Les Pères de l’Église commentent

En partant de Moïse et de tous les Prophètes, Jésus leur expliqua, dans toute l’Écriture, ce qui le concernait. (Luc 24, 27)

Les liens faits entre les scènes de l’Ancien Testament et celles du Nouveau ont été développés dès les débuts de l’Église par des théologiens que la Tradition appelle les Pères de l’Église. Voici quelques uns de ces textes :

Saint Bernard

À la louange de la Vierge Mère, Homélie II, 5-7, SC 390, p. 141

Le buisson ardent & la verge d’Aaron

§ 5 : […] Ce buisson de Moïse, embrasé sans se consumer, que présageait-il sinon Marie qui enfante sans douleur ? Et quoi encore, je te prie, ce bâton d’Aaron qui a fleuri sans avoir été arrosé, sinon la Vierge qui a conçu sans avoir connu d’homme ? De ce grand miracle, Isaïe a expliqué le mystère plus grand encore : « une tige sortira de la racine de Jessé, une fleur s’épanouira sur sa racine » (Is 11, 1-6), comprenant que la tige, c’est la Vierge, et la fleur, l’Enfant de la Vierge.

§ 6 : (…) Toutefois, dans la prophétie d’Isaïe, comprends bien que la fleur, c’est le Fils, et la tige est sa Mère, parce que la tige a fleuri sans semence, comme la Vierge n’a pas enfanté du fait d’un homme. Ni l’épanouissement de la fleur n’a lésé la fraîcheur de la tige, ni l’enfantement sacré la pureté de la Vierge (cf. Is 7, 14).

La toison de Gédéon

§ 7 : Apportons encore d’autres témoignages de l’Écriture qui se rapportent à la Vierge Mère et à Dieu son Fils. Que signifie cette toison de Gédéon ? Elle provient, tondue, de la chair, mais sans que la chair soit blessée ; et tantôt c’est la laine, tantôt c’est l’aire qui est trempée de rosée. N’est-ce pas la chair tirée de la chair de la Vierge mais sans altérer sa virginité ? Tandis que les cieux ruisselaient (Cf. Ps 67, 9 ; cf. Jg 5, 4), toute « la plénitude de la divinité » (Col 2, 9) s’est épanchée en elle, au point que « nous avons tous reçu de cette plénitude », nous qui, sans elle, ne sommes rien d’autre qu’une terre desséchée (Cf. Ps 62, 3 ; Ps 142, 6 Jg 6, 37). À cet épisode de Gédéon semble bien se rapporter aussi la parole prophétique où on lit : « II descendra comme la pluie sur une toison. » (Ps 71, 6). En effet, les mots qui suivent : « et comme les ondées qui arrosent la terre » nous disent la même chose que la terre qui se trouve imprégnée de rosée. Et cette « pluie bienveillante que le Seigneur a mise en réserve pour son héritage » (Ps 67, 10) est d’abord tombée dans le sein de la Vierge tout doucement et sans le bruit d’une opération humaine, de son propre mouvement empreint d’une profonde paix. Mais par la suite, elle s’est répandue sur toute la terre par la bouche des prédicateurs, non plus cette fois « comme la pluie sur une toison », mais « comme les ondées qui arrosent la terre », c’est-à-dire avec le bruit des paroles et le fracas des miracles. C’est que ces nuages porteurs de la pluie se sont rappelé l’ordre reçu quand ils furent envoyés : « Ce que je vous dis dans les ténèbres, redites-le en pleine lumière. Ce que vous avez entendu au creux de l’oreille, prêchez-le sur les toits. » (Matthieu 10, 27). Et c’est ce qu’ils ont fait, car « le bruit s’en est répandu par toute la terre, et leurs paroles jusqu’au bout du monde » (Ps 18, 5).

La citation de Jérémie 31, 22 & la citation d’Isaïe 7, 14

§ 8 : Écoutons aussi Jérémie prophétiser aux anciens des nouveautés. Celui qu’il ne pouvait pas montrer présent, il en désirait ardemment la venue et la promettait en toute assurance : « Dieu a créé du nouveau sur la terre, dit-il, une femme enveloppera un homme [1]. Qui est cette femme ? Mais aussi, qui est cet homme ? Ou bien c’est un homme, et alors comment une femme peut-elle l’envelopper ? ou bien, si une femme peut l’envelopper, comment est-ce un homme ? Pour parler clairement, comment peut-il être à la fois un homme, et dans le sein de sa mère ? Car c’est cela, être enveloppé par une femme. Nous connaissons des hommes passés par l’enfance, la jeunesse, l’adolescence, l’âge mûr, et arrivés à un état proche de la vieillesse. Mais celui qui a déjà atteint sa taille adulte, comment peut-il encore être enveloppé par une femme ? Si le prophète avait dit : une femme enveloppera un bébé, ou bien : une femme enveloppera un tout-petit, cela n’aurait rien eu de nouveau ni d’extraordinaire. Mais voilà qu’il n’a rien dit de tel ; il a bien dit : un homme. Cherchons donc ce qu’est cette nouveauté que Dieu a créée sur la terre, qu’une femme enveloppe un homme, qu’un homme puisse réduire ses membres au minuscule espace d’un corps de femme. Quel est ce miracle ? Comme le dit Nicodème : « Un homme peut-il rentrer dans le sein de sa mère, et naître à nouveau ? » (Cf. Jn 3, 4)

§ 9. Alors je me tourne vers la conception et l’enfantement de la Vierge. Parmi tant de choses nouvelles et merveilleuses qu’y découvre celui qui cherche avec soin, peut-être vais-je trouver aussi cette nouveauté que j’ai tirée du prophète. On y reconnaît en effet la longueur abrégée, la largeur rétrécie, la hauteur abaissée, la profondeur aplanie (cf. Ep 3, 18, cf. Rom. 8, 39). On y voit la lumière qui ne brille pas, la Parole qui ne parle pas, l’eau qui a soif, le Pain qui a faim (cf. Sir. 24, 29). Si tu regardes bien, tu vois la puissance gouvernée, la sagesse instruite et la force soutenue. Et pour finir, Dieu allaité mais nourrissant les anges, vagissant mais consolant les malheureux. Regarde bien : vois la joie affligée, la confiance avoir peur, le salut souffrir, la vie mourir, la force devenue faible. Mais, chose encore plus étonnante, on voit aussi la tristesse donner la joie, la peur réconforter, la souffrance sauver, la mort donner la vie, et la faiblesse rendre des forces. Qui ne voit sous ses yeux ce que je cherchais ? (cf. Rom. 11, 7) N’est-ce pas bien facile de reconnaître, ainsi environnée, la femme qui enveloppe un homme, quand on voit Marie envelopper en son sein « Jésus, l’homme reconnu par Dieu » (Act. 2, 22) ? Or si j’ai dit que Jésus fut un homme, ce n’est pas seulement quand on le disait un « homme prophète, puissant en paroles et en œuvres » (Lc 24, 19), mais déjà quand sa mère réchauffait en les caressant sur ses genoux les membres encore frêles du Dieu-Enfant, ou même leur donnait consistance en son sein. Jésus était donc un homme avant même d’être né ; il l’était par la sagesse, non par l’âge ; par la vigueur de l’esprit, non par celle du corps ; par la maturité des sentiments et non par la taille des membres. Car Jésus n’eut pas moins de sagesse, ou mieux, ne fut pas moins la Sagesse, conçu que né, petit que grand. Qu’il soit caché dans le sein de sa mère, qu’il vagisse dans la crèche (cf. Lc 2, 16), qu’un peu plus grand il interroge les docteurs dans le Temple (cf. Lc 2, 46), qu’à l’âge mûr il enseigne le peuple (cf. Matth. 5, 2), il est tout autant rempli de l’Esprit-Saint (cf. Is. 11, 2), c’est chose sûre. Il n’y eut pas un instant, à quelque âge que ce soit, où, de cette plénitude qu’il avait reçue lors de sa conception, en fut amoindri quoi que ce soit, rajouté quoi que ce soit. Dès le début il fut parfait ; oui, dès le début « il fut rempli de l’Esprit de sagesse et d’intelligence, de l’Esprit de conseil et de force, de l’Esprit de science et de piété, de l’Esprit de la crainte du Seigneur » (Is. 11, 2-3).

§ 11. Mais vois si Isaïe n’explique pas de façon tout à fait lumineuse cette nouveauté prophétisée par Jérémie, lui qui a déjà expliqué tout à l’heure les fleurs nouvelles d’Aaron (cf. Nb 17, 8). Il dit : « Voici que la vierge va concevoir et enfanter un fils. » (Is 7, 14 ; cf. Matth. 1, 23). Tu as donc la femme : c’est la Vierge. Tu veux encore apprendre qui est l’homme ? Isaïe dit : « Et on l’appellera Emmanuel », « ce qui veut dire Dieu avec nous ». Ainsi « la femme qui enveloppe un homme » (Jér. 31, 22), c’est la Vierge qui conçoit Dieu (cf. Lc 1, 31-32). Tu vois la beauté et la concordance avec laquelle les actes merveilleux des saints et leurs paroles mystérieuses s’harmonisent les uns avec les autres. Tu vois combien est stupéfiant ce seul miracle au sujet de la Vierge, et réalisé dans la Vierge, que précèdent tant de miracles, promettent tant de prophéties. C’est qu’unique était l’Esprit des prophètes (cf. I Cor. 12, 10-11). Voilà pourquoi, bien que différents, mais non pas avec un Esprit différent, ils ont vu par avance et prédit la même chose, quoique différemment dans les manières, les signes et les époques. Ce qui fut montré à Moïse dans le buisson et le feu (cf. Ex. 3, 2), à Aaron dans le bâton et la fleur (cf. Nb 17, 8), à Gédéon dans la toison et la rosée (cf. Jug. 6, 37-40), c’est la même chose que Salomon a clairement vue d’avance dans la femme forte et son prix (cf. Prov. 31, 10), que Jérémie a chantée plus clairement encore à propos de la femme et de l’homme (cf. Jér. 31, 22), qu’Isaïe a proclamée avec une parfaite clarté de la Vierge et de Dieu (cf. Is 7, 14), et que Gabriel a enfin désignée en saluant cette Vierge en personne (cf. Lc 1, 28). Car c’est bien d’elle que l’évangéliste dit maintenant : « L’Ange Gabriel fut envoyé par Dieu à une vierge fiancée à Joseph. » (Lc 1, 26-27)

Hésychius de Jérusalem

A propos du buisson ardent et du bâton d’Aaron

C’est donc pour toi, ô Vierge, que les prophètes partagent leurs louanges et que chacun de ces porteurs de Dieu célèbre, parmi tes merveilles, les mystères qui lui ont été confiés. L’un t’appelle Verge de Jessé (cf. Is 11, 1), afin d’insinuer le caractère invulnérable et inflexible de ta virginité. L’autre te compare au Buisson qui brûle et ne se consume point (cf. Ex 3, 2), afin d’insinuer que le fils unique a une chair et que la vierge est la mère de Dieu (θεοτόκος) : Marie en effet brûlait et ne se consumait point, puisqu’elle a enfanté sans que son sein ait été ouvert, qu’elle a conçu sans flétrir sa virginité, qu’elle a mis au monde son nouveau-né tout en gardant son sein scellé, qu’elle lui a donné du lait en conservant ses mamelles loin de tout contact, qu’elle a porté un petit enfant sans connaître un homme qui serait le père de celui-ci, qu’elle est devenue mère sans être devenue épouse. Un fils était élevé et on ne lui découvrait pas de père. Le champ produisait une récolte et la récolte n’avait pas de cultivateur : il a donné une moisson et n’a pas reçu de semence. Un fleuve courait et sa source était fermée de toutes parts, afin de manifester tout ensemble que tu étais devenue mère et que tu n’avais pas subi le sort des mères. Tu as mis au monde comme une femme et tu n’as pas souffert de flétrissure comme une femme. Tu portais dans ton sein selon la loi de la nature, puisque tu attendais le moment fixé pour l’enfantement, mais en effet tu as conçu aussi en dehors de la loi de la nature.

Saint Augustin

Gédéon & la Vierge

36e sermon in Suppl. IV, section II

1. Partout et toujours, Dieu se montre admirable. Nos âmes étaient dépourvues de justice ; c’étaient, à vrai dire, des grains de poussière desséchés. Par un prodige renouvelé de Gédéon, le Seigneur a donc fait descendre son Verbe divin, comme une rosée céleste, sur la toison d’une brebis, dans le sein de la Vierge très-pure. Vous savez tous le miracle opéré sous les yeux de Gédéon : son aire était toute desséchée, et, néanmoins, une toison de brebis, étendue au milieu de cette aire, se trouva tellement humide qu’il en fit couler la rosée. Un prodige plus admirable s’est opéré en Marie, de son sein, comme d’une toison de laine, s’est échappé du lait, et pourtant son corps virginal, pareil à une aire desséchée, ne s’est jamais humecté au contact d’un homme.

2. Marie est donc unique parmi toutes les jeunes filles, elle est incomparable à toutes autres par son innocence. Pareille à une brebis, elle a engendré l’Agneau sans tache, et il est sorti de ses entrailles comme jadis la rosée est tombée de la toison de Gédéon ; c’est cet Agneau que les anges ont annoncé, que les bergers ont serré dans leurs bras, que l’étoile a montré ; et sa mère, la Vierge féconde, a fait trembler Hérode au milieu de ses richesses ; elle a reçu les adorations et les présents des Mages. Puisque nous avons comparé la chaste Marie à une sainte brebis, nous avons aussi donné à son Fils le nom d’Agneau sans tache ; l’Évangile de Jean nous y a d’ailleurs autorisé, car nous y lisons ces paroles : « Voici l’Agneau de Dieu, voici celui qui ôte les péchés du monde » (Jean, 1, 29-36).

La verge d’Aaron

37e sermon in Suppl. IV, section II

Voilà pourquoi le Prophète a prononcé ces paroles : « Une tige sortira de la racine de Jessé, et une fleur s’élèvera de ses racines » (Isaïe, 11, 1). Balaam avait désigné la vierge Marie sous le nom d’étoile qui sortira de Jacob, Isaïe l’appelle la tige qui sortira de la racine de Jessé : les noms d’étoile et de tige, que les deux Prophètes lui ont donnés, lui conviennent également bien. C’est une étoile, car, après avoir été éclairée de la lumière d’en haut, elle a brillé plus que tous les mortels et répandu sur la terre les splendides rayons de toutes les vertus. C’est une tige, parce qu’elle est demeurée ferme et inflexible dans la force et la perfection de ses vertus, et que, sans porter nulle atteinte à son innocence, elle a produit une fleur céleste, le Fils de Dieu. Aussi, et pour nous en donner d’avance un emblème, le bienheureux Moïse avait-il placé dans le tabernacle du témoignage douze verges au nombre desquelles se trouvait celle du grand-prêtre Aaron. Tandis que toutes les autres demeurèrent sèches et arides, la verge d’Aaron fut seule à produire des feuilles, des fleurs et des amandes. Elle fut le symbole de la bienheureuse Vierge. Comme, en effet, Marie avait été élevée sous l’empire de l’ancienne loi, et qu’elle avait pris part, avec ses parents, aux cérémonies légales, elle semblait avoir été placée avec les autres dans le tabernacle ; mais pendant que les Juifs demeuraient stériles sous le rapport de la foi et des bonnes œuvres notre tige d’Aaron, fécondée par l’Esprit-Saint, produisit les feuilles des bonnes œuvres et donna une fleur odoriférante, puis un fruit d’une saveur sans égale, Notre-Seigneur Jésus-Christ. Sans avoir été humectée par la rosée ou trempée par la pluie, sans rien perdre de sa substance, la verge d’Aaron a produit une amande : la royale Vierge, baignée de la rosée céleste, trempée de la pluie divine, et conservant intacte son innocence, a mis au monde le Fils de Dieu. La verge d’Aaron n’avait pas de racine, et elle a fleuri : Marie n’a pas connu d’homme, et elle a conçu en fleurissant. La verge d’Aaron n’a rien perdu de sa verdeur la Vierge n’a subi, en son intégrité, aucun dommage par son enfantement sacré.

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Notes

[1] Novum, creavit Dominus super terram : femina circumdabit virum. » (Jér. 31, 22)