Le rôle de l’historien dans le domaine de l’art est de comprendre ce qu’a voulu, au départ, un maître d’ouvrage – ce qu’on appelle aujourd’hui le commanditaire – qui a déclenché un processus extrêmement complexe et lourd. D’abord trouver l’argent pour le réaliser, ce qui n’est pas toujours facile même si on est au plus haut niveau d’une hiérarchie laïque ou religieuse. Deuxièmement trouver celui qui va réaliser l’œuvre et ce choix est aussi important que le premier parce qu’en choisissant l’artiste, qu’il soit architecte, qu’il soit peintre, qu’il soit musicien, il choisit le style. Ce n’est pas l’artiste qui choisit le style, jamais. Lui, il a un style qu’il a fait découvrir en réalisant un certain nombre de choses, mais le commanditaire le réalise. Je vais prendre un exemple récent que j’ai vécu. C’est celui de la pyramide du Louvre. Il n’y aurait pas eu de pyramide du Louvre s’il n’y avait pas eu de complicité au plus haut niveau entre ce qui a été le dernier grand monarque français et monsieur Pei et c’est cette complicité qui a permis une réussite à laquelle on ne s’attendait pas. Réussite sur le plan architectural, réussite pour les visiteurs.
C’est donc ce « misérable petit tas de secrets » qu’il faut découvrir chez Clément VI. Monsieur Rapp nous a brossé un panorama tout à fait remarquable en insistant sur cette vision évidemment européenne – l’Europe on est en train de la recréer – et qui lui a permis d’équilibrer ces différents pays entre eux où le nationalisme commençait à se montrer de façon extrêmement virulente. Pour ce faire nous avons La Chaise-Dieu.
Je m’appuie évidement sur ce qu’a écrit madame Costantini, elle nous a donné un aperçu, ce matin, de ce livre très riche qui est un très beau livre et qui se lit, je vous le dit très simplement, comme un roman. C’est-à-dire la vie. Elle a montré que, derrière cette réalisation, il y avait des êtres humains. L’histoire est faite d’êtres humains qui aiment, qui haïssent, qui ont besoin d’argent pour vivre, qui ont besoin de se battre, et nous assistons là à cette découverte de la réalité humaine que l’on peut suivre quand même pendant assez longtemps de 1342 à 1348, ces 1 300 personnes qui viennent vivre à La Chaise-Dieu dans des conditions assez difficiles. Je m’appuie évidement sur elle et je ne vais rien apporter de nouveau, simplement rappeler que – et je crois que c’est capital – vous êtes devant un monument exceptionnel. Je ne vais pas du tout remettre en cause les bouleversements qu’a subis l’Église depuis qu’elle existe mais il est certain qu’à la fois le concile de Trente et Vatican II ont apporté des changements assez importants dans les églises.
L’abbatiale de La Chaise-Dieu : un témoignage exceptionnel
À La Chaise-Dieu, nous sommes pratiquement devant le monument tel qu’il a été conçu en 1342. C’est vous dire que c’est un témoignage très exceptionnel. Et ce que vous avez vu à La Chaise-Dieu, de grâce, essayez de le transférer sur d’autres édifices. Nous n’avons plus que l’architecture pour tenter de comprendre ce monument exceptionnel : il faut remettre des moines, il faut replacer des convers, il faut imaginer la liturgie. Cet édifice très exceptionnel, je vais y revenir en conclusion, est très simple dans son parti et il se dégage un certain nombre d’espaces que je vais qualifier un peu différemment de ce qu’on a l’habitude d’utiliser comme vocabulaire. Il est indispensable, vous le savez tous, d’utiliser les mots justes. Or malheureusement, dans le domaine de l’architecture, on utilise des mots techniques qui n’ont strictement aucun intérêt.
L’endroit où tout se définit est ce que j’appelle le sanctuaire où se trouve l’autel. Dans la partie orientale de La Chaise-Dieu, c’est l’autel qui n’a pas bougé de place, avec les sept chapelles, dont cinq sont rayonnantes, et qui constituent un ensemble tout à fait nouveau. Vous allez voir comment il s’est constitué.
Ensuite vous avez le chœur des religieux qui demeure dans sa structure d’origine tel qu’il a été pensé avec en plus deux éléments tout aussi importants : ce sont les stalles, 144 sièges ce qui n’est pas rien – également du milieu du XIVe, madame Costantini l’a rappelé encore ce matin. Et puis au milieu des stalles, le tombeau du fondateur. Seul en effet, peut-être pas chez les moines de La Chaise-Dieu, mais chez les cisterciens par exemple, seul le fondateur avait une place privilégiée près de l’autel. Tous les autres étaient évidement écartés de l’église.
Un jubé, qui ferme ce chœur des religieux et qui laisse se dégager au-devant trois travées dont les latérales se retournent pour entourer une travée supplémentaire,
et une façade occidentale.
Tout cela paraît normal. Et bien non, ce n’est pas normal.
Il faut quand même se rappeler que l’on rompt avec une histoire de l’art positiviste. Les historiens ont rompus avec une histoire positiviste. Les historiens de l’art sont extrêmement traditionnels et continuent à faire de l’histoire de l’art que j’appellerais positiviste, c’est-à-dire celle du constat : on constate quelque chose, on considère cela normal et on ne tâche pas de comprendre ce qu’on a voulu. Tout à l’heure Mgr Brincard rappelait qu’il y a toujours un programme. Et ce programme est fait de beaucoup de choses.
Le programme liturgique
Héritier du passé
Il est fait d’abord de mémoires. Tout édifice de culte contient la mémoire du monument précédent, la mémoire des morts, la mémoire d’une longue histoire qui est réinterprétée dans une vision nouvelle. Nous rompons définitivement avec l’histoire positiviste. L’église de culte qu’elle soit abbatiale, qu’elle soit cathédrale (de grâce ne confondez pas !) : une abbatiale, c’est fait pour les moines et pas du tout pour les fidèles ou du moins le moins possible ; une cathédrale, c’est fait pour la communauté des fidèles qu’ils soient laïcs ou religieux. Et dans les ouvrages d’histoire de l’art on a un peu tendance à confondre parce que les gens ne savent pas ce qu’est une cathédrale.
Donc, cette réalité nouvelle, on va essayer de mieux la comprendre. Pour ce faire, je vais me permettre, et vous comprendrez mieux la spécificité de La Chaise-Dieu, de faire un très bref rappel. Vous le connaissez tous mais ce n’est quand même pas mal de rappeler les choses essentielles dans la vie. Notre époque ne vit que dans le détail, dans l’analyse et n’est plus capable de dominer les choses. Quand on est historien, et surtout historien de l’art, on vit dans la synthèse et on vit surtout dans la longue durée. Quand je vous dirai – mais vous ne me croirez pas, ce n’est pas grave – que les Invalides sont un édifice du IVe siècle, vous me prendrez pour un fou mais je vais tâcher de le montrer.
L’Église a eu un pape qui a porté un nom glorieux, c’était le premier, Grégoire, Grégoire le Grand, Grégoire Ier, on est autour des années 600 [1] . C’est un personnage qui a joué dans l’Église un rôle extrêmement important parce qu’il s’est rendu compte d’une désaffection des fidèles pour l’église. On fréquentait moins les cathédrales, on allait moins à la messe et il s’est aperçu qu’il fallait peut-être prendre mieux en compte les fidèles. Un peu comme aujourd’hui le service public. Le service public c’est le service du personnel, il ne s’est jamais intéressé au public et dès lors qu’on parle de service public c’est : comment peut-on améliorer le rôle des fonctionnaires ? C’était un peu la même chose. Et vous avez une rupture.
Il s’est expliqué – je n’ai pas besoin de vous parler de tout ce qu’il a écrit et de tout ce qu’il a dit – de faire en sorte que l’on rompe un peu avec une vision de l’Église trop savante pour des fidèles dont la culture n’était pas remarquable. Cette vision de l’Église était fondée avant tout sur une tradition antique, renouvelée par les Pères de l’Église qui échappait en grande partie à la masse des fidèles. C’est la première chose. Je prends comme exemple ce qui est le thermomètre de l’Église : les sermons. Le sermon est un moyen de faire passer un message dans la mesure où ce sermon est adapté à la réalité du public. Et dès lors qu’il est adapté, les résultats sont là. Un des grands personnages du XIIe siècle, Maurice de Sully, a été élu à la tête de Paris en 1160 parce qu’il avait le sens pédagogique, il savait parler aux fidèles à une époque où la ville se transforme et devient le lieu important des différents pays.
Le rôle de l’image
La deuxième chose qui a été peut-être plus importante encore, renouant avec la tradition qui existait depuis l’Antiquité mais qui était alors remise en cause. C’est le rôle de l’image : le rôle de l’image comme instrument pédagogique et comme expression d’une pensée théologique. L’image doit être perceptible et elle doit cumuler deux choses qui sont, en latin péritia, l’habileté et la beauté. L’un ne va jamais sans l’autre. La péritia ne suffit pas : évidemment elle est indispensable. La conviction vient de la beauté. Vous n’écoutez jamais quelqu’un qui parle mal. Vous ne lisez jamais un livre mal écrit, ou si vous continuez à le lire, méfiez-vous, c’est pernicieux pour la santé du cerveau. Ce rôle pédagogique n’a pas été très bien admis. L’Église est fondée sur la lettre, c’est une religion du texte, et la partie du clergé a préféré le texte à l’image. Mais il faut savoir, et notamment à partir du XIe siècle, que le triomphe de l’Église s’est fait grâce à l’image. Pourquoi à partir de l’an mil l’image va-t-elle se répandre, non simplement à l’intérieur où elle se trouvait confinée depuis le IVe siècle, mais va envahir les façades des églises etc… ? C’est que c’est un moyen d’exprimer un message fort par une iconographie particulièrement simple.
Le culte des reliques
Grégoire le Grand a fait également autre chose : c’est le problème du culte des reliques. Vous savez que l’homme est complexe. Il est fait d’un certain nombre de sentiments qui s’expriment chez lui de façons complètement différentes et que, chez le chrétien, peut-être par héritage plus ancien, le culte des reliques a joué un très grand rôle. Quelquefois, il est dangereux et il est évident qu’il faut se méfier. Mais la volonté de Grégoire le Grand a été de considérer que le saint était un intercesseur auprès de Dieu, un moyen ; c’était quelqu’un qui avait vécu sur terre qui avait participé aux bonheurs et aux douleurs de la vie et qui était porteur d’une humanité qui lui permettait de s’adresser plus aisément à Dieu. Et Grégoire le Grand a pris en compte cette réalité nouvelle avec la tombe de saint Pierre.
La confession de saint Pierre