à venir...

  • Journées de l’orgue 2018 - Vendredi 10 août 18:30 Abbatiale Saint-Robert
    Dans le cadre des 500 ans des tapisseries de La Chaise-Dieu, l’Association Marin Carouge propose 3 concerts d’orgue sur le thème "La musique d’orgue des Flandres, inspiration et rayonnement"(replier)

    en savoir +

  • Journées de l’orgue 2018 - Samedi 11 août 18:30 Abbatiale Saint-Robert
    Dans le cadre des 500 ans des tapisseries de La Chaise-Dieu, l’Association Marin Carouge propose 3 concerts d’orgue sur le thème "La musique d’orgue des Flandres, inspiration et rayonnement"(replier)

    en savoir +

  • Journées de l’orgue 2018 - Dimanche 12 août 18:30 Abbatiale Saint-Robert
    Dans le cadre des 500 ans des tapisseries de La Chaise-Dieu, l’Association Marin Carouge propose 3 concerts d’orgue sur le thème "La musique d’orgue des Flandres, inspiration et rayonnement"(replier)

    en savoir +

documents

Accueil du site > Manifestations culturelles > Journées rencontres > Les tapisseries de La Chaise-Dieu > Les sources patristiques des tapisseries de La Chaise-Dieu (Mariette (...)

Les sources patristiques des tapisseries de La Chaise-Dieu (Mariette Canévet)

Madame Mariette Canévet, professeur émérite de l’Université de Strasbourg.

Je souhaite évoquer les sources patristiques de la manière de lire la Bible dont témoignent les tapisseries de La Chaise-Dieu. En souhaitant cela, je n’entends pas prouver que les réalisateurs de ces tapisseries connaissaient les textes qui ont été écrits par les chrétiens des premiers siècles. Bien entendu, ils sont, eux, au terme, presque, d’une très longue tradition.

Mais leur manière de lire la Bible remonte bien au-delà du Moyen Âge, à une tradition qui naît en même temps que le christianisme lui-même. En effet, l’apparition du Christ et son message donne un sens radicalement nouveau à l’Ancien Testament car l’attente dont témoigne l’Ancien Testament est désormais réalisée dans le Christ. Et du coup, on ne se demande plus lorsqu’on lit, par exemple, le poème du Serviteur souffrant d’Isaïe, qui est le Serviteur souffrant. Dans la tradition chrétienne, c’est évident : c’est le Christ. Donc on ne se pose plus la question. Mais si l’on découvre qu’on peut reconnaître le Christ comme étant le Sauveur attendu, c’est bien parce que, d’une certaine manière, il était déjà présent d’une façon cachée dans l’Ancien Testament. Et cette réflexion fonde ce qu’on appelle la lecture typologique, c’est-à-dire le désir de lire « en continuité », l’Ancien et le Nouveau Testament.

L’Ancien parce qu’il annonce, le Nouveau parce qu’il réalise ce que l’Ancien annonçait. Il faut ajouter que les tous premiers chrétiens n’avaient pas encore de Nouveau Testament à leur disposition. C’est une chose qui nous étonne, nous : lorsqu’ils parlent des Écritures il s’agit de l’Ancien Testament et il n’y a pas de Nouveau Testament à l’époque.

Justin qui est le premier grand exégète, précise que ces Écritures ne sont pas nouvelles par rapport à celles des juifs : il a le même texte que les juifs, mais qu’il a reçu, dit-il, la grâce de les comprendre. C’est-à-dire que le Christ éclaire le sens de cet Ancien Testament. Et il précise qu’il tient cette manière d’interpréter l’Ancien Testament des Apôtres eux-mêmes. On peut voir un exemple clair déjà de cette manière de lire l’Écriture dans la première Épître aux Corinthiens, au chapitre 10, les versets 1 à 10, texte que l’on date de l’année 56 environ, c’est donc quand même tout proche du Christ.

Saint Paul nous y enseigne que « nos pères ont été baptisés en Moïse – et vous voyez tout de suite l’idée que l’exode annonce le baptême – qu’ils ont été baptisés dans la nuée et dans la mer, que tous ont mangé le même aliment spirituel et tous ont bu le même breuvage spirituel ». Cela veut dire que du temps de Moïse, il y avait déjà quelque chose de présent qui annonce plus ou moins l’Eucharistie. Et « ils buvaient au rocher qui les accompagnait, ce rocher c’était le Christ », nous dit saint Paul. Ce texte que les Pères de l’Église, c’est-à-dire les premiers chrétiens, ne cessent pas de citer – cela revient tout le temps – nous apprend que, déjà, l’exode était une figure du baptême et que la manne était une figure de l’Eucharistie et que le rocher c’était déjà le Christ. Il y a donc déjà toute une façon de lire l’Ancien Testament à la lumière du Nouveau. Or les Apôtres eux-mêmes tenaient cela probablement du Christ si l’on en croit l’épisode des pèlerins d’Emmaüs où l’on dit du Christ que : « commençant par Moïse (sic) et parcourant les prophètes, il leur interprétât dans toutes les Écritures ce qui le concernait » [1] , lui le Christ. Donc, l’origine de cette façon de lire l’Ancien Testament remonte tout à fait directement au Christ. La tradition, bien entendue, au cours des temps, s’est développée.

Le lien entre certains versets de l’Ancien Testament et le Christ apparut, dès l’origine, évident : l’exode/le baptême, etc. tout cela est très ancien, c’est même originel. Et puis on a cherché à lire de plus en plus tout l’Ancien Testament à la lumière du Nouveau. Et puis, au fur et à mesure que les siècles se déroulent, le culte de la Vierge s’est développé et on a appliqué la méthode à l’annonce, non plus seulement du rôle du Christ, mais du rôle de la Vierge qu’on va trouver annoncé aussi dans l’Ancien Testament. Les tapisseries de La Chaise-Dieu datant du XVIe siècle sont au bout de cette évolution et je me propose ici d’en montrer un peu l’origine.

À cette fin, j’ai sélectionné quelques scènes, plus proches que d’autres de cette origine, et, pour la clarté de mon exposé, j’en ai distingué trois séries. Tout d’abord celles qui touchent à la naissance du Christ, c’est-à-dire l’Annonciation, la Nativité et l’Épiphanie. Ensuite celles qui concernent davantage des sacrements : le baptême et son corollaire la tentation, je vous expliquerai pour quoi c’est le corollaire du baptême, ainsi que la Cène. Et enfin, j’en viendrai à deux épisodes de la fin de la vie du Christ, c’est-à-dire la Mise au tombeau et l’Ascension.

Autour de la naissance du Christ

L’Annonciation

L'AnnonciationLe thème central de cette série est la naissance virginale du Christ et le parallèle Ève/Marie en relation avec le récit du péché en Genèse 3, 15. Ce parallèle est plus facile à établir en langue latine qu’en langue grecque car le pronom sujet est masculin dans les traductions grecques, c’est-à-dire, on dit de Adam : « il t’écrasera la tête » et les chrétiens comprennent que c’est le Christ qui écrasera la tête du démon : « il t’écrasera la tête ». En latin, et en particulier dans la Vulgate, on a un pronom féminin : « elle t’écrasera la tête », ce qui a facilité l’application du verset à Marie et pas au Christ. Quoiqu’il en soit de la forte tendance du Moyen Âge à appliquer beaucoup de versets à la Vierge, le parallèle Ève/Marie est très ancien, même chez les auteurs de langue grecque. On dit que Marie vient réparer la défaillance d’Ève de même que le Christ vient réparer celle d’Adam. Le Christ parce qu’il sauve l’homme, Marie parce qu’elle est le premier signe du salut accompli. Le péché originel

Tout d’abord Justin, premier exégète important. À l’intérieur de cette affirmation théologique, Marie reprend ce qu’Ève a mal réussi etc…, divers aspects de ce signe peuvent être perçus. Pour Justin, c’est la joie de Marie qui répond à l’invasion de la mort après le péché d’Ève. Il nous dit :

« Nous comprenons enfin qu’il s’est fait homme par la Vierge de sorte que c’est par la voie qu’elle avait commencée que prit fin la désobéissance venue du serpent. Ève était vierge sans corruption. En concevant la parole du serpent elle enfantait désobéissance et mort. Or la Vierge Marie conçut foi et joie lorsque l’ange Gabriel lui annonça la bonne nouvelle. »

La virginité, vue dans cette perspective, est le signe d’un retour à une création avant le péché.

Quelque vingt ans plus tard après Justin, le deuxième exégète est Irénée de Lyon. Irénée va plus loin dans sa réflexion. Il nous dit que : «  l’obéissance d’un seul homme, le Christ, produit la vie là où la désobéissance d’un seul homme, Adam, avait introduit la mort », comme le dit par ailleurs saint Paul dans l’Épitre aux Romains, chapitre 5, verset 19. Mais à partir de là jaillit une création nouvelle. Or pour remodeler l’homme, Dieu ne peut pas partir d’une glaise qui serait déjà assombrie par le péché sinon la nouvelle création reprendrait le péché. Donc il a fallu repartir d’une glaise intacte, telle qu’il l’avait créée à l’origine, d’où la virginité de Marie. C’est donc le sens, c’est de repartir d’un modelage à partir d’une glaise sans péché. Irénée nous dit :

« De même que ce premier homme modelé, Adam, a reçu sa substance d’une terre intacte et vierge encore car Dieu n’avait pas encore fait pleuvoir et l’homme n’avait pas encore travaillé la terre, et qu’il a été modelé par la main de Dieu, c’est-à-dire par le Verbe de Dieu. De même récapitulant en lui-même Adam, lui, le Verbe, c’est de Marie encore vierge qu’à juste titre il a reçu cette génération qui est la récapitulation d’Adam ».

La faute a racheté celle de la désobéissance chez Justin comme chez Irénée. Dans les tapisseries, au contraire, elle est dénoncée comme étant celle de l’orgueil puisque le cartouche nous dit qu’« elle devint dans son humilité la Mère du Rédempteur ». Donc la tapisserie a l’air de nous dire que c’est l’humilité de Marie qui rachète le péché d’Ève alors que dans la tradition patristique on dit que c’est la glaise intacte qui a racheté la glaise mêlée de péché et le péché est vu comme étant celui de l’orgueil.

GédéonDans cette même tapisserie qui est très riche, il y a un épisode de l’Ancien Testament qui vient éclairer la scène, c’est l’épisode de Gédéon. Vous vous rappelez : une rosée tombe sur la toison ; une fois sur la toison et une fois à côté et pas sur la toison. C’est très éclairant sur la manière dont se constitue la Tradition. Le texte de Juges 6, 36-40 qui est l’histoire de Gédéon, relate donc un double miracle : la rosée tombe sur la toison tandis que le sol reste sec. Puis la nuit suivante, la rosée couvre tout le sol tandis que la toison reste sèche. Origène, cette fois je me situe au IIIe siècle parce que je n’ai pas de traces avant, dans son Commentaire sur le livre des Juges, nous dit qu’il tient une première interprétation de l’un de ses prédécesseurs – donc cela remonte à avant le IIIe siècle. Cette interprétation disait, mais on ne sait pas qui est le prédécesseur, que la toison de laine est le peuple d’Israël tandis que le reste de la terre, le sol, est le reste des nations. La rosée qui est tombée sur la toison est la parole de Dieu qui fut accordée du ciel à ce seul peuple, c’est-à-dire Israël. Par la suite, la toison reste sèche parce que l’Évangile passe aux nations et Israël n’est plus arrosé. Il s’agit de ce que les Pères appellent l’économie, l’histoire du salut.

C’était donc l’interprétation qu’Origène trouve de ses prédécesseurs avant le IIIe siècle. Il déclare qu’il respecte cette interprétation mais qu’il veut y ajouter quelque chose :

« En effet comme je méditais souvent en moi-même le psaume 71, ce fait me toucha quand on y décrit l’avènement du Christ on affirme qu’il va arriver ceci : "il descendra comme la pluie sur la toison, comme la bruine en gouttelettes sur la terre". »

C’est le psaume 71 qui se trouve ici dans un des cartouches. On voit donc que la tradition se constitue. Il a un prédécesseur qui dit ceci. Lui, il ajoute la citation du psaume 71 et vous en avez la trace ici : où le psaume 71 ne se trouve pas pour rien. C’est que toute la Tradition a intégré le psaume 71. Estimant que la toison symbolise Israël et les gouttes nous-mêmes, c’est-à-dire les chrétiens, Origène explique :

« Car Gédéon le saint savait que la rosée divine qui est l’avènement du Fils allait advenir non seulement aux juifs mais encore aussi aux nations. Et voilà pourquoi au prix de la sècheresse de la toison est arrosée toute la terre par la grâce de la rosée divine ».

Donc voilà l’interprétation, la constitution déjà d’une tradition.

La Nativité.

La NativitéCette tapisserie reprend plusieurs thèmes anciens qu’elle développe ici aussi en accentuant la place de la Vierge. Le buisson ardent, la pierre angulaire dont parle Daniel et le rameau fleurissant d’Aaron sont, de très longue date, des miracles figuratifs de la naissance du Christ. Tout comme y sont traditionnellement rapportés, le verset d’Isaïe 9, 5 que l’on trouve ici, et même Michée 5, 1 qui est déjà cité dans l’évangile de Matthieu (2, 6). Donc vous voyez que la Tradition remonte tout à fait à l’origine.

Le buisson ardent Le buisson ardent a beaucoup inspiré Grégoire de Nysse au IVe siècle – cela m’arrange bien puisque, en principe, c’est mon auteur de chevet – qui y voit une scène d’illumination. Il dit que la lumière c’est le Dieu incarné, le Christ. Et le buisson qui ne se consume pas, c’est le corps du Christ qui a été assumé par le Christ-Dieu. Mais Grégoire est aussi le premier témoin de l’exégèse qui fait du buisson non-consumé une figure de la maternité virginale de Marie. Donc là, vous avez la trace du début de la constitution de cette tradition qui consiste à dire que le buisson représente la Vierge Marie. C’est donc au IVe siècle que naît la tradition dont témoigne maintenant notre tapisserie.

Le bâton d'Aaron En ce qui concerne la verge d’Aaron qui se trouve à droite de la tapisserie, les traditions sont plus complexes car plusieurs bâtons entrent en concurrence et s’influencent dans la Tradition. Il y a le bâton que Moïse lance devant les magiciens et qui se transforme en serpent [2] et puis qui redevient bâton. Mais il y a la verge d’Aaron qui est seule à fleurir au milieu de rameaux desséchés et stériles [3]. Mais il y a aussi le manche de bois de la hache qui est trempé dans les eaux amères [4] . Donc il y a trente-six manches de bois, verges qui fleurissent, qui se transforment dans tous les sens, etc… L’association se fait à l’origine avec le bois de la croix. Pour quoi est-ce que la verge d’Aaron ou le bâton de Moïse sont symboliques ? C’est parce qu’il y a eu le bois de la croix. Origène voit dans la verge d’Aaron une figure du Christ mort et ressuscité. C’est le bois de la croix. Et il ajoute que le Christ est le seul – je cite Origène – « dont la verge qui est la croix aie non seulement germé mais fleuri et produit les fruits de tous les peuples croyants », donc toutes les fleurs de la verge d’Aaron sont les peuples croyants qui se convertissent. L’application à la naissance virginale est donc beaucoup plus tardive. Cela n’existe pas chez Origène au IIIe siècle. On remarquera d’ailleurs que le texte biblique déclare que « des bourgeons avaient éclos, des fleurs s’étaient épanouies et des amandes avaient muries ». La tapisserie représente non pas un amandier mais un lys, c’est très typique parce que ce n’est pas le texte de l’Ancien Testament. Donc l’amandier a été remplacé par un lys, symbole de pureté, c’est-à-dire de la Vierge Marie, on voit bien que, là, il y a une autre interprétation. Et le cartouche déclare que « le bâton bourgeonna sans avoir trempé au préalable dans la terre humide », détail absolument absent du texte biblique, complètement surajouté et destiné à souligner l’absence de semence humaine dans le cas de Marie.

La pierre a été détachée sans le secours d'une main d'homme (Daniel 2, 34) Il nous reste la pierre de Daniel 2, 34 qui est mentionnée en bas à gauche de la tapisserie dans le cartouche mais qui n’est pas représentée. Dès Justin, c’est-à-dire vers 150, le Christ peut être désigné comme « celui qui a été taillé sans le secours d’aucune main » car « dire qu’il a été taillé sans main d’homme – je cite Justin – c’est montrer qu’il n’est pas une œuvre humaine mais l’œuvre de la volonté de Dieu qui l’a produit, le Père, Dieu de toutes choses ». De même Irénée enseigne que : « Le Christ est la pierre détachée sans l’intervention d’une main qui doit anéantir les royaumes temporels et amener le royaume éternel, c’est-à-dire la résurrection des justes ». Donc on voit que Justin et Irénée interprètent de la même façon Daniel 2 en soulignant le fait que « la pierre a été détachée sans le secours d’une main d’homme ». L’accent est donc mis sur la divinité du Christ qui ne doit rien à une origine humaine mais qui vient de Dieu. Cependant, le signe donné de cette venue sur terre c’est qu’il naîtra d’une vierge. Or le lien entre la prophétie de Daniel 2, 34 avec la naissance virginale apparaît déjà dès Irénée, IIe siècle. Donc ce texte était quand même déjà lié à la Vierge Marie. Irénée nous dit :

« David, ayant vu d’avance sa venue, a parlé d’une pierre détachée sans l’intervention d’une main et venue dans le monde. C’est là, en effet, ce que signifie l’expression "sans l’intervention d’une main". Cette venue a eu lieu sans le travail de mains humaines autrement dit sans l’intervention de Joseph, Marie étant seule à coopérer » [5].

Donc le texte d’Irénée au IIe siècle lie aussi Daniel [2, 34] et la virginité de Marie. L’application de Daniel 2, 34 à la naissance virginale existe donc dès le IIe siècle, celle du buisson ardent remonte au IVe siècle, l’histoire de Gédéon à l’origine ne concernait que le destin du peuple d’Israël puis des chrétiens, et le bâton d’Aaron annonçait la mort et la résurrection du Christ lui-même, ce n’était pas virginal. On voit ainsi que l’application de ces textes à Marie touche des versets de plus en plus nombreux. Les premiers ne parlaient pas de Marie et puis, petit à petit, Marie est associée et quelque fois c’est même la seule application qui soit faite. Il est significatif, dans nos tapisseries, que l’histoire, l’histoire du Christ, commence par le parallèle Ève/Marie et non pas Adam/ le Christ. C’est très significatif d’une évolution de la spiritualité.

L’Épiphanie

La scène de l’Épiphanie témoigne d’une autre évolution car elle est distincte ici de celle de la Nativité. Or la séparation entre la Nativité, Noël pour nous, et l’Épiphanie s’est produite au milieu du IVe siècle. Jusqu’alors, on fêtait en Orient la Nativité et le baptême du Christ le même jour, le 6 janvier, tandis que les Églises d’Occident fêtaient la Nativité en décembre. Et puis, peu à peu, les traditions se sont mêlées et, à l’heure actuelle, l’Occident ajoute le 6 janvier comme seconde fête de la Nativité et c’est pour cela que nous insistons sur la venue des rois mages, c’est parce qu’il a fallu séparer les fêtes.

L'Epiphanie Une allusion à la visite des mages est faite par Justin, IIe siècle, qui précise : « dès qu’il fut né des mages arrivés d’Arabie l’adorèrent ». C’est une addition au texte du Nouveau Testament qui est resté dans notre liturgie actuelle et qui provient sans doute d’un rapprochement avec ce fameux psaume 71 qui, décidément, a beaucoup d’importance, que cite également notre tapisserie. On peut noter que notre liturgie actuelle regroupe encore la visite des mages, le psaume 71, le verset d’Isaïe 60, 3 et celui d’Isaïe 60, 14 ce que notre tapisserie fait. Donc dans notre liturgie, actuellement, on retrouve les mêmes associations de versets.

Ensuite, il est question, à gauche et à droite de la scène centrale, de deux personnages qui reçoivent l’hommage des offrandes en anticipant celles que les mages feront au Christ. Les deux personnages sont David et Salomon. L’épisode de David est raconté en 2 Samuel 23, 16, mais – cela m’a intéressé – le texte biblique ajoute « que David ne voulut pas boire de l’eau que ses hommes étaient allée chercher à travers le camp parce que elle représentait le sang des hommes qui sont allés risquer leur vie ». Certes, une tapisserie est obligée de simplifier les scènes mais il me semble qu’il en reste une trace – c’est une hypothèse de ma part – dans le geste de la main de David qui est tournée vers lui-même et non pas vers les offrandes. Quand le Christ reçoit les offrandes des rois mages, il tend les mains vers les offrandes et là David retient la main, enfin met la main sur sa poitrine. Il est possible que ce soit parce que le texte biblique dit que, justement, il n’a pas voulu des offrandes. Au IVe siècle, Ambroise de Milan, dans son Traité sur David, commente ainsi la scène en disant : « Ce n’est pas d’eau, mais du sang du Christ que David avait soif », par conséquent Ambroise sait bien que David n’a pas voulu de l’eau. Il s’agit donc d’une attente de quelque chose de meilleur, beaucoup plus que d’une préfiguration.

Ce que signifie, au contraire, la reine de Saba est bien une préfiguration, c’est-à-dire que la scène était de façon cachée ce que la scène du Christ est de façon manifeste. En effet, la reine de Saba est devant Salomon. Et Salomon est d’autant plus assimilable directement au Christ que le mot Salomon signifie « la paix », Shalom, et que la paix est un des titres du Christ. Donc, déjà le nom provoque l’association, pour ne pas dire l’identité. Les Pères de l’Église disent toujours que le Christ et Salomon sont deux homonymes, c’est-à-dire qu’ils ont le même nom. Irénée et Tertullien, au IIe siècle, insistent tous les deux sur la conclusion que tire l’évangéliste Matthieu : « il y a ici plus que Salomon », mais c’est bien en continuité : c’est Salomon et plus que Salomon, preuve en est la naissance virginale du Sauveur. Mais c’est Origène, au IIIe siècle, qui donne une place royale à la reine de Saba. C’est le premier très long texte que nous ayons sur la reine de Saba. Origène, au IIIe siècle, dans son Commentaire sur le Cantique des cantiques, dit que la reine de Saba représente les nations. C’est l’offrande des rois mages.

Autour des sacrements

Cela ne va plus être la naissance virginale ou la naissance du Christ mais la préfiguration des sacrements. Il y a le Baptême et la tentation qui forment un bloc et puis la Cène qui représente l’Eucharistie.

Le Baptême

Je vous ai déjà lu l’Épître aux Corinthiens, chapitre 10, versets 1 à 10 : l’anticipation du baptême dans la traversée de la mer Rouge remonte tout à fait aux origines. Certaines associations avec d’autres textes bibliques sont également très anciennes. Par exemple, le lien avec le psaume 68, 27 évoqué dans un cartouche, se trouve déjà mentionné par Origène, au IIIe siècle, qui dit l’avoir reçu des anciens, donc c’est plus ancien que Origène. De même, Naaman est évoqué par l’évangéliste Luc mais dans un contexte de controverse où le Christ répond à ses détracteurs que « nul n’est prophète dans son pays » et qu’Élisée n’a pas guéri un juif, un Israélite, mais un lépreux syrien [6]. C’est donc dans un contexte de controverse.

Le baptême du Christ

Avec Origène, au IIIe siècle, se développe le parallélisme, au contraire, entre le baptême et la plongée de Naaman dans le Jourdain. Il nous dit :

« De même que nul n’est bon si ce n’est un seul, Dieu le Père, de même parmi les fleuves aucun n’est bon si ce n’est le Jourdain qui est même capable de délivrer de la lèpre quiconque baigne son âme en Jésus avec foi ».

Pauvre Naaman, même lui pouvait être sauvé ! Or Naaman avait demandé si les fleuves de Damas n’étaient pas mieux que toutes les eaux d’Israël. Origène affirme donc ici la valeur unique du baptême chrétien. C’est certainement mieux que le Jourdain. Les deux scènes de l’Ancien Testament qui sont choisies par notre tapisserie illustrent deux aspects différents du baptême. Naaman évoque le baptême comme purification, le lépreux purifié, alors que l’exode souligne la libération de la servitude, le peuple juif était esclave et est libéré.

La Tentation

La Tentation est intéressante parce qu’elle est très liée au baptême. Car de même que dans la vie du Christ, le récit du baptême du Christ est immédiatement suivi du récit de la tentation, de même, dans les premiers siècles, le baptême est vu comme une déclaration de guerre à Satan. Ceci est important car nous avons tendance à dire plutôt que le baptême supprime les péchés, ou fait entrer dans la suite du Christ et nous délivre du péché. À l’époque c’était au contraire : « À nous deux Satan ! » et cela fait entrer dans la lutte contre Satan d’où le récit de la tentation, tout le temps.

La Tentation au désert Il faut remarquer que, dans cette perspective, on a signalé tout à l’heure que le cartouche qui résume le sens de la scène dit toujours « de même que… ainsi… », et bien ici vous avez une autre disposition. Il n’est pas dit « de même que… ainsi… », mais « alors que les autres n’ont pas résisté, en revanche le Christ a résisté ». C’est donc une opposition, ce n’est pas du tout une préfiguration. Ce n’est donc plus une continuité que le Christ introduit dans ce domaine-là mais une rupture. De même que tous les hommes ont cédé au péché auparavant, en revanche à partir du Christ, et à partir du baptême, les hommes vont résister au péché. C’est donc une rupture. Il faut renoncer. Mais à quelle tentation ?

La citation de Genèse 3, 1-7 à gauche de la tapisserie dénonce la gourmandise. Et l’exemple d’Ésaü et de son plat de lentilles à droite va dans le même sens, c’est la gourmandise qui est dénoncée. Pourquoi ? Souvent, on fait comme remarque que le péché originel n’était pas de gourmandise mais d’orgueil. Or, le commentaire des tentations du Christ se trouve dans les textes bien davantage dans une littérature de type ascétique, c’est-à-dire une littérature spirituelle de moines, qui enseigne à renoncer à la tentation, beaucoup plus que dans les textes théologiques. La tentation n’est pas une partie des textes théologiques. Or les textes spirituels sont des textes concrets, de la vie concrète, tandis que les textes théologiques sont des textes sur la nature même du sacrement. Alors du point de vue théologique, c’est l’orgueil qui est le péché le plus important à détruire mais du point de vue de notre vie quotidienne la première des tentations est la gourmandise. Donc, quand on est dans des textes spirituels, on dira : le péché fondamental c’est la gourmandise, après tous les autres suivent. Si vous cédez à la gourmandise, vous céderez à la luxure, vous céderez à l’orgueil, à la tristesse, à tout ce qu’on veut mais c’est d’abord la gourmandise. C’est pour cela que quand vous êtes dans des récits de tentations, c’est la gourmandise qui est le péché originel, je veux dire le premier dans l’ordre du temps. Premier dans l’ordre temporel, racine concrète de tous les vices, c’est à partir de la gourmandise que tous les autres s’enchaînent.

Aussi bien, et on voit là une autre interprétation du récit de la Genèse, Ève a vu que « le fruit était beau à voir et bon à manger ». Donc, elle aussi, du point de vue temporel, a commencé par la gourmandise. Étant donné que les tapisseries représentent des scènes concrètes, il est normal qu’elles s’attachent à l’aspect concret du péché. C’est ce qu’elles peuvent traduire en image.

La Cène

On passe maintenant à la Cène qui va nous ramener à un plan théologique. Et elle nous rappelle deux parallèles de l’Eucharistie, de la Cène, c’est Melchisédech et l’épisode de la manne.

La Cène Le pain et le vin offert par Melchisédech à Abraham sont considérés comme une figure de l’Eucharistie à une date très très ancienne, au moins dès le IIe siècle. Le rapport entre Melchisédech et le Christ étant déjà souligné par l’Épître aux Hébreux, c’est-à-dire, grosso modo, 67 après le Christ. L’interprétation eucharistique du don de la manne au désert se trouve en fait dans les catéchèses baptismales de l’époque patristique. C’est donc une tradition d’enseignement baptismal. Et elle se fonde sur le chapitre 6 de l’évangile de Jean. Ambroise, au IVe siècle, dans son Traité des mystères, y associe le psaume 77, 25 présent dans l’un des cartouches de la tapisserie. Tandis que Cyprien, au IIe siècle, dans sa Lettre à Cécilius, joint à l’épisode de Melchisédech celui du banquet de la Sagesse, c’est-à-dire Proverbes 9, 5, également présent ici. Donc on voit que les associations, là, sont présentes dès le IIe siècle. Cette tapisserie de la Cène nous fait donc particulièrement plonger au cœur de toute cette tradition.

Les scènes ultimes de la vie du Christ

La Mise au tombeau

J’ai un problème que seuls des spécialistes des tapisseries peuvent résoudre : il me semble quand même étrange que la Descente aux Enfers puisse précéder la Mise au tombeau car finalement, la Descente aux Enfers c’est le Christ qui sauve Adam et Ève et il les sauve avant d’être lui-même mis au tombeau ? il y a là une incohérence que d’autres vous expliqueront. Je ne suis pas compétente. Cela n’arriverait pas en patristique, c’est tout ce que je peux vous dire, la Tradition est autre.

Dans cette Mise au tombeau, vous avez deux personnages : Jonas et Joseph. Jonas dans le ventre de la baleine, et Joseph dans sa citerne. C’est le Joseph de l’Exode, de l’Ancien Testament.

La Mise au tombeau

Comme pour l’illustration de la Cène, l’association de Jonas remonte directement à une parole du Christ en Mt 12, 40 :

 [7] .

Donc dans l’Épître aux Hébreux dont on sait les racines juives par ailleurs, Hénoch est mentionné. Irénée, dès le IIe siècle, reprend ce verset en y associant Élie dans un assez long commentaire que je vais vous demander d’avoir la patience d’écouter parce qu’il vaut la peine. Il nous dit :

« Hénoch, pour avoir plu à Dieu, fut transféré en son corps même en lequel il avait plu à Dieu, préfigurant ainsi le transfert des justes. Élie aussi fut enlevé tel qu’il se trouvait dans la substance de sa chair modelée, prophétisant par là l’enlèvement des hommes spirituels. Leurs corps ne firent en rien obstacle à ce transfert et à cet enlèvement. C’est par ces mains elles-mêmes par lesquelles ils avaient été modelés à l’origine qu’ils furent transférés et enlevés, car les mains de Dieu s’étaient accoutumées en Adam à diriger, à tenir et à porter l’ouvrage modelé par elles, à le transporter et à le placer où elles voulaient [dans le paradis, par exemple]. Où donc fut placé le premier homme ? Dans le paradis sans aucun doute, selon ce que dit l’Écriture : "Et Dieu planta un paradis en Éden, du côté de l’Orient. Il y plaça l’homme qu’il avait modelé". Et c’est de là que l’homme fut expulsé en ce monde pour avoir désobéi. Aussi les presbytres, c’est-à-dire ceux qui sont les disciples des apôtres, disent-ils que là ont été transférés ceux qui ont été transféré, c’est en effet pour des hommes justes et porteur de l’esprit qu’avait été préparé le paradis dans lequel l’apôtre Paul fut transféré lui-aussi et entendit des paroles pour nous présentement inexprimables. C’est donc là, d’après les presbytres, que ceux qui ont été transférés demeurent jusqu’à la consommation finale, préludant ainsi à l’incorruptibilité. »

Ce texte m’a beaucoup intéressée par ce qu’il dit que les personnages ont été transférés dans le paradis, ce que vous trouvez dans un cartouche de la tapisserie.

Cette tapisserie paraphrase le récit de la Genèse en précisant qu’Hénoch fut transporté au paradis terrestre. Et donc vous avez là une tradition qui remonte à Irénée, IIe siècle. Vous voyez que les traditions ont la vie longue. On comprend aussi l’attrait de cette exégèse d’Irénée puisqu’elle permet, une fois encore, de rappeler que le Christ, nouvel Adam, renouvelle la Création. Le texte dit qu’il a transféré l’ouvrage modelé par lui etc., donc il y a toute une allusion à la Genèse dans le texte et toutes les tapisseries ici méditent longuement sur le parallèle entre la Genèse et le salut du Christ. Donc vous êtes en plein dans la Tradition, telle quelle.

La tapisserie accueille le Christ en gloire par l’acclamation du psaume 67, 19 que cite déjà l’Épître aux Éphésiens, c’est-à-dire vers 61-63 après le Christ.

« Montant dans les hauteurs il a emmené les captifs, il a donné des dons aux hommes. "Il est monté", qu’est-ce à dire, sinon qu’il est aussi descendu dans les régions inférieures de la terre ? Et celui qui est descendu, c’est le même qui est aussi monté au-dessus de tous les cieux, afin de remplir toutes choses (Ep 4, 8-10) ».

d'Isaïe 63, 1A cela, à ce commentaire, « il est monté, il est descendu, etc… » s’ajoute la question d’Isaïe 63, 1 qui est citée ici : « Quel est celui qui vient d’Édom, de Bosra, en habits tachés de pourpre ? » Or c’est un psaume qui est associé dès l’origine à l’Ascension du Christ parce que, quand il remonte aux cieux, il lui est arrivé quelque chose entre temps, c’est-à-dire la mort et la résurrection, et alors les anges sont complètement ébahis de voir celui qu’ils ne reconnaissent pas puisqu’il lui est arrivé quelque chose. En plus, il remonte avec son corps, apparemment il ne l’avait pas quand il était chez les anges avant son incarnation, et donc les anges disent : Mais Quel est celui qui revient d’Édom, de Bosra ? Ils citent Isaïe 63, 1 qui est toujours associé à l’Ascension du Christ depuis le début.

C’est Origène qui développe la question des anges lorsqu’il nous dit :

« Lorsque le Christ s’avance vainqueur et triomphant avec son corps ressuscité des morts, alors certaines puissances (ce sont celles qui doutent, ce ne sont pas les meilleures) disent : "Quel est celui qui vient d’Édom, qui vient de Bosra en vêtements écarlates (c’est-à-dire qui a les signes de la passion) dans un tel éclat ?". Mais ceux qui l’accompagnent disent à ceux qui sont préposées aux portes du ciel : "Non, non ! Ouvrez-vous, portes éternelles et le roi de gloire entrera !" »

Donc il y les bons anges qui le font entrer et les autres qui se disent : mais qui arrive ? C’est donc sous cette forme donnée par Origène que le thème passe dans la Tradition commune dont notre tapisserie atteste la longévité : on est au XVIe siècle, ce sont des traditions du IIe siècle.

Conclusion

J’ai fait une certaine sélection des tapisseries et cette sélection n’est pas innocente, car pour certaines tapisseries il serait beaucoup plus difficile de trouver des sources patristiques.

Par exemple, la fuite en Égypte n’intéresse pas les Pères de l’Église. Le massacre des Innocents, quelquefois il y a juste la mention du massacre mais il n’y a jamais de commentaire. L’entrée à Jérusalem ne les intéresse pas. Le baiser de Judas ne les intéresse pas. La flagellation ne les intéresse pas. Le Couronnement d’épines ne les intéresse pas et Jésus devant Pilate ne les intéresse pas. C’est assez étonnant. Pas ou peu, je veux dire. La même méthode de lecture est à l’œuvre, pourtant, que du temps de la patristique, mais elle s’est étendue à un nombre de plus en plus grand de passages qui n’intéressaient pas les Pères de l’Église à l’origine. Elle se développe et, en outre, elle se développe dans le sens de l’intérêt du temps. C’est-à-dire que c’est la même tradition qui interprète l’Écriture mais il y a des époques où on est attentif à la Vierge Marie, il y a des époques où on est attentif, au contraire, à la catéchèse, etc… et donc on fait jouer les textes de l’Ancien Testament par rapport à ceux du Nouveau, certes, mais en fonction de l’intérêt de chaque époque.

Manifestement, notre tapisserie, ici, a un intérêt qui est devenu très sensible à l’aspect historique de la vie du Christ, qui n’est pas l’aspect majeur de la patristique et, en particulier aussi, aux sentiments de chacun. Or les Pères de l’Église n’évoquent jamais aucun sentiment d’aucun personnage. Par exemple, il y a une tapisserie qui vous parle de la joie de Marie Madeleine, cela ne touche pas les Pères de l’Église. Le trouble des disciples en voyant le Christ ressuscité, ils aiment autant ne pas en parler. La douleur de Marie Madeleine devant le tombeau vide ne leur dit rien du tout et l’humilité de la Vierge pas davantage. Ils voient la Vierge comme la terre nouvelle de la nouvelle création, mais son humilité, non. En fait, la perspective patristique est beaucoup plus théologique. Marie, c’est la terre nouvelle, la vierge de la nouvelle création. Naaman, c’est l’unicité du baptême chrétien.

Marie tient une place beaucoup plus grande dans nos tapisseries. Le buisson ardent, par exemple, en est un témoignage : l’annonce de la virginité de Marie alors qu’à l’origine le buisson ardent signifiait la divinité du Christ. On voit quand même qu’il y a un déplacement. Cependant les racines patristiques sont évidentes et profondes, je vous en ai donné des exemples. On pourrait en ajouter d’autres, je n’ai pas tout fait. Le Portement de croix et la Résurrection du Christ en particulier ont des racines patristiques. Non seulement les textes de l’Ancien Testament étaient déjà rapprochés des mêmes textes du Nouveau Testament mais en plus, à plusieurs reprises, il y a déjà des groupements complexes qui sont faits dès le IIe siècle : l’association du psaume 71, du psaume 68, d’Isaïe 63, etc…, tous ces textes forment déjà des constellations, dès les tous premiers siècles.

Or, cette façon de relire l’Ancien Testament en lui donnant un sens de plus en plus profond et spirituel est, pour les chrétiens – il ne faut pas l’oublier – un héritage de la lecture juive. La façon de lire le texte en lui donnant un sens de plus en plus riche et de plus en plus profond au fur et à mesure que l’histoire se déroule, a été pratiquée par le Christ lui-même à propos de la manne et du Pain de vie, par exemple. Mais il y a d’autres exemples. Bien sûr, nos méthodes modernes nous rendent attentifs à d’autres découvertes, c’est-à-dire au sens que le texte avait au moment où il a été écrit et ce dont il était porteur, c’est sûr. Mais la méthode des tapisseries dont il ne faut pas oublier qu’elle est héritée du judaïsme et du Christ lui-même, n’en est pas pour autant abolie. Je crois que les deux méthodes se complètent. En témoignent notre admiration et notre découverte, aujourd’hui, des tapisseries qui nous parlent encore.

Questions

(Ces questions ont été posées à la fin de la conférence de monsieur Lobrichon, mais trouvent davantage leur place ici)

Q. : Ma question s’adresserait à madame Canévet. Vous nous faites une interprétation chrétienne des tapisseries de La Chaise-Dieu, je voudrai savoir si vous êtes confrontée à d’autres interprétations, en particulier judaïques, par exemple si on prend le cas de la rosée divine qui tombe sur la toison qui représente le peuple d’Israël, et qui tantôt arrose cette toison tantôt laisse cette terre d’Israël desséchée. Quand vous discutez avec des érudits qui ont en commun avec nous cet Ancien Testament, que vous répondent-ils, ont-ils vraiment des interprétations différentes ?

Mme Canévet : La question est extrêmement difficile. Premièrement, je ne suis pas compétente en exégèse judaïque. Deuxièmement, il est extrêmement difficile pour nous de savoir quelles étaient les interprétations judaïques de l’époque du début du christianisme pour la bonne raison qu’il y a eu, et on le comprend, une réaction juive extrêmement forte contre le christianisme et qu’il y a une sorte de « trou » de documentation sur ce qu’était le judaïsme à l’époque du Christ. Il n’y a pas beaucoup de texte. Après, il y a eu une réaction tellement forte que les textes ont changé, des interprétations ont changé. Par exemple, quand une interprétation n’existe pas dans les traditions juives, il n’est pas sûr qu’elle n’existait pas au premier siècle avant. Parce qu’il y a eu une réaction contre la tradition chrétienne. Alors, de temps en temps, on a des lueurs d’intelligence parce qu’Origène, qui lui connaissait bien les interprétations juives, dit : « j’ai discuté avec un rabbin qui m’a dit que… » mais la conservation est extrêmement difficile.

M. Lobrichon : L’historien du Moyen Âge ajouterait ceci. Depuis quelques cinq années, dans certaines cathédrales, dans certaines œuvres sculptées et peintes, on découvre des traces d’interprétation talmudique. Le cas exemplaire a été illustré par Laurence Brugger [8] à propos des soubassements de la façade occidentale de la cathédrale de Bourges. Ces soubassements illustrent des scènes de l’Ancien Testament, et notamment de la Genèse, qui étaient totalement fermées à l’intelligence des historiens de l’art. C’est une historienne de l’art qui s’est dit : « Mais pourquoi n’irait-on pas regarder du côté du Talmud ? » et, Talmud en main, elle est parvenue à décrypter pratiquement toutes les scènes. Ce qui veut dire qu’on peut avoir une certaine connaissance d’interprétations qui ne circulent pas du tout dans le milieu chrétien mais qui, tout à coup, peuvent émerger dans un milieu très précis. À Bourges, c’est, en l’occurrence, la présence d’une forte communauté juive et, dans le chapitre de la cathédrale de Bourges des années 1220, d’un juif converti qui, en quelque sorte, parle à ses petits camarades.

Mme Canévet : Je pourrai ajouter qu’il y a tout de même des traces de continuité. Par exemple, Philon d’Alexandrie interprète l’épisode de la manne en disant que c’est la parole de Dieu qui tombe sur la terre et qui fructifie. La parole de Dieu est évidemment le Verbe pour les chrétiens et il y a une continuité tout à fait directe, là, d’interprétation du passage.

Notes

[1] Lc 24, 27

[2] Ex 7, 8-10

[3] Nb 17, 21

[4] Ex 15, 25

[5] Saint Irénée, Contre les hérésies, Liv. 3, ch. 21

[6] Lc 4, 27

[7] « De même que Jonas fut dans le ventre du monstre marin trois jours et trois nuits, de même le Fils de l’homme sera dans le sein de la terre durant trois jours et trois nuits ». )]

Donc là, on a une tradition absolument immédiate. La Tradition perpétue ce parallélisme de manière continue, on trouve cela à toutes les époques. Irénée écrit que Jonas est une figure de l’homme, c’est-à-dire Adam, englouti dans le mal et que le signe de Jonas est la mort et la résurrection de Jésus. – IIe siècle – mais la liste des allusions patristiques pourraient se prolonger absolument indéfiniment.

Maintenant Joseph. Ce parallèle avec Joseph – c’est la même histoire qu’avec Salomon – est d’autant plus facile qu’en hébreu, langue à laquelle les Pères font souvent référence même quand ils ne la connaissent pas mais il y a la tradition de l’hébreu, le nom de Joseph et celui de Jésus sont quasiment identiques. Joseph et Jésus, c’est quasiment la même chose, comme Origène nous le fait remarquer d’ailleurs. Donc l’association est presque immédiate, ce sont encore des homonymes. La citerne sans eau est le lieu d’où Dieu fit sortir des justes qui y furent jetés par des méchants. Je n’ai pas pris là la Tradition, mais un commentaire de Didyme l’aveugle qui résume tout ce dossier d’exégèse dans son Commentaire sur Zacharie. Il nous dit, et cela résume vraiment toute la Tradition, à la fin du IVe siècle :

« On peut trouver beaucoup d’exemples de saints personnages relégués dans une fosse sans eau par ceux qui leur voulaient du mal et cherchaient à les tuer, Étant donné que ces évènements s’accomplissaient avec une portée symbolique, demande-toi si la fosse sans eau que nous montre le symbole n’est pas l’enfer des impies et des pécheurs où il n’y a pas d’eau qui fasse vivre puisqu’on n’y trouve nulle part de bonne humidité ».

Donc voilà pour la scène de Joseph.

L’Ascension

On a le même problème que pour Noël et l’Épiphanie, c’est-à-dire que la fête de l’Ascension a commencé à se distinguer de celle de la Pentecôte au IVe siècle, à peu près à la même époque où Noël et l’Épiphanie se séparent. Notre tapisserie rapproche l’Ascension du Christ de l’enlèvement d’Hénoch et de celui d’Élie.

L'Ascension

Alors que nous raconte la Tradition sur Hénoch et Élie ? Ce sont deux personnages enlevés, puisqu’ils disparaissent dans le ciel on ne sait pas très bien comment – Élie sur son char, mais Hénoch on ne sait pas très bien comment. Et cette association de deux personnages enlevés quelque part se rencontre déjà chez Philon d’Alexandrie, ce qui est très intéressant pour nous parce que c’est un témoignage juif. Donc Hénoch et Élie sont associés dans la tradition juive, déjà, pas seulement chrétienne. Elle devient traditionnelle dans la littérature apocalyptique juive, une fois de plus, et l’Épître aux Hébreux mentionne qu’Hénoch fut, par la foi, enlevé, en sorte qu’il ne connu pas la mort parce qu’il avait plus à Dieu[[He 11, 5

[8] Laurence BRUGGER, Yves CHRISTE, Claude SAUVAGEOT (photos), Bourges la cathédrale, Ed. Zodiaque, coll. « Le ciel et la pierre n° 4 », 2000 : « La cathédrale de Bourges est un monument singulier et exceptionnel. Cet ouvrage apporte de tous nouveaux éléments d’appréciation qui permettent de la replacer parmi les plus belles réalisations du XIIIe siècle. L’étude attentive du cycle de la Genèse qui orne le soubassement a notamment permis de dégager une interprétation inédite de l’ensemble du programme. L’histoire de la création de l’homme, de sa chute puis celle de Noé sont en effet tissées d’emprunts nombreux et précis à la tradition juive des ’midrashim’, des ’Targumim’ et du ’Talmud’, utilisés ici pour enrichir le récit qui, de ce fait, n’était globalement compréhensible que pour la communauté juive de Bourges qui le contemplait depuis le parvis. Cette attitude positive à l’égard de textes juifs généralement honnis est étonnante. Elle révèle quelque chose d’unique à Bourges : un esprit d’ouverture qui contraste avec la crispation doctrinale qui allait inspirer à Paris délations et procès, avant le brûlement du Talmud, sur ordre du pape et du roi, en 1242. En ces années difficiles, c’est donc à l’école cathédrale de Bourges et non pas à l’Université de Paris que brûlait encore la flamme de la liberté d’expression. (Laurence Brugger) »