 1924 par Louis Albert. Ce sont cinq vitraux s’appuient en partie sur des épisodes de la guerre de 14.

Chépoix

ChépoixRevenons en France dans l’Oise où la chapelle funéraire de la Famille Bellemere est isolée au sein des frondaisons au bord de la route. La porte en est ouverte et vous n’aurez pas de mal à y pénétrer, immédiatement subjugué par la lumière, les coloris, les dessins. Gérard Ansart a dessiné cette Danse macabre vraiment classique en 1926, réalisée en mosaïque en 1926.

Masereel

Ce graveur a dessiné en 1942 une danse macabre atypique relatant en fait les horreurs et malheurs de la guerre.

Aarau

C’est en 1966 que Felix Hoffmann dessina cette Danse moderne sur une des grandes tours de la ville.

Bizeul

Le peintre et professeur de dessin Christian Bizeul a peint une danse macabre moderne sur toile métis en peinture acrylique, ce sont 9 toiles d’environ 2,20 sur 3,20 mètres.

COROLLAIRES

Mais, au XIVe et surtout XVe siècle, l’art macabre ne se limite pas aux Danses et aux représentations des trois Morts et des trois Vifs ; je l’ai déjà dit : l’esprit macabre s’étend, on vit avec les morts, avec la mort. Il y a bon nombre d’œuvres qui font partie de l’art macabre et que nous pourrions voir très rapidement [3].

- Les Triomphes de la mort ; on en trouve en peinture en Italie et aussi en gravures et enluminures.
- Mort chevauchant un bœuf : quelques iconographie sont en fait, très anciennes, sans doute du XIVe ou même fin XIIIe.
- Artes moriendi, Il semblerait que Gerson en soit l’instigateur, mais je crois que les premières éditions datent de 1465 à Cologne (Vérard).
- Mors de la pomme, Ms 17001 Chanoine Miélot, Lille, 1468
- Danse aux aveugles, Pierre Michault, 1465
- Loups ravissans, Robert Gobin, prêtre, imprimé en 1505 pour Vérard

En guise de conclusion

Quels renseignements nous apporte la Danse macabre, et inversement dans quelle mesure nos connaissances de ce Moyen Age finissant nous permettent-elles de mieux comprendre ces œuvres a priori un peu ésotériques, voire même un peu bizarres ?

Une satire sociale ?

La Danse macabre est l’enseignement de la brutale survenue de la mort et de l’égalité de tous devant celle-ci. Mais il faut préciser : au moment de la mort, et mieux encore après la mort. Quels que soient la puissance, la richesse ou les honneurs, c’est la pourriture qui attend l’homme après la mort. Donc la mort est la grande égalisatrice ; cependant il n’y a pas de révolte sociale ni d’agressivité dans cette hiérarchie ; c’est une consolation posthume pour le pauvre et le petit, c’est une leçon de morale pour les grands.

On entend bien des fois « monter trop haut n’est pas savoir », « les hauts états gâtent gens sans nombre », « à monter trop haut le fardeau encombre ». Ces phrases sont dites par les dignitaires eux-mêmes, non pas par le mort, qui est beaucoup plus ironique encore.

Les individus situés vers le bas de l’échelle sociale ne marquent pas moins le regret de quitter la vie. La peur est leur attitude commune, la surprise les saisit et ils souhaiteraient tous rester en vie.

C’est donc une forme de revanche, mais ne disons pas trop que c’est une revanche sociale, puisqu’elle se produit après la mort. On a bien conscience de la division tripartite de la société, on ne trouble pas – pas encore - l’ordre social voulu par Dieu, d’autant plus qu’il est possible, tout de même, de passer d’un ordre dans un autre.

Si la danse a un aspect d’égalité, c’est pour que chacun en tire leçon, mais la jalousie ne s’y mêle pas, d’ailleurs un individu donné ne fait jamais référence comparative à un autre ordre de la société ou à un autre individu.

Enfin, si la satire sociale est nette elle est mesurée puisqu’elle n’est pas jalouse. N’oublions pas de quelle façon ont été réalisées ces peintures, qui les a commandées, fait faire, qui les a payées ? C’est toujours l’autorité civile ou ecclésiastique, à moins que ce ne soit les moines en leur abbaye. Lorsque le duc de Bourgogne Philippe le Bon – Dieu sait quel puissant personnage ! – fait jouer le Jeu de la Danse macabre dans son palais de Bruges en 1449, c’est pour se faire apostropher de la même manière.

Et pourtant ils se font véritablement étriller par la mort ! L’abbé s’entend dire « dites donc adieu à l’abbaye qui gros et gras vous a nourri, vous pourrirez vite, chez la mort le plus gras et premier pourri ».

Donc j’insiste sur ce point, la Danse macabre n’est pas une revanche sociale, ce n’est pas la révolte du petit contre le grand. Je vous rappelle que la Danse macabre est toujours un défilé hiérarchique. C’est la leçon de patience pour le petit, la leçon de morale et de modestie pour le grand ; de même que Hélinant a envoyé la mort à ses amis pour les prévenir, de même que les trois morts avertissent les trois Vifs, de même que Thibault de Marly rappelle aux grands leur devoir.

La place des femmes

Parfois il y a des femmes en nombre variable. Leur présence signifie un élargissement de l’éventail social, mais les Danses macabres strictement féminines n’apportent pas d’enseignement supplémentaire. Réalisées par nos éditeurs parisiens elles apparaissent surtout comme une opération financière et une mode. Socialement elles n’apportent aucun élément nouveau, mais l’iconographie mérite d’être vue.

Les textes

:
- dialogue
- huitains
- phrase sentencieuse, apophtegmatique

Une œuvre qui semble être athée ou nihiliste

Il y a un autre aspect que tiens à évoquer – la Danse macabre semble être athée ou nihiliste. Je sais que je peux en choquer plus d’un en disant cela : comment une peinture réalisée dans un couvent ou une église pourrait-elle être athée ?

Je m’explique : Il n’est en effet, pratiquement jamais fait allusion à l’Enfer, au Purgatoire ou au Paradis ; rares sont les expressions faisant référence à Dieu et très exceptionnelles sont celles qui font référence au jugement dernier. Il est surtout question d’abandon des biens terrestres, de richesses, de bien être, de pourriture et de vers. La Danse macabre est réaliste.

Il y a à cela deux explications :

La première – peut-être un peu spécieuse – est que l’excès de misère, de peine et de mortalité a du conduire l’homme du Moyen Age au découragement. Il est plus facile de remercier Dieu pour les bonnes choses qu’il nous envoie que pour les malheurs dont on est accablé. Je vous le disais tout à l’heure ; lors des effroyables misères, quelles pouvaient être les prières mentales ou religieuses qu’adressait une population qui vivait avec des morts mis en tas ! On se doute bien alors que l’image d’un Dieu bon, d’un Dieu d’amour devait être un peu lointaine de temps en temps. Peut-être perdait-on la foi en certaines périodes…

La deuxième explication est issue des œuvres qui préparent à la Danse macabre. Si l’athéisme est apparent il est au premier degré et laisse assez transparaître l’idée chrétienne de la mort. Encore une fois, quand l’Église dit : "tu es poussière et retourneras en poussière", il ne faudrait pas s’arrêter à cette seule image ; bien entendu la poussière est l’aspect visible et immédiat mais l’Église enseigne surtout la résurrection des morts et la vie éternelle.

L’ironie des Danses macabres

Je pourrais développer pendant des heures et des heures tous les aspects iconographiques, sociaux, religieux, philosophiques, historiques, médicaux, musicaux, textuels, professionnels de la Danse macabre ; mais j’en garde un seul pour la bonne bouche en guise de conclusion : c’est l’ironie. La Danse macabre est la seule forme d’art qui soit ou qui puisse être ironique : une pietà, un gisant ou des scènes de la Passion, c’est beau mais ça ne prête pas au sourire !

La Danse macabre est déjà en soi, intrinsèquement une ironie. Quelle idée de faire danser des morts qui jouent avec leur linceul avec des vivants figés !

Le texte est très souvent ironique – en dehors des deux vers qui terminent chacun des huitains prêtant des paroles au mort qui sont des phrases à forme sentencieuse, des apophtegmes, on entend bien des fois le mort se moquer réellement de sa victime ; ainsi le mort dit
Au médecin : "bon mire est qui se scet guérir" ;
Au curé : "vous souhaitiez toujours bien manger mais vous serez aux vers donné"
Au cardinal : "à grand bruit avez reçu l’habillement, sachez donc mourir dignement"
A l’avocat : « avocat, venez plaider votre cause sans long procès ».

Et il y en a bien d’autres, pratiquement chaque strophe laisse entendre une phrase ironique. Donc c’est très original, c’est amusant.

Mais il y a aussi une ironie féroce dans l’iconographie et je terminerai par ces quatre diapositives :

Béram, je vous l’ai dit, est en Istrie, en ex-Yougoslavie et la peinture date de 1474 et je pense que vous êtes d’accord avec moi pour trouver à ce mort à moitié édenté, simien et cruel, une ironie méchante.

Et ce mort ! Ce ne sont que ses yeux qui sont ironiques, mais oh combien ! Nous sommes à la Ferté-Loupière, dans l’Yonne.

Enfin, les plus belles diapos sont sans doute celles-ci :

Bâle, la Comtesse (Büchel) A Bâle (Büchel), la méchanceté avec l’aveugle et l’estropié.

Puis la comtesse, où le mort est vraiment culotté !!!

Nous avons donc tenté, très brièvement même si vous avez trouvé le temps long, de vous exposer l’apparition et l’intérêt des Danses macabres. C’est vraiment un patrimoine extraordinaire pour deux raisons : tout d’abord de par sa rareté : moins de 60 en Europe en comptant les versions imprimées qui sont en bibliothèques. Et par la richesse incalculable de leur analyse, aucune autre forme d’art, de quelqu’époque que ce soit, ne permet autant de recherche dans tous les domaines.

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Footnotes

[1] Décaméron Paris 239

[2] Gn 3, 19

[3] Nous n’avons pas les photos des œuvres qui suivent