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Les tapisseries de chœur : un patrimoine exceptionnel (Catherine Arminjon)

Madame Catherine Arminjon est conservateur général du patrimoine.

Son propos est de nous montrer la richesse du patrimoine français en matière de tapisseries de chœur et la place de La Chaise-Dieu.

Je remercie les invitants d’avoir organisé cette manifestation qui permet de revenir quelques instants sur cette richesse de la France en matière de patrimoine de tapisseries et de tentures de chœur.

On dit souvent « tapisseries ». Certes c’est la technique de mise en forme, mais le mot à utiliser est le mot « tenture » qui correspond à une histoire racontée, qu’elle soit religieuse ou civile, qui se développe sur plusieurs pièces, sur plusieurs tableaux. Ce terme est vraiment le générique, le mot à utiliser.

Vous ne le savez peut-être pas, mais il est un fait que la France est un pays exceptionnel en matière de tentures de chœur. C’était une habitude française de vouloir, dès le Moyen-Âge, dès le XIIIe siècle, voir devant soi ces histoires de saints, ces histoires de saints et de Nouveau Testament, vies du Christ et vies de la Vierge essentiellement puisque ce sont les grands thèmes. Peu de tentures de chœur traitent aussi profondément et de façon aussi riche l’Ancien et le Nouveau Testament que celles de La Chaise-Dieu, sur lesquelles je ne parlerai pas parce que je crois que la journée leur étant consacrée d’autres propos s’en chargeront.

Je ne suis pas spécialiste de la tapisserie, ni de l’iconographie religieuse. Ma carrière a été consacrée plutôt à m’occuper, dans le cadre de l’inventaire général qui a été crée par André Malraux en 1964, du mobilier et des objets religieux. Il est évident que les tentures de chœur et tout le décor intérieur et mobilier religieux faisaient partie de mes compétences et c’est avec joie que pendant plusieurs décennies nous avons inventorié sacristies, clochers, enfin tous les éléments visibles ou moins visibles des édifices religieux en France. Ce service que l’État avait créé a fourni une documentation absolument exceptionnelle que vous pouvez consulter sur une base informatique informatisée sur le net qui est la base palissy. Donc n’hésitez pas à vous promener sur la toile pour essayer de voir, à l’heure actuelle, cet inventaire complet où vous découvrirez une grande partie, une belle partie du patrimoine français.

Je rappelle combien La Chaise-Dieu – mais cela c’est un petit rappel historique que d’autres feront sûrement – est chère aux découvreurs du patrimoine français, dès le XVIIIe siècle, puisque vous savez que Mérimée dans ses tournées infernales dont on ne sait vraiment pas comment il arrivait à couvrir autant de terrain avec les moyens de locomotion de l’époque, a pu voir autant de choses, les commenter, les décrire, écrire aux ministres, écrire aux évêques, pour leur dire : « C’est pas bien. C’est cassé. Il faut faire quelque chose ». Personnage incroyable que ce Prosper Mérimée que vous connaissez mieux sans doute par Colomba et Carmen, mais qui en matière de patrimoine français fut vraiment, entre autres, un de nos grands découvreurs, et sa visite à La Chaise-Dieu a donné lieu à un rapport tout à fait intéressant. Donc, la direction du patrimoine m’avait chargé pour le nouveau millénaire de faire une exposition sur les cathédrales de France – que j’ai faite à Reims –, exposition qui a eu lieu au palais du Thau qui conserve des ensembles absolument fabuleux en matière de tapisseries et en particulier La Vie de la Vierge sur laquelle je reviendrai dans quelques instants. Dans la découverte et la mise au point de cette exposition, j’ai eu le bonheur incroyable de rencontrer Laura Weigert, ici présente, et de découvrir aussi son intérêt – parce qu’il y a très peu de personnes qui travaillent sur les tentures de chœur – l’intérêt qu’elle y portait, la thèse qu’elle avait réalisé et la publication qu’elle préparait. Donc nous avons effectivement pu en parler à ce moment-là, avec un article tout à fait important. Nous n’avons pas pu, dans le cadre de l’exposition des cathédrales, exposer des tentures de chœur mais nous avions programmé dès ce moment-là un projet d’exposition qui a aboutit en 2004 avec un ouvrage et une exposition itinérante que certains d’entre vous ont vu d’ailleurs. Elle a été inaugurée à Toulouse, aux Jacobins de Toulouse. Elle s’est continuée dans le palais archiépiscopal, d’Aix-en-Provence et s’est terminée à Caen dans la salle de l’Échiquier. J’avais tenu à ce que cette exposition ne se fasse pas dans des musées mais dans des lieux à caractère religieux quand c’était faisable. Il est évident que les Jacobins de Toulouse se prêtaient particulièrement bien à cela, le palais épiscopal d’Aix aussi, même si c’était une résidence, et la salle de l’Échiquier au château de Caen, même d’usage civil, est tellement importante dans l’histoire monumentale du Moyen Âge que je pense que ces lieux, monuments historiques assez importants, se prêtaient bien à cette exposition. Cela a donné lieu, à ce moment-là, à la possibilité de faire une sorte de tour de France des tentures de chœur. Il existe la route de la dentelle, il existe la route François Ier, il existe la route Jacques Cœur, pourquoi pas la route des tentures de chœur, parce que je pense que c’est vraiment un patrimoine à découvrir et, pour les gens qui s’intéressent à ce sujet-là, je crois que c’est quelque chose de tout à fait intéressant. C’est un petit peu ce tour de France que je vais essayer de faire avec vous en quelques instants pour vous montrer quelques exemples, quelques détails, parce que je ne vais pas vous faire défiler des centaines de mètres de tentures de chœur. On n’y verrait rien, on n’y comprendrait rien et, surtout, vous en avez une superbe en place, donc ce n’est pas lieu de le faire. Je ne vais pas vous montrer toutes les tentures conservées en France mais une bonne partie quand même. Nous nous sommes appliqués plutôt à étudier et à présenter les tentures qui étaient montrées in situ. Soit elles sont roulées, pour des raisons de sécurité et de conservation, comme à la cathédrale du Mans par exemple où c’est une richesse incroyable en matière de tentures de chœur, on les roule, on les sort pour certaines cérémonies, etc…, comme à Strasbourg ou dans d’autres endroits. Mais dans certains lieux, comme ici en particulier, comme à Beaune, comme à Montpezat-en-Quercy, les tentures sont présentées dans leur totalité. Ce qui peut peut-être poser des problèmes de conservation. En tout cas, on se trouve devant ces deux cas de figure. Les musées, Le Louvre, le château de Langeais, Bourges, Beauvais, conservent également des éléments de tentures de chœur et il est évident que, dans un musée, vous ne voyez qu’un fragment et qu’on perd complètement la notion de l’ensemble. Cela devient une œuvre d’art, un morceau de tapisserie et le contexte est complètement perdu. Je pense que l’intérêt pour la tenture, ces tentures qui sont vraiment très spécifiques, est complètement absent lorsque l’on voit une pièce présentée dans un musée. Cela c’est absolument certain.

Donc, cette promenade nous allons la commencer ensemble si vous le voulez bien avec une des plus anciennes. Cette mode, mais Laura Weigert y reviendra, que les chapitres et les commanditaires ont développée, commence vers 1300. A ce moment-là, on décide de tisser des histoires plutôt que de mettre des tentures de soies et autres tissus comme c’était le cas puisque ce décor textile était présent dans les églises auparavant.

Tenture de saint Maurille d’Angers

Saint MaurilleDans ce tour de France que je vous propose, la tenture la plus ancienne, datant de 1460, ce qui est assez tôt, est un fragment, un reste d’une tenture en trois éléments dont il ne reste qu’une pièce, c’est la fameuse tenture représentant l’histoire de saint Maurille d’Angers.

Ce saint tout à fait étonnant qui, ayant laissé mourir un enfant sans baptême, a abandonné son siège épiscopal pour se punir d’avoir fait une bêtise pareille, est parti, a traversé la Manche et s’est mis au service du roi d’Angleterre qui l’a embauché comme jardinier. Donc vous le voyez là dans son activité principale à la cour. Mon fameux évêque devenu jardinier repart pour la France. Il faut savoir qu’il était parti avec la clé du reliquaire des saints d’Angers et qu’il avait perdu la clé dans la traversée. Au retour, ô miracle, il retrouve la clé dans la gueule d’un poisson. Ayant récupéré la clé, il rentre à Angers, retrouve son siège épiscopal, ressuscite l’enfant mort – c’est quand même très important aussi, cela fait partie de ces scènes – lui donne le nom de René (comme renaissance : il renaît à la vie). Évidemment tout cela c’est une belle légende, vous l’avez compris. Son successeur sur le siège épiscopal d’Angers se prénommera René. Cette tenture de saint Maurille d’Angers est conservée dans la cathédrale d’Angers.

Tenture de la Vie de saint Pierre de Beauvais

Saint Pierre, curieusement, n’a pas donné lieu à beaucoup d’histoires. C’est une des rares que l’on connaisse. Vous avez la scène très célèbre de sa crucifixion tête en bas. Cette tapisserie est conservée dans la cathédrale de Beauvais.

Tenture de la Vie de saint Gervais et de saint Protais

Saint Gervais-saint Protais qui a donné lieu à une thèse très importante et à une étude très approfondie par Laura Weigert se trouve dans la cathédrale du Mans. Les deux saints, saint Gervais et saint Protais, sont en train d’être baptisés. Cette tenture très importante a été donnée à la cathédrale par Martin Guérande, sur lequel reviendra Laura Weigert. Elle a été très désorganisée au XIXe siècle par un certain chanoine Joubert qui l’a décousue, recousue, réorganisée, renumérotée… ce qui fait que cela a donné lieu à pas mal de discussion par la suite sur la chronologie des scènes. Toutes ces tapisseries sont à quelques années près. Au Mans, nous sommes dans les années 1509 pour les deux tapisseries.

Encore au Mans, la décollation de saint Protais

On lui coupe la tête sur la gauche et, à droite, on est en train de lui coudre sérieusement son linceul, comme à une momie. Ce célèbre ensemble a aussi donné lieu à pas mal de discussions à cause d’une décomposition et recomposition.

Saint Julien, évêque du Mans

Cette tapisserie de saint Julien date de 1509. Saint Julien est le premier évêque du Mans et vous le voyez en train de prêcher aux habitants. Elle fut offerte par le chanoine de Crépy, ce qui me permet de vous rappeler qu’un grand nombre de ces tentures ont été payées, commandées par des chanoines, d’autres par des évêques et peu de cas, on en compte quatre ou cinq je crois, par des civils. Ce qui permet de comprendre qui faisait quoi dans ces périodes-là, qui avait une influence et un rôle. On l’a déjà dit, les chapitres avaient un rôle extrêmement important dans les cathédrales comme dans les églises.

Petite parenthèse : On trouve les tentures de chœur aussi bien dans les églises, les collégiales que les cathédrales. Si on fait une répartition numérique et typologique des monuments il n’y en a pas plus dans les cathédrales que dans les églises ou inversement. Donc ces grandes tentures de chœur étaient utilisées indifféremment dans ces types d’édifices à partir du moment où il y avait un commanditaire, un chapitre… Je rappelle que cette mode des tentures de chœur va largement s’estomper. Les dernières grandes commandes datent des années 1530. On en refera après : on sait qu’au XVIIe siècle on a retissé aussi bien à Sainte-Foy de Conques, qu’à Angers… et autres, les mêmes scènes de saints, sans doute parce qu’on trouvait que les anciennes étaient un peu usées. La dernière grande commande de tenture de chœur bien connue est celle du XVIIe siècle pour Notre-Dame de Paris avec une Vie de la Vierge très célèbre. Les aménagements liturgiques du XVIIIe siècle dont on a parlé précédemment, ont effectivement, pour la plupart, démoli les jubés. Les fidèles, concentrés dans la nef, n’ont rien vu pendant les siècles passés puisque toutes les tapisseries étaient enfermées dans le chœur fermé vers la nef par le jubé. Donc, après la réforme tridentine et les aménagements liturgiques qui se sont généralisés à la fin du XVIIe siècle et au XVIIIe siècle, les fidèles ont enfin pu voir puisqu’on a retiré les jubés et mis des grilles à la place. Les tapisseries devenaient donc un peu gênantes et les chanoines ne savaient plus quoi en faire. Ces tapisseries commandées au XVIIe siècle, cette fameuse Vie de la Vierge, dont les cartons ont été réalisés par Philippe de Champaigne, Poerson et Jacques Stella, ce qui n’est pas n’importe qui, les chanoines les ont distribuées dans les églises de Paris puis les ont vendues au XVIIIe siècle. C’est la cathédrale de Strasbourg qui a racheté ce magnifique ensemble et vous pouvez encore les voir lors de quelques cérémonies puisqu’elles ne sont pas accrochées tout le temps. Elles sont roulées et font désormais partie du patrimoine de la fabrique de Strasbourg. C’est la fin chronologique de notre histoire, c’est pour cela que je voulais vous rappeler cette longévité mais qui disparaît aussi avec des changements liturgiques très importants.

Saint Julien est en train de prêcher. La population du Mans écoute, une femme allaite, d’autres discutent…

Ce qui est très important et qui nous permet de faire une parenthèse là aussi, les costumes liturgiques sont les costumes du temps, c’est-à-dire du temps du tissage. Les costumes civils, hommes et femmes, sont les costumes de tous les jours à l’époque donnée, en revanche tout ce qui est personnage biblique, soldats et hommes armés, relève non pas de la fantaisie mais d’une interprétation des modèles antiques, d’une réinterprétation. Et très souvent on peut voir sur les armures et autres, quelque chose émanant d’éléments de l’Antiquité. De la même manière, les juifs et tout ce qui n’est pas considéré comme personnage chrétien, est représenté à la fois de façon théâtrale et avec une petite connaissance des costumes anciens des grands prêtres et autres. Mais je pense que Laura Weigert vous en parlera par ce que c’est un de ses grands sujets d’étude actuellement aussi. Toutes ces tapisseries portent très fréquemment les armoiries de la cathédrale, de l’église ou de la collégiale ainsi que celle du chapitre. Et parfois, à Saint-Florian par exemple, Saint-Florian-Saint-Florent de Saumur, une inscription tissée qui donne le nom du commanditaire. Nous n’avons jamais la date mais nous avons quelques inscriptions tissées, qui font parties du tissage, qui peuvent nous permettre d’en savoir un petit peu plus.

Saint-Saturnin

A Tours, pas pour la cathédrale de Tours mais pour l’église Saint-Saturnin. La tapisserie date de 1527 et représente la vie de saint Saturnin qui a toujours été épaulé dans son ministère par les personnages de saint Pierre et saint Paul que vous voyez représentés ici. Saint Paul, au premier plan, en blanc, avec sa grande épée sur le côté et saint Pierre, derrière, avec sa tiare papale. Ce qui est très intéressant sur cette tapisserie qui est de 1527, donc encore dans la première décennie du XVIe, c’est qu’à la même époque vous voyez des tapisseries tout à fait gothiques, tout à fait médiévales et en même temps des tapisseries parfaitement Renaissance et celle-ci est une des plus spectaculaire en la matière puisque tous les éléments architecturaux relèvent du nouveau répertoire architectural de la Renaissance venue d’Italie. Mais vous apercevez quand même un petit reste gothique, en haut, à gauche au-dessus du balcon, une ouverture circulaire, une rose avec des meneaux, avec un remplage totalement flamboyant. On est donc encore à cette période un petit peu mixte. Certains ont attribué les cartons de cet ensemble à André Polastron qui est un peintre florentin qui vivait à Paris. Il s’agirait sans doute ici, d’après certaines études, d’une production qui pourrait être française. Je vous rappelle que le martyre de saint Saturnin a été d’être attaché à la queue d’un taureau qui devait être sacrifié et d’être traîné de par la ville.

Vie de saint Adelphe

La tapisserie suivante nous amène dans une toute autre région, l’Alsace, à Neuwiller-lès-Saverne, près de Saverne. C’est la vie de saint Adelphe. Elle mesurait 30 m de long et il n’en reste que 17, une bonne moitié. Ce qui est intéressant c’est qu’elle est dans une tradition de tissage de couleurs assez différent du reste mais qui laisse penser quand même à la fabrication de cette typologie que l’on voit s’étendre jusqu’à Berne – Vous me direz que Berne n’est pas en France – mais certaines églises de Berne ont reçu des commandes à la même période, ce qui montrait l’influence de l’est de la France et surtout de cette mode des tentures de chœur, mais on ne connaît pas d’exemple de tentures de chœur « à la française » – si on peut reprendre cette expression – qui se soit étendu ou qui soit sorti des territoires historiques de l’époque au-delà de Berne. Berne est un peu spéciale avec cette vie de saint Vincent que vous pouvez voir encore là-bas.

Vie de saint Martin, Montpezat-de-Quercy

La suivante que vous pouvez voir en place à Montpezat-de-Quercy, a été tissée entre 1517 et 1539, et c’est la Vie de saint Martin d’après Septime Sévère, avec un élément qui représente, à gauche, le célèbre partage du manteau et, devant le cheval de saint Martin, en rouge, sur la droite, un personnage enturbanné. C’est assez curieux car c’est la seule représentation de ce fameux partage du manteau que l’on connaisse avec un maure enturbanné qui précède le saint et l’explication, à ma connaissance, n’est pas encore donnée sur la présence de ce personnage. En revanche, au milieu vous avez ce fabuleux lit, un lit de rêve, de théâtre, un lit Renaissance, un lit superbe. On voit là une création un peu inattendue. Saint Martin dort et il a une vision du Christ, vous l’apercevez à droite du dais dans une mandorle en haut de la scène.

Vie de saint Rémi de Reims

Naissance de saint RémiNous continuons notre promenade en France avec Reims, saint Rémi de Reims. C’est la naissance de saint Rémi, ce fantastique ensemble qui est conservé dans sa totalité avec ses dix pièces, et visible au musée Saint-Rémi, dans l’ancienne abbaye Saint-Rémi de Reims. Vous savez que saint Rémi a été enterré dans cet abbaye, qu’il a été archevêque de Reims et, ce qui est très intéressant, c’est qu’on a reconstitué sa vie et son œuvre, et son rôle dans le baptême de Clovis au IXe siècle, c’est-à-dire à une date bien postérieure à la réalité historique de ce qu’aurait été le baptême de Clovis, en réalité pour essayer d’officialiser le rôle de Clovis un peu créateur : roi de France mais aussi baptisé, c’est-à-dire l’arrivée de la chrétienté sur le trône de France en quelque sorte. Mais aussi – il faut bien le dire – pour assurer l’importance et la primauté de l’archevêché de Reims qui, comme vous le savez, est devenu le lieu du sacre des trente et un rois de France par la suite. Cette tenture de saint Rémi est gardée – ce qui est assez exceptionnel – dans sa totalité, comme celle de Beaune. C’est une merveille. Curieusement, sur les dix, on a constaté qu’il y en a que deux en très bon état. En réalité, on n’en utilisait pour les cérémonies et les accrochages que huit. C’est très curieux. On ne connaît pas la réponse, mais en tout cas l’état de conservation des tapisseries fait comprendre cette utilisation. Elles ont été offertes par un archevêque de Reims, Robert de Lenoncourt célèbre et riche qui offrit en même temps Saint Rémi à l’abbaye de Saint-Rémi et la célèbre Vie de la Vierge que vous pouvez voir au palais du Thau pour la cathédrale de Reims. Cet ensemble est encore visible en dix-sept pièces. Le format et les dimensions de Saint Rémi, comme celles de la Vie de la Vierge de Reims, sont tout à fait exceptionnelles parce que, jusqu’à présent, on avait des bandes d’à peu près deux mètres de haut qui allaient sur des pièces ayant chacune de quatre à six mètres de long, chacune de plusieurs pièces faites pour être accrochées côté à côte. Tandis que là, on a une dizaine de pièces qui sont des grands tableaux verticaux de plus de 5 mètres de haut, ce qui fait qu’on ne devait pas les accrocher de la même manière que les autres qui, elles, étaient accrochées au-dessus des stalles pour, d’abord, faire partie du décor mais aussi protéger les chanoines des courants d’air au-dessus des boiseries des stalles. Alors que là, il semblerai qu’on s’achemine vers ce que ce sera plus tard des grands tableaux tissés faits pour l’ornementation et non plus tellement pour l’ameublement et la protection contre le froid. Nous sommes dans les années 1531.

Vie de la Vierge, Beaune

La célébrissime, et très belle, et complète, tenture de la Vie de la Vierge de Beaune est, comme ici et à Montpezat-de-Quercy, présentée dans sa totalité à l’intérieur de l’église où on a conservé le chœur et le jubé. Ce qui fait qu’à Beaune on assiste à l’accrochage le plus archéologique possible de la présentation des tentures avec le retour sur le jubé tel que beaucoup de ces tentures étaient disposées. Il y avait dix-neuf tableaux qui sont conservés. Mariage de la Vierge, © Inventaire général, ADAGP Vous avez cette magnifique scène représentant le mariage de la Vierge avec, comme je vous le disais, l’hétérogénéité entre les costumes du grand prêtre derrière au centre, avec sa coiffe un peu spéciale, et les costumes d’époque tels que vous pouvez les apercevoir sur les femmes qui sont à droite. Cette tenture de la Vie de la Vierge a une caractéristique tout à fait intéressante. Offerte par le chanoine Lecoq, chanoine du chapitre de Beaune à l’époque, il avait demandé à ce que son portrait soit représenté et tissé à l’intérieur sur le dernier tableau. Comme il était le commanditaire il devait être représenté à la fin de la tenture, mais il avait prévu que son protecteur, puisque les protecteurs avaient un rôle très important à l’époque, qui n’était autre que le cardinal Rolin soit présent et tissé également dans cette même tenture. Donc une des premières pièces devait représenter Rolin. Mais entre le temps de la commande et le temps de réalisation de la tapisserie il s’est passé une trentaine d’années et il n’était plus bien du tout avec son protecteur Rolin, on a donc décidé, purement et simplement, de mettre deux fois le portrait du donateur Lecoq en le retissant sur la tête du chancelier Rollin. Ce qui fait que cet ensemble présente le cas exceptionnel de deux figures du même donateur alors que ce n’était vraisemblablement pas prévu à l’origine.

Vie de la Vierge, Saint-Bertrand-de-Comminges

L'adoration des mages, © D.R. Pour descendre un tout petit peu plus au sud, à Saint-Bertrand-de-Comminges qui n’est pas un endroit extrêmement fréquenté, ni très connu, mais pour lequel Jean de Mauléon qui y était évêque dans les années 1530, offrit à sa cathédrale une très belle Vie de la Vierge en neuf pièces dont il ne reste malheureusement que deux, L’adoration des mages que vous avez sous les yeux, et La Nativité. Cette tapisserie a un rôle très important, même s’il n’en reste peu d’éléments par rapport aux neuf pièces initiales, car des études récentes faites par une de nos collègues, ont pu proposer – et c’est rare – d’attribuer le modèle des cartons à un peintre du début du XVIe siècle que l’on connaît, le Maître de Montmorency, qui était de l’entourage de Gauthier de Campes, artiste flamand actif à Paris dans ces années-là, et on peut rapprocher certains de ses modèles et certains de ses dessins avec des vitraux, d’une part, et avec Reims, comme je vous le disais, la Vie de la Vierge et Saint Rémi, Saint Martin d’Angers et une Vie de la Vierge au château de Kronborg au Danemark.

Toutes ces tentures que nous venons de voir, ont été, et sont pour la plupart, conservées pour l’église pour laquelle elles ont été commandées, payées et y sont toujours in situ.

Vie de la Vierge et du Christ, Aix-en-Provence

En revanche la suivante qui est la Vie de la Vierge et du Christ de la cathédrale relève d’une autre histoire. C’est d’ailleurs la seule en France que nous ayons de ce type au niveau de l’histoire. Car elle a été commandée pour la cathédrale de Canterbury où elle fut livrée. Mais les mouvements politiques et religieux de la première moitié du XVIIe siècle, sous Cromwell en Angleterre, ont fait que le matériel religieux catholique dans les grands édifices a souvent été vendu à l’étranger. A cette époque, Mazarin d’une part et Louis XIV par la suite, ont racheté un certain nombre d’œuvres d’art, qui se trouvent au Louvre aujourd’hui, provenant justement de ces ventes « Cromwell », de cette période trouble en Angleterre. Ces deux tentures, car il s’agissait de deux tentures, la Vie de la Vierge et la Vie du Christ qui aujourd’hui sont recousues et remises ensemble pour n’en faire qu’une, ont été donc vendues à Paris chez un marchand, un intermédiaire, qui les a stockées pendant un certain temps. Un peu plus tard, le chapitre de la cathédrale d’Aix souhaitait, il y avait eu une donation d’un monseigneur Grimaldi je crois – je ne sais plus exactement son nom – qui avait offert une somme assez importante à la cathédrale pour faire tisser une tenture pour sa cathédrale. Les chanoines ont regardé ce qu’ils avaient comme argent et, comme il y a toujours des intermédiaires très intéressés, le marchand de Paris a fait connaître la présence dans ses stocks de cet ensemble qui provenait de Canterbury et il l’a donc a fait acheter. Au lieu d’un tissage fait pour la cathédrale, le chapitre d’Aix-en-Provence a racheté cet ensemble à ce marchand parisien et c’est cette tenture qui a été accrochée dans la cathédrale Saint-Sauveur d’Aix-en-Provence jusqu’à la Révolution, date à laquelle elle fut vendue, rachetée par l’évêque postrévolutionnaire, après le Concordat. Il l’a rachetée de ses propres deniers et l’a réofferte, ou offerte, parce qu’avant elle avait été achetée, si on peut dire. Et la tapisserie, cet ensemble, est revenue à la cathédrale Saint-Sauveur où elle se trouve encore aujourd’hui roulée et non visible, malheureusement. C’est toujours assez merveilleux de pouvoir voir non seulement les costumes mais les lits, les draperies, pour les spécialistes des costumes d’une part, et des tentures et tapisseries de ces périodes-là, ces ensembles sont extrêmement enrichissants et permettent d’avancer sur la connaissance des arts textiles en particuliers mais d’autres aussi.

Les miracles de l’Eucharistie et du Saint-Sacrement

La suivante devrait nous amener sur un ensemble qui est tout à fait exceptionnel et sur lequel je terminerai mon propos, parce que c’est une tapisserie dont on pense qu’elle est flamande. Il y a des éléments communs : on reconnaît les personnages en armes et autres. Elle est assez dans la tradition mais l’histoire, et ce qu’elle représente, est tout à fait exceptionnelle puisqu’elle représente les miracles de l’Eucharistie et du Saint-Sacrement. Abraham & Melchisédek, © D.R. En fait, il y a des scènes de l’Ancien Testament comme vous le voyez ici : à gauche, on a la rencontre d’Abraham avec son armure et de Melchisédech. Elle a été faite de pièces et de morceaux qui ont été recousus et elle est disséminée un peu dans le monde entier, il y en a au Louvre, il y en a au château de Langeais, il y en a dans des collections américaines, il y en a un petit peu partout. Donc les éléments ont été, pour des raisons commerciales vraisemblablement, décousus, recousus, vendus, dépecés, donc la logique de la représentation, du regroupement n’est pas très grande et il ne faut pas en tenir compte. Ce qui est intéressant c’est de voir ce que représente un peu chaque scène. Cet ensemble, tout à fait surprenant quand à son iconographie, montre tous les malheurs qui peuvent arriver à un non-croyant, et là en l’occurrence aux juifs, s’il ne croit pas à l’Eucharistie, s’il ne croit pas à l’hostie consacrée, s’il ne croit pas à tout ce qui tourne autour de l’Eucharistie. Ce sont des scènes parfois un peu naïves, parfois complètement surréalistes, qui ont été tissées. Celle de droite représente l’usurier juif Jonatas, avec son chapeau rouge, il est un peu par terre, presque qu’à genoux. Et, en tant qu’usurier, il a pris une hostie consacrée à une pauvre femme. Bien évidemment il ne croit pas à la consécration de cette hostie donc il veut la jeter dans un chaudron. Vous apercevez le chaudron à droite, et, ô miracle, le chaudron se transforme en Christ crucifié que vous apercevez sur la droite de l’image. Toute cette tenture est entièrement consacrée à des scènes de ce genre et c’est quelque chose de tout à fait exceptionnel qui demanderai d’ailleurs, comme vous l’avez fait ici, un CD pour arriver à recoller ces scènes. Je dis amusantes mais en même temps intéressantes et très significatives les unes après les autres. Je crois qu’une autre scène devrait nous permettre de terminer ce propos, cette visite et ce tour de France, toujours dans le même ensemble, un autre miracle, si on peut dire, ou miracle à l’envers, je ne sais pas comment on peut le dire : un juif à gauche, non-croyant, a avalé l’hostie qui lui a été donnée. Vous voyez le prêtre tenant le calice en haut à droite. Comme il ne croit pas, il meurt étouffé par l’hostie et l’hostie évidemment ne va pas mourir, elle ressort de sa bouche. L’hostie consacrée ressort de sa bouche. Ce sont des histoires un peu curieuses, un peu étranges, amusantes en même temps mais très didactiques aussi pour ce que l’on voulait démontrer. Je ne vous ai pas tout montré, je ne vous ai pas tout dit, mais je vous propose d’aller visiter ces endroits les uns après les autres, c’est une très belle aventure.

Questions

J. Bellut : La suite des tapisseries de La Chaise-Dieu est complète, mais nous n’en connaissons absolument pas l’atelier. Est-ce que dans les tapisseries de chœur que vous nous avez montrées, est-ce que c’est d’usage que l’on ignore quel est l’atelier ?

Mme Arminjon : On peut dire que dans quelques cas on pourrait attribuer, sous couvert de Laura Weigert, la majorité est réalisée dans les ateliers flamands. Je crois qu’il faut en admettre le principe : à Arras, Tournai. C’était des centres très importants qui ont reçu de nombreuses commandes d’après ce qu’on peut imaginer. Il y a une tapisserie sur laquelle il y a un début de B, est-ce Bruxelles déjà à l’époque ? Moi je ne sais pas. On peut aussi imaginer que des ateliers autour de Paris ont pu aussi produire. On ne sait pas grand-chose.

J. Bellut : Mais, les chanoines ou les évêques qui commandaient cela n’avaient pas de traces écrites de leur commande ?

Mme Arminjon : Non. Ce n’était pas enregistré. Les attributions au jour d’aujourd’hui seraient plutôt liées à des études de styles, à des études de comparaisons, à des modèles de personnages et de costumes que l’on voit repris de l’une à l’autre et on essaye de créer des filiations. Une de celle dont je vous ai parlé est celle de Saint-Bertrand-de-Comminges avec le travail de notre collègue Audrey Nassieu qui a fait sa thèse là-dessus, dans le cadre de recherche sur les modèles du début du XVIe siècle pour les vitraux, sans doute pour la peinture et vraisemblablement aussi pour la tapisserie. On peut imaginer qu’il y avait des artistes qui créaient des modèles et elle a trouvé une filiation, dont je vous ai parlé, mais on n’a pas beaucoup de cas semblables. On a des éléments pointillistes de rapprochements de l’un à l’autre. Mais là je ne peux pas m’avancer car ce n’est pas ma science.

Intervention du père Marie-Bruno : J’ai une petite précision concernant les tapisseries de La Chaise-Dieu. Dans les inventaires des XVIIe et XVIIIe siècles sont mentionnées dix-huit tapisseries. Il en reste aujourd’hui quatorze… Ce qu’on peut penser c’est que la série du chœur est complète avec la descente aux Enfers et, probablement, même si depuis longtemps elle n’est plus dans l’église, la tapisserie de la Crucifixion. Il y a deux autres tapisseries qui sont dans les salles du trésor et qui semblent d’un autre ensemble, même si elles viennent, peut-être, du même atelier. Et on ignore tout des quatre tapisseries manquantes par rapport aux inventaires des XVIIe et XVIIIe siècles.

Mme Arminjon : Les inventaires des XVIIe et XVIIIe siècles mentionnent dix-huit pièces de l’Ancien et du Nouveau Testament ou simplement « dix-huit » comme cela ?

P. Marie-Bruno : Ils ne rentrent pas dans les détails et mentionnent simplement le nombre.

Mme Arminjon : C’est un peu là le problème…

J’ai oublié, les dernières tapisseries sur l’histoire de l’Eucharistie et du Saint-Sacrement, celles que je vous ai montrées se trouvent au château de Langeais. Mais cette tenture a été extrêmement disséminée. Il y en a des petits éléments dans un musée national, il y en a à New-York, à Louisville, à Boston, une série énorme d’ailleurs à Boston, cousue et recousue, et puis deux très beaux ensembles au château de Langeais en France.

Q. : Et à l’origine, elle se trouvait où ?

Mme Arminjon : Bonne question ! Elle était à l’abbaye du Ronceray près d’Angers. Elle a été commandée et réalisée pour l’abbaye du Ronceray près d’Angers.

PS : Il ne nous a malheureusement pas été possible d’illustrer toutes les tentures commentées. Les liens vous permettent d’accéder aux sites où vous pourrez voir quelques reproductions de ces tapisseries, mais pas des scènes commentées ici.