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Le projet liturgique et architectural de Clément VI à La Chaise-Dieu (Alain Erlande-Brandenburg)

Monsieur Alain Erlande-Brandenburg est professeur au Collège de France et directeur du Musée national de la Renaissance à Ecouen.

On ne peut pas être historien si on n’a pas une culture gigantesque, si tous les jours on ne lit pas des livres qui viennent de paraître, qui bouleversent un peu les idées reçues et si tous les jours aussi on ne relit pas de textes fondamentaux qu’ils soient historiques ou qu’ils soient littéraires. On apprend plus en lisant Stendhal qu’un article perdu dans une revue secondaire. La culture est fondamentale à l’historien. Je voudrais essayer de comprendre ce que Malraux appelait à propos de l’homme ce « misérable petit tas de secrets ». L’homme est toujours méconnu et même ceux qui écrivent leurs mémoires se débrouillent pour cacher une partie de la réalité.

Le rôle de l’historien dans le domaine de l’art est de comprendre ce qu’a voulu, au départ, un maître d’ouvrage – ce qu’on appelle aujourd’hui le commanditaire – qui a déclenché un processus extrêmement complexe et lourd. D’abord trouver l’argent pour le réaliser, ce qui n’est pas toujours facile même si on est au plus haut niveau d’une hiérarchie laïque ou religieuse. Deuxièmement trouver celui qui va réaliser l’œuvre et ce choix est aussi important que le premier parce qu’en choisissant l’artiste, qu’il soit architecte, qu’il soit peintre, qu’il soit musicien, il choisit le style. Ce n’est pas l’artiste qui choisit le style, jamais. Lui, il a un style qu’il a fait découvrir en réalisant un certain nombre de choses, mais le commanditaire le réalise. Je vais prendre un exemple récent que j’ai vécu. C’est celui de la pyramide du Louvre. Il n’y aurait pas eu de pyramide du Louvre s’il n’y avait pas eu de complicité au plus haut niveau entre ce qui a été le dernier grand monarque français et monsieur Pei et c’est cette complicité qui a permis une réussite à laquelle on ne s’attendait pas. Réussite sur le plan architectural, réussite pour les visiteurs.

C’est donc ce « misérable petit tas de secrets » qu’il faut découvrir chez Clément VI. Monsieur Rapp nous a brossé un panorama tout à fait remarquable en insistant sur cette vision évidemment européenne – l’Europe on est en train de la recréer – et qui lui a permis d’équilibrer ces différents pays entre eux où le nationalisme commençait à se montrer de façon extrêmement virulente. Pour ce faire nous avons La Chaise-Dieu.

Je m’appuie évidement sur ce qu’a écrit madame Costantini, elle nous a donné un aperçu, ce matin, de ce livre très riche qui est un très beau livre et qui se lit, je vous le dit très simplement, comme un roman. C’est-à-dire la vie. Elle a montré que, derrière cette réalisation, il y avait des êtres humains. L’histoire est faite d’êtres humains qui aiment, qui haïssent, qui ont besoin d’argent pour vivre, qui ont besoin de se battre, et nous assistons là à cette découverte de la réalité humaine que l’on peut suivre quand même pendant assez longtemps de 1342 à 1348, ces 1 300 personnes qui viennent vivre à La Chaise-Dieu dans des conditions assez difficiles. Je m’appuie évidement sur elle et je ne vais rien apporter de nouveau, simplement rappeler que – et je crois que c’est capital – vous êtes devant un monument exceptionnel. Je ne vais pas du tout remettre en cause les bouleversements qu’a subis l’Église depuis qu’elle existe mais il est certain qu’à la fois le concile de Trente et Vatican II ont apporté des changements assez importants dans les églises.

L’abbatiale de La Chaise-Dieu : un témoignage exceptionnel

À La Chaise-Dieu, nous sommes pratiquement devant le monument tel qu’il a été conçu en 1342. C’est vous dire que c’est un témoignage très exceptionnel. Et ce que vous avez vu à La Chaise-Dieu, de grâce, essayez de le transférer sur d’autres édifices. Nous n’avons plus que l’architecture pour tenter de comprendre ce monument exceptionnel : il faut remettre des moines, il faut replacer des convers, il faut imaginer la liturgie. Cet édifice très exceptionnel, je vais y revenir en conclusion, est très simple dans son parti et il se dégage un certain nombre d’espaces que je vais qualifier un peu différemment de ce qu’on a l’habitude d’utiliser comme vocabulaire. Il est indispensable, vous le savez tous, d’utiliser les mots justes. Or malheureusement, dans le domaine de l’architecture, on utilise des mots techniques qui n’ont strictement aucun intérêt.

-  L’endroit où tout se définit est ce que j’appelle le sanctuaire où se trouve l’autel. Dans la partie orientale de La Chaise-Dieu, c’est l’autel qui n’a pas bougé de place, avec les sept chapelles, dont cinq sont rayonnantes, et qui constituent un ensemble tout à fait nouveau. Vous allez voir comment il s’est constitué.
-  Ensuite vous avez le chœur des religieux qui demeure dans sa structure d’origine tel qu’il a été pensé avec en plus deux éléments tout aussi importants : ce sont les stalles, 144 sièges ce qui n’est pas rien – également du milieu du XIVe, madame Costantini l’a rappelé encore ce matin. Et puis au milieu des stalles, le tombeau du fondateur. Seul en effet, peut-être pas chez les moines de La Chaise-Dieu, mais chez les cisterciens par exemple, seul le fondateur avait une place privilégiée près de l’autel. Tous les autres étaient évidement écartés de l’église.
-  Un jubé, qui ferme ce chœur des religieux et qui laisse se dégager au-devant trois travées dont les latérales se retournent pour entourer une travée supplémentaire,
-  et une façade occidentale.

Tout cela paraît normal. Et bien non, ce n’est pas normal.

Il faut quand même se rappeler que l’on rompt avec une histoire de l’art positiviste. Les historiens ont rompus avec une histoire positiviste. Les historiens de l’art sont extrêmement traditionnels et continuent à faire de l’histoire de l’art que j’appellerais positiviste, c’est-à-dire celle du constat : on constate quelque chose, on considère cela normal et on ne tâche pas de comprendre ce qu’on a voulu. Tout à l’heure Mgr Brincard rappelait qu’il y a toujours un programme. Et ce programme est fait de beaucoup de choses.

Le programme liturgique

Héritier du passé

Il est fait d’abord de mémoires. Tout édifice de culte contient la mémoire du monument précédent, la mémoire des morts, la mémoire d’une longue histoire qui est réinterprétée dans une vision nouvelle. Nous rompons définitivement avec l’histoire positiviste. L’église de culte qu’elle soit abbatiale, qu’elle soit cathédrale (de grâce ne confondez pas !) : une abbatiale, c’est fait pour les moines et pas du tout pour les fidèles ou du moins le moins possible ; une cathédrale, c’est fait pour la communauté des fidèles qu’ils soient laïcs ou religieux. Et dans les ouvrages d’histoire de l’art on a un peu tendance à confondre parce que les gens ne savent pas ce qu’est une cathédrale.

Donc, cette réalité nouvelle, on va essayer de mieux la comprendre. Pour ce faire, je vais me permettre, et vous comprendrez mieux la spécificité de La Chaise-Dieu, de faire un très bref rappel. Vous le connaissez tous mais ce n’est quand même pas mal de rappeler les choses essentielles dans la vie. Notre époque ne vit que dans le détail, dans l’analyse et n’est plus capable de dominer les choses. Quand on est historien, et surtout historien de l’art, on vit dans la synthèse et on vit surtout dans la longue durée. Quand je vous dirai – mais vous ne me croirez pas, ce n’est pas grave – que les Invalides sont un édifice du IVe siècle, vous me prendrez pour un fou mais je vais tâcher de le montrer.

L’Église a eu un pape qui a porté un nom glorieux, c’était le premier, Grégoire, Grégoire le Grand, Grégoire Ier, on est autour des années 600 [1]. C’est un personnage qui a joué dans l’Église un rôle extrêmement important parce qu’il s’est rendu compte d’une désaffection des fidèles pour l’église. On fréquentait moins les cathédrales, on allait moins à la messe et il s’est aperçu qu’il fallait peut-être prendre mieux en compte les fidèles. Un peu comme aujourd’hui le service public. Le service public c’est le service du personnel, il ne s’est jamais intéressé au public et dès lors qu’on parle de service public c’est : comment peut-on améliorer le rôle des fonctionnaires ? C’était un peu la même chose. Et vous avez une rupture.

Il s’est expliqué – je n’ai pas besoin de vous parler de tout ce qu’il a écrit et de tout ce qu’il a dit – de faire en sorte que l’on rompe un peu avec une vision de l’Église trop savante pour des fidèles dont la culture n’était pas remarquable. Cette vision de l’Église était fondée avant tout sur une tradition antique, renouvelée par les Pères de l’Église qui échappait en grande partie à la masse des fidèles. C’est la première chose. Je prends comme exemple ce qui est le thermomètre de l’Église : les sermons. Le sermon est un moyen de faire passer un message dans la mesure où ce sermon est adapté à la réalité du public. Et dès lors qu’il est adapté, les résultats sont là. Un des grands personnages du XIIe siècle, Maurice de Sully, a été élu à la tête de Paris en 1160 parce qu’il avait le sens pédagogique, il savait parler aux fidèles à une époque où la ville se transforme et devient le lieu important des différents pays.

Le rôle de l’image

La deuxième chose qui a été peut-être plus importante encore, renouant avec la tradition qui existait depuis l’Antiquité mais qui était alors remise en cause. C’est le rôle de l’image : le rôle de l’image comme instrument pédagogique et comme expression d’une pensée théologique. L’image doit être perceptible et elle doit cumuler deux choses qui sont, en latin péritia, l’habileté et la beauté. L’un ne va jamais sans l’autre. La péritia ne suffit pas : évidemment elle est indispensable. La conviction vient de la beauté. Vous n’écoutez jamais quelqu’un qui parle mal. Vous ne lisez jamais un livre mal écrit, ou si vous continuez à le lire, méfiez-vous, c’est pernicieux pour la santé du cerveau. Ce rôle pédagogique n’a pas été très bien admis. L’Église est fondée sur la lettre, c’est une religion du texte, et la partie du clergé a préféré le texte à l’image. Mais il faut savoir, et notamment à partir du XIe siècle, que le triomphe de l’Église s’est fait grâce à l’image. Pourquoi à partir de l’an mil l’image va-t-elle se répandre, non simplement à l’intérieur où elle se trouvait confinée depuis le IVe siècle, mais va envahir les façades des églises etc… ? C’est que c’est un moyen d’exprimer un message fort par une iconographie particulièrement simple.

Le culte des reliques

Grégoire le Grand a fait également autre chose : c’est le problème du culte des reliques. Vous savez que l’homme est complexe. Il est fait d’un certain nombre de sentiments qui s’expriment chez lui de façons complètement différentes et que, chez le chrétien, peut-être par héritage plus ancien, le culte des reliques a joué un très grand rôle. Quelquefois, il est dangereux et il est évident qu’il faut se méfier. Mais la volonté de Grégoire le Grand a été de considérer que le saint était un intercesseur auprès de Dieu, un moyen ; c’était quelqu’un qui avait vécu sur terre qui avait participé aux bonheurs et aux douleurs de la vie et qui était porteur d’une humanité qui lui permettait de s’adresser plus aisément à Dieu. Et Grégoire le Grand a pris en compte cette réalité nouvelle avec la tombe de saint Pierre.

- La confession de saint Pierre

Cette réalité nouvelle, c’est la confession de saint Pierre. Vous savez qu’on avait mis en doute, il y a quelque temps, et l’Église redoutait même que l’on fasse des fouilles de peur que l’on ne s’aperçoive que le corps de saint Pierre, la confession, n’était pas à sa place comme on le croyait. La découverte a balayé toutes ces hésitations, comme très souvent d’ailleurs où, aujourd’hui, après une vision positiviste qui a réglé toutes ces vies de saints, qui a remis en cause ces légendes on s’aperçoit que très souvent il y a une réalité, pas toujours facile à saisir, qui remonte à des temps très anciens. Il a réaménagé la tombe de saint Pierre. Je vous rappelle, mais vous le savez tous, que saint Pierre n’est pas la cathédrale, c’est une basilique funéraire qui est donc extra-muros, et si aujourd’hui le pape est à Saint-Pierre de Rome c’est pour les raisons qu’on vous a expliquées tout à l’heure. La cathédrale c’est évidement le Latran qui est intra-muros comme toutes les cathédrales du monde qui ont toujours été intra-muros, même si, dans certains ouvrages, vous voyez encore exprimé le contraire. Le culte de saint Pierre a été un des cultes les plus importants. Beaucoup plus que d’autres dont aujourd’hui on essaie de renouveler l’importance, je pense à saint Jacques de Compostelle où il y avait quelques pèlerins. Rome c’est le pèlerinage, avec Jérusalem, les deux grands pèlerinages. Et il a fallu organiser ce pèlerinage et il a imaginé un système très simple, comme toujours : c’est-à-dire l’autel placé sur le ciborium, précédé au-devant d’une barrière, d’une sorte de jubé, simplement le dessin est mauvais : les colonnes sont torses comme elles le sont encore aujourd’hui avec le monument du Bernin et au-dessous la tombe.

Confession de saint-Pierre, autel de saint Grégoire

Dans l’Église, en principe, jusqu’à une certaine date, mais évidement cela n’a pas été respecté, on ne touche pas aux corps des martyrs, on les laisse à leur emplacement. Pour permettre à la fois la facilité du culte des reliques et permettre à la partie supérieure de célébrer la synaxe eucharistique, il a imaginé ce couloir annulaire que vous voyez dans la partie inférieure de l’église avec un couloir perpendiculaire qui permettait aux fidèles, vraisemblablement à travers une fenestella, de voir le corps. Vous savez, depuis saint Augustin, que la vue est le sens essentiel chez l’être humain. Voir est aussi important que toucher et si vous avez revu récemment la présentation de La Dame à la licorne avec les cinq sens, j’ai mis la vue au centre et cela reprend complètement sa signification. Ce système de confession qu’on appelle dans notre jargon « à la romaine » a servi d’exemple ensuite à nombre de religieux qui étaient confrontés à ces problèmes de reliques et de culte des fidèles.

- Autres exemples

Dans certains endroits on a pris d’autres mesures : à la cathédrale de Chartres vous avez deux cathédrales, la cathédrale inférieure qui est la cathédrale des reliques et dans lequel les pèlerins peuvent aller et au-dessus la cathédrale du diocèse. On y montait par des escaliers alors que la crypte était au niveau de la ville. Et très rapidement il y a eu dans l’empire, et évidement proche du pouvoir, la reprise de ce module, de ce schéma extrêmement simple.

Le premier exemple qui est attesté, qui est bien connu, qui a été fouillé c’est celui de Saint-Denis. La basilique de Saint-Denis fondée par sainte Geneviève sur le corps des trois martyrs, saints Denis, Rustique et Éleuthère, a pris une telle importance à l’époque carolingienne, de par la volonté de Pépin qui a développé également le culte des reliques, il a fallu l’aménager. Cet aménagement, nous ne que prenons la partie orientale, c’est ce mur en forme hémicirculaire qui abritait dans la partie inférieure la tombe des martyrs, au centre très précisément, et au-dessus, le sanctuaire lui-même. On a repensé tout cela et on a transformé cela en four de boulanger, c’est très à la mode, cela fait « peuple », et vous avez la confession elle-même, la tombe, au-dessus le mur hémicirculaire qui a été percé ensuite pour la chapelle d’Hilduin, des ouvertures qui donnaient un éclairage. On est en partie inférieure mais qui n’est pas enterrée, au-dessus vous avez le sol lui-même de l’église haute. Et vous avez quelques peintures qui vous indiquent l’emplacement de cette église haute. Un aménagement très simple mais qui est extrêmement important, non seulement parce que c’est le premier exemple, mais parce que cela va avoir des conséquences particulièrement lourdes pour l’avenir. Vous avez séparées, comme à Saint-Pierre de Rome, l’église inférieure des reliques et l’église supérieure. C’est la première étape. C’est-à-dire que les premières basiliques qui étaient fondées sur des corps de martyrs vont être organisées par des pèlerins et ceci de par la volonté de Grégoire le Grand renouvelée par Pépin, Charlemagne, on retrouvera cela en Allemagne, etc…

La célébration de la messe

La deuxième remarque qui est importante, c’est le problème de la célébration eucharistique. On se trouve toujours confronté chez les moines, on le verra ensuite chez les chanoines, au problème de la célébration de la messe, célébration quotidienne, célébration fréquente. Et vous savez qu’au Moyen-Âge on ne peut célébrer qu’une messe par jour sur un autel. La deuxième chose, c’est que seul l’évêque célèbre à l’autel majeur, seul l’abbé célèbre à l’autel majeur. Il y a donc par là même, de par cette volonté de célébration fréquente une multiplication des autels.

- La réforme de Louis le Pieux

Plan de Saint-GallNous restons dans l’architecture monastique avec le plan de Saint-Gall. Le plan de Saint-Gall est un plan extrêmement important. Il y a beaucoup de théories mais on va résumer et garder la tête un peu solide. À trop analyser, encore une fois, on ne comprend plus rien. Après que Pépin ait lancé la réforme du clergé séculier autour de l’évêque, Louis le Pieux a voulu réformer, a voulu apporter une réforme monastique. Cette réforme monastique a pris, notamment à la suite d’un concile, le concile de Inden en 816, a pris une forme écrite, c’est-à-dire un plan type, que vous avez devant les yeux, qui est un immense parchemin constitué d’un certain nombre de feuilles cousues entre elles sur lequel vous avez dessiné un plan de monastère.

La première remarque qu’il faut faire, et c’est extrêmement important aussi, c’est le retour à l’édifice de culte unique. À l’époque mérovingienne généralement il y en avait trois. A Jouars, vous verrez trois églises. Saint Benoît [2] revient à l’unicité. C’est-à-dire que l’ecclésia, le mot ecclésia signifie communauté, l’ecclésia doit rassembler l’ensemble des êtres humains vivants ou morts pour la prière. Donc un seul édifice de culte. Je ne parle pas de ce second édifice qui est l’église des malades, des gens en mauvaise santé qui avaient droit à un culte tout à fait particulier. Mais dans cette nouvelle organisation, vous le voyez, c’est le nombre des autels. Il y a un nombre gigantesque : Saint-Gall est prévu pour qu’il n’y ait pratiquement que des religieux, qu’il y ait un nombre d’autels suffisant et les fidèles avaient droit simplement à un petit espace. Quand je parle des fidèles ce sont quelque fois les serviteurs qui se trouvaient dans le monastère. Donc il faut retenir deux choses : un seul édifice de culte et un nombre d’autels particulièrement important.

- La réforme grégorienne

La deuxième réforme sur laquelle nous vivons encore est la réforme grégorienne. La réforme grégorienne a lancé un mouvement qui ne s’est pas interrompu, si du moins on admet que le concile de Trente comme Vatican II et comme bien d’autres que l’on pourrait citer, s’inscrivent dans une démarche de mouvement. L’Église est toujours en mouvement. L’Église ne peut pas être stabilisée tout simplement parce que les fidèles évoluent, parce que la société change. Il y a une exigence d’une dialectique qui, sans remettre en cause les points fondamentaux de l’Église, permettent de faire en sorte qu’il n’y ait pas de rupture. La réforme grégorienne va changer un peu tout cela.

L’autel

La première chose c’est le problème de l’autel. On revient à l’idée de l’autel majeur – je n’ai pas dit unique – l’autel majeur, qui va se trouver dans un endroit privilégié qu’on va appeler « sanctuaire » et non pas « chœur » parce que le chœur peut être celui des moines et des chanoines et deuxièmement on ne va pas renoncer à la multiplication des autels. Simplement on va réorganiser différemment l’église.

- Saint-Philibert de Tournus

Plan de Saint-Philibert de TournusJe prends comme exemple, c’est peut-être le plus ancien, celui de Saint-Philibert de Tournus. Quand on fait de l’histoire de l’art, on ne s’intéresse pas à la date de construction. Cela n’a aucun intérêt. On s’intéresse à la date de conception : à quel moment ? C’est capital. Et à Saint-Philibert de Tournus qui est un des monuments majeurs peut-être parce que les autres ont disparu, vous avez là un schéma tout à fait original, c’est-à-dire que l’on garde le couloir annulaire que l’on va appeler maintenant « déambulatoire » sur lequel ouvrent des chapelles qui sont soit rayonnantes – il y en a trois – soit des chapelles rectangulaires. Dans chacune de ces chapelles qui sont des mondes clos, fermés par une grille, vous avez à l’intérieur un autel et des reliques. L’association de l’autel et des reliques est évidemment, comme à Saint-Pierre de Rome, quelque chose de fondamental. Et vous avez un phénomène nouveau : c’est-à-dire qu’au lieu d’envahir entièrement une nef d’abbatiale par un nombre d’autels important, on va repousser l’ensemble de ces autels vers l’est. Je parle du XIe siècle, autour de l’an mil. C’est ce que j’ai appelé ailleurs la « sanctuarisation du chevet », une sorte de spécialisation des espaces qui est particulièrement importante. Crypte de Saint-Philibert de TournusDans la partie inférieure de l’édifice, c’est la crypte que vous voyez ici comme à Saint-Pierre de Rome, l’église basse, qu’on appelle « crypta », vous savez que crypta veut dire « édifice voûté » rien d’autre. Ce n’est pas forcément enterré. Et, ici, c’est un édifice qui est éclairé dans la partie inférieure. Vous avez le déambulatoire de la crypte et ici, un endroit que je ne saurai spécifier – il n’y a pas assez de traces – le corps de saint Philibert qui s’est promené à la suite des invasions normandes. Et au-dessus vous avez l’autel. Le rapport entre l’autel et le corps et évidement indispensable : ils ne se touchent plus. C’est simplement par émanation que l’autel est innervé par la sainteté de ce saint. La crypte est un édifice avec son couloir annulaire, c’est exactement le principe de Saint-Pierre de Rome, avec une ouverture sur chacune de ses chapelles qu’il faut imaginer fermées par des grilles basses qui permettaient d’isoler le culte. C’est un témoignage extrêmement émouvant dès lors que l’on comprend que tout se passe dans la crypte.

Comment y accèdent les fidèles ? C’est un problème assez difficile. Vraisemblablement par le bras nord du transept puisque, pour les religieux, il y a obligation d’assurer le culte des reliques pour les fidèles mais sans interrompre la vie des moines et vous comprenez que le système est particulièrement intéressant ici. Et au centre, la salle qui est constituée d’une série de colonnes qui sont faites pour porter la plate-forme supérieure où va se trouver l’autel. C’est une crypte qui est en partie liturgique mais qui quelquefois ne l’est pas. On parlait tout à l’heure de la cathédrale de Strasbourg, vous avez une crypte qui est une crypte non pas liturgique mais de surélévation c’est-à-dire : faire en sorte que l’autel soit vu par l’ensemble des tous les fidèles. C’est le problème des cathédrales et ce n’est pas tout à fait celui-ci. À la partie haute, le déambulatoire, avec là aussi des chapelles et là c’est le culte officiel avec célébration eucharistique régulièrement par le père abbé. Voici l’un des premiers exemples de cette organisation nouvelle de l’église qui est particulièrement importante.

- Saint-Benoît-sur-Loire [3]

Mais en même temps, il y a eu d’autres réflexions. Celui-là est un choix et je voudrai vous parler d’un autre qui est peut-être plus porteur encore de schémas nouveaux. Saint-Benoît-sur-Loire, tout le monde connaît et c’est une église qui est simple. Elle s’appelle Saint-Benoît-sur-Loire, et tout le monde y va et personne ne comprend rien.

Plan de Saint-Benoît-sur-LoireEn fait il n’y a pas une église, il y a deux églises et c’est un point essentiel. D’abord vous avez vu que c’est un monument particulièrement compliqué. À l’ouest, à la partie inférieure, ce qu’on appelle un clocher porche. Définition précise des historiens de l’art : ce n’est ni un clocher – il n’y a jamais eu de cloches –ni un porche. Mais ce n’est pas grave, on continue à en parler. C’est pour cela que j’insiste un tout petit peu sur le vocabulaire : en français les mots ont encore une signification. Un deuxième édifice que vous voyez très bien et qui est une église avec un transept et puis quelque chose au bout qui est un déambulatoire à chapelles rayonnantes et on va détailler cet édifice qui comprend trois parties unifiées dans un deuxième temps.

On a fait des fouilles – Dom Berland – pour mieux comprendre l’édifice, et ces fouilles, à cette époque-là, étaient difficiles à interpréter car c’était un des premiers exemples que l’on découvrait. Ce qu’il a découvert c’est très simple : c’est une croisée de transept avec un mur au sud beaucoup plus court et d’autre part, à la partie inférieure des tombes très bien rangées. Ici, une construction qui est assez simple et un couloir qui conduit à autre chose. Et vous avez là un mur. L’analyse de la partie orientale : on va vers quelque chose… et ce quelque chose le voilà. C’est-à-dire : nous sommes au même niveau que ce que nous venons de voir, la partie inférieure, un déambulatoire avec deux chapelles rayonnantes, deux éléments rectangulaires avec une abside, ce qu’on a appelé un petit transept.

Crypte de Saint-Benoît-sur-LoireL’analyse, là aussi, beaucoup plus approfondie, oblige à s’interroger sur cet ensemble oriental. Très simplement, on s’aperçoit qu’il y a deux cercles et que toute la partie orientale est fondée sur un cercle. Au centre, un énorme pilier qui est percé au centre d’une cavité et ici c’était les reliques de saint Benoît. Je ne vais pas revenir sur l’affaire de saint Benoît.

Revenons maintenant au plan, et vous constatez au-dessus de cette partie inférieure un chœur, un élément beaucoup plus haut qui manifeste une rupture de niveau de sol extrêmement importante et d’autre part c’est une réalisation récente, un autel ici et un second là. Dom Berland a retrouvé deux autels. Il n’y a pas un autel mais deux autels. Un autel Saint-Benoît qui est placé au-dessus des reliques dans la partie orientale et un autre autel qui est l’autel Notre-Dame. Et en fait Saint-Benoît n’est pas l’église Saint-Benoît, c’est l’église Notre-Dame. Et le jour où on a ajouté les reliques de saint Benoît il y a eu un bouleversement du vocabulaire et petit à petit le vocable Notre-Dame a disparu pour devenir celui de Saint-Benoît. Mais il y a deux autels. Voici l’autel de Saint-Benoît, les reliques sont encore en partie à l’intérieur. Voici l’autel Notre-Dame, au-devant duquel, nous sommes sûrs, a été enterré Philippe Ier mort en 1108. Et on a trouvé dans sa tombe un noyau de cerise qui aurait été la cause de sa mort. Et ici, le mur que je vous ai montré qui est un chevet plat et qui montre que l’église Notre-Dame allait d’ici à là. Avec un transept plus petit.

Et là, en 1087, l’abbé Guillaume a décidé d’unifier cet ensemble. De deux édifices séparés il en a fait un seul.

Reste enfin le problème du clocher-porche. Vous voyez qu’il n’y a pas de porche. Il y a ici un ensemble qui est très simple. L’entrée par l’ouest est récente. Elle date de 1643. C’est une chapelle haute où toute l’iconographie tourne autour de la Vierge. C’est un ensemble lié à la Vierge.

Les fidèles entraient par là, avaient droit à une ou deux travées. Tout cet ensemble se trouve dans la clôture monastique et la tour de Gauzlin, il n’y a pas de doute, se trouvait dans la clôture et était dévolue aux religieux. Une grande ouverture à la partie supérieure destinée aux religieux permettait de dialoguer avec les hôtes qui se trouvaient dans le chœur dont je vous montre ici l’emplacement. Voici un bouleversement dans un édifice de culte, constitué au départ de deux ensembles, qui est unifié. Vous me direz : c’est intéressant mais c’est un peu exceptionnel. Pas du tout. Cela va devenir la règle.

- Saint-Sernin de Toulouse & Autun

- Deuxième exemple, on va passer plus vite, c’est Toulouse. Saint-Sernin est une collégiale. Et vous constatez que vous avez là un ensemble très important avec un déambulatoire et des chapelles rayonnantes.

Déambulatoire de Saint-Sernin

Et vous constatez que là aussi vous avez une rotonde destinée aux reliques de saint Sernin. Et lorsqu’on a décidé de refaire Saint-Sernin à la fin du XIe siècle, là aussi on unifie cet ensemble pour n’en faire qu’un édifice avec un seul autel et non pas deux.

- Autre ensemble c’est à Autun. Nous sommes à la cathédrale d’Autun. Un abbé, dans les années 1130-1140, a décidé de renouveler le tombeau de saint Lazare. Et il a fait un ensemble qui n’est pas unique en associant étroitement l’autel et le sépulcre de saint Lazare. On descendait à l’intérieur et on avait le corps de saint Lazare avec un certain nombre de statues et là l’autel est étroitement associé au sépulcre.

Le projet architectural

Le style gothique

Vous savez que, encore une fois, un programme s’exprime par beaucoup de choses, mais aussi par le style. L’art gothique n’est pas un problème d’ogives, pas plus que vous ne pouvez étudier l’individu par la couleur de sa cravate comme voudraient nous le faire croire les historiens de l’art. L’art gothique est une pensée nouvelle, un rapport nouveau avec la liturgie, une prise en compte du passé et d’un passé très lointain parce que tous les édifices gothiques n’ont jamais succédés à des édifices romans, jamais, ils succèdent toujours à des édifices paléochrétien. Ce n’est pas secondaire pour une raison extrêmement simple.

- Premier exemple : Saint-Denis

Saint-Denis, c’est l’abbé Suger nourri de la pensée du pseudo-aréopagite, de toute cette pensée de l’Antiquité tardive, reprise par les religieux de Saint-Victor avec Hugues de Saint-Victor. Et nous voyons autour de ces gens-là – je vais vous montrer trois exemples – une réalité nouvelle et Saint-Denis est celle-ci. L’abbé Suger a été élu en 1122, il est mort en 1151 et il lance la reconstruction complète du monastère en terminant par l’abbaye – comme toujours. C’est une tradition bénédictine : on aménage le monastère pour que les religieux aient une vie convenable avant de passer à l’édifice de culte. Il commence par l’ensemble occidental avant de passer au chevet.

Basilique Saint-DenisJe vous montre un plan sans transept. Ce qu’on appelle dans la tradition paléochrétienne, un plan circiforme, c’est-à-dire qui tourne autour du sanctuaire. Il y en a un certain nombre en France autour du XIIe siècle : saint Denis, Notre-Dame de Paris, Bourges ; il n’y a pas de chapelles rayonnantes. Il va s’intéresser surtout au problème du chevet – il a été à Saint-Benoît, il a peut-être assisté à la translation des reliques de saint Benoît en 1108, ce n’est pas impossible, c’est en tout cas la théorie actuelle. Et il va refaire la même chose. C’est-à-dire le corps de saint Denis se trouve, comme nous l’avons vu tout à l’heure à l’époque carolingienne, dans la fosse qui est enveloppée d’un couloir annulaire. Mais il va aller beaucoup plus loin ; il va sortir les châsses de saint Denis et de ses compagnons et il va les mettre dans l’église haute.

Voici le plan de l’édifice carolingien que vous avez en vert ici, vous avez ensuite l’augmentum, toute cette partie orientale avec la crypte. La crypte est une crypte qui n’est pas liturgique, elle sert de soubassement à l’église haute. Les pauvres historiens de l’art, en analysant les voûtes il y a trois choses qu’il ne faut jamais regarder dans la visite ce sont les chapiteaux – aucun intérêt –, les bases – aucun intérêt elles sont généralement refaites – et puis la technique de construction parce que suivant l’emplacement ce n’est pas la peine. Ici cela porte toute l’église haute et il a adopté la voûte d’arêtes, solution admirable. Donc tout ceci est fait pour porter l’église haute, et dans cette église haute qu’il renouvelle complètement, il va placer les reliques des trois martyrs. Voici l’église carolingienne, la chapelle … dont je vous parlais et la châsse aux reliques va venir dans cette partie haute selon une disposition que voilà. Comme toujours, comme très souvent dans une église l’autel ne change pas de place. Voici l’autel de sainte Geneviève qui est toujours au même emplacement et il est toujours là aujourd’hui. À l’intérieur de la rotonde funéraire le nouvel autel avec le corps des saints et cette construction aérienne dans lequel joue avant tout la lumière ; cette disposition innove complètement.

- Par quoi défini-t-on l’architecture paléochrétienne ?
- Par des choses très simples. Il n’y a pas de couvrement. Ce sont des plafonds plats. Vous pouvez avoir une largeur comme à Saint-Pierre de Rome qui fait 22 m de large. Saint-Sernin de Toulouse fait 8 m 80 et le problème des architectes gothiques commandités par ces grands personnages a été de faire en sorte de voûter ces espaces très larges. Vous ne pouvez pas voûter avec une voûte romane des espaces aussi larges, et on a adopté la voûte d’ogives.

- La deuxième chose, c’est que vous avez une structure aérienne autour, la matière disparaît, car ce qui compte, et tous les textes le montrent admirablement bien, c’est l’immatériel. L’immatériel c’est le verre, c’est le vitrage, qui laisse passer la lumière qui est transformée en passant à travers des vitraux de couleurs et à la différence de la mosaïque sur laquelle rebondit la lumière, vous avez là une transformation particulièrement importante. Sur le plan technique je n’insiste pas, vous imaginez ici qu’il s’agit évidement d’un ingénieur de très haut niveau. Quelques fûts nous le montrent assez bien. Nous sommes devant ce que Suger appelle la lux continu, cette lumière qui envahit, qui rebondit sur tous les éléments en or et en argent et qui donne cette signification tout à fait particulière à l’architecture gothique.

L’architecture gothique ne succède pas à l’architecture romane, dois-je vous dire que les monuments sont strictement contemporains. Je parle des grands ; la cathédrale de Cahors, la cathédrale d’Angoulême sont de cette date-là. Quand aux églises de Provence, elles sont postérieures de cinquante ans. Je crois qu’il faut peut-être faire attention à ces problèmes de succession.

- Deuxième exemple

Saint-Germain-des-Prés est un phénomène tout à fait extraordinaire que l’on a pu reconstituer.

Voici l’évolution de Saint-Germain-des-Prés : une basilique du VIe siècle en forme de croix, la largeur du transept n’a pas bougé. Au XIe siècle, l’abbé Maura l’a modifié et intègre l’emplacement de la tombe de saint Germain qui est passée à Saint-Symphorien. Vous savez qu’il y a quelques années, lorsqu’on a lancé ces travaux avec Michel Flory, cet édifice a failli disparaître pensant qu’il était moderne. Il est simplement pour ses fondations du VIe, pour les parties supérieures du XIe !!! Il faut se méfier quelquefois des appréciations un tout petit peu rapides. Et puis, la voici bouleversée par l’abbé Hugues autour des années 40-45, voilà l’autel du VIe siècle, l’emplacement a été changé mais vous avez encore au sol la trace de l’autel du VIe et j’ai demandé au curé, j’ai insisté là-dessus pour qu’on la garde et qu’on ne la recouvre pas de béton, c’est un témoignage extrêmement important. Là, le nouvel autel avec la tombe de saint Germain et, ce qui est plus important, c’est que l’autel de saint Germain est au centre. Là j’en suis sûr. Pour Saint-Denis il y a eu tellement de modifications à partir du XVIIe qu’on n’y voit pas très bien. Là aussi une rotonde funéraire, reliquaire, l’autel est exactement à la retombée de la clef de voûte. Si vous prenez tous les monuments, que ce soit cathédrale, abbatiale, gothiques, l’autel est toujours à l’aplomb de la clef de voûte. C’est un point essentiel dès lors qu’on peut comprendre.

Voici le plan de Saint-Germain-des-Prés . L’autel était ici et tout ce qui est à la partie supérieure c’est ce qu’on appelait l’autel Saint-Germain. Il y a deux espaces clairement délimités, comme à Saint-Benoît : l’autel Sainte-Croix avec les tombeaux des rois mérovingiens qui ne bougent pas, et dans la chapelle Saint-Germain qui était évêque de Paris à l’époque de Childebert et d’Ultrogothe, sa femme, les tombes de Childebert et d’Ultrogothe. Dès lors que vous savez cela, le gisant de Childebert prend une autre signification parce qu’il porte la maquette de l’église tourné vers l’autel, tourné vers saint Germain. Quand vous faites du mobilier, il faut toujours remettre en place le monument pour comprendre comment il joue à l’intérieur d’un édifice de culte c’est extrêmement important. À l’intérieur de la chapelle Saint-Symphorien, l’emplacement de la première tombe de saint Germain était indiqué par une plaque qui malheureusement a disparu au cours de la Révolution.

- Troisième exemple : Saint-Rémi

C’est, là aussi, ce problème de la lumière qui est capital. Accentué par le fait qu’au XVIIe siècle on a supprimé la partie supérieure pour abaisser les baies. Il y avait ici une marquature que l’on voit à côté mais la lumière était là et la lumière joue le rôle d’unificateur d’un édifice.

Édifice exceptionnel qui fait 14 m 40 de large (Chartres fait 16 m), charpenté au XIe. Modifications par l’abbé qui veut un édifice adapté moderne. Moderne ? Donc on va voûter sur une carcasse qui est purement romane. Pas besoin d’arcs-boutants, cela ne sert à rien si ce n’est à évacuer les eaux de pluie. Et tout le reste est conservé. L’autel roman reste ici, le chœur des religieux ne bouge pas non plus, simplement il va modifier l’accès de la façade pour pouvoir pénétrer par l’ouest. L’autel roman, le tombeau de saint Rémi pratiquement sous la clef de voûte, mais le tombeau a été refait au XIXe si bien que l’emplacement n’est pas précis. A quelques centimètres – 10 cm près – c’est exactement le même schéma.

Voici donc ce bouleversement gothique dont vous voyez les conséquences dans le domaine de la liturgie. L’autel est toujours l’autel à l’emplacement de l’époque romane, au-delà le tombeau qui se trouvait à l’extérieur se trouvait ainsi intégré dans cette enveloppe nouvelle.

L’accès

L’un des autres problèmes qui se pose est l’accès. Dans les églises, rien ne nous assure que l’on entrait par l’ouest. Je dirais même que c’est très rare. Si vous prenez Saint-Germain-des-Prés, vous aviez le decumanus et l’accès se faisait par le portail Sainte-Marguerite qui existe encore. Et les fidèles avaient un jubé, une clôture, et vous aviez une seule travée pour les fidèles qui étaient pris en sandwich par la partie orientale ; le chœur des religieux s’étendait jusque là et le clocher de Saint-Germain-des-Prés faisait partie de la clôture. Ce problème de l’accès latéral se trouve dans les abbatiales, pensez à Moissac, ainsi que dans les cathédrales.

Par exemple à Cahors qui est implantée dans une ville antique, le cardo se trouve là et l’accès des fidèles jusqu’au XIVe se faisait ici et vous avez encore un portail. Au XIVe siècle on a modifié totalement la ville. L’évêque a tenu à avoir une façade occidentale. On a bouché le tympan, on a aménagé au-devant une place. L’occidentation de l’église a été volonté très forte des religieux afin que les fidèles puissent, dès qu’ils pénètrent, voir le sanctuaire. Très souvent les églises restaient avec une ouverture latérale.

Saint-Germain-des-Prés c’est la même chose, le portail sert uniquement aux religieux. Le cloître donnait sur la tour, accédait à la partie haute où il y avait un autel dédié à saint Michel, et au XVIIIe, le portail qui se trouvait au sud a été déplacé et vous le voyez aujourd’hui à l’ouest. C’est dire qu’il y a eu des modifications extrêmement importantes.

Saint-Benoît sur Loire, c’est la même chose. Ce n’est pas un porche, c’était réservé aux religieux, ce portail était l’accès des fidèles et l’occidentation de N.-D. de Fleury n’est que du XVIIe siècle. N.-D. de Fleury s’est appelé Saint-Benoît et lorsqu’on a changé le portail on l’a taillé avec la figuration de la Vierge et on a changé. C’est au cours du XIIe que le vocable a changé et est devenu Saint-Benoît. Et cette pierre non utilisée a été retaillée de l’autre côté pour être le transport des reliques de saint Benoît à ce même portail. C’est dire que toute cette hypothèse qui reposait sur des éléments fugaces a pris par là même une consistance sérieuse.

Voici donc quelques remarques sur lesquelles on pourrait insister et qui permettent de remettre en perspective ce qui nous intéresse La Chaise-Dieu.

La Chaise-Dieu

La première chose c’est que Clément VI, qui est français, n’a pas pris un plan français d’abbatiale tels qu’ils étaient à l’époque. Il faut savoir que même les abbayes cisterciennes, dès la mort de saint Bernard qui s’opposait à tout évolution (dès qu’il y avait quelque chose de nouveau c’était niet), on a commencé à construire des chevets avec déambulatoire et chapelles rayonnantes.

- Donc il adopte un autre schéma où vous avez une intégration extrêmement forte de l’autel, de ce qui entoure l’autel et des différentes chapelles dont madame Costantini a donné les noms. Cela forme un premier espace très fort. Cela constitue toujours la sanctuarisation du chevet.

- Deuxième espace, c’est le chœur avec le tombeau, le jubé qui ferme l’ensemble, et surtout ce qui paraît novateur et particulièrement important c’est l’espace réservé aux fidèles. Je ne sais pas et je n’ai pas trouvé, madame Costantini, de remarque dans votre livre là-dessus : est-ce que l’abbatiale de La Chaise-Dieu avait la cura animarum, est-ce qu’elle avait des responsabilités dans la conduite des âmes, est-ce qu’elle baptisait, etc… ? Généralement non. Je pense que non. Il n’empêche que dès le départ, et ceci permet de percer un peu ce mystère de Clément VI, il a pensé à intégrer les fidèles dans cet édifice de culte. Je vous rappelle que l’édifice roman s’interrompt à peu près ici comme l’a très bien montré madame Costantini et que la chapelle de saint Robert se situait là.

- Est-ce qu’on a déplacé l’autel ? Je vous ai montré à propos de Saint-Symphorien qu’on conservait le culte du premier lieu de sépulture. On n’abandonne jamais un lieu religieux. Je peux citer beaucoup d’autres exemples : Saint-Jacques de Compostelle, etc. etc. Et là, il a fait quelque chose de tout à fait exceptionnel. D’autant plus exceptionnel que vous avez une façade dite façade harmonique avec deux tours qui permettent, là encore, de comprendre que cet accès des fidèles était essentiel. Il a rassemblé ce jubé avec deux autels destinés aux fidèles qui n’avaient pas de vue sur l’autel majeur et enfin la façade occidentale qui est un ensemble tout à fait religieux avec un escalier qui permet d’y accéder.

C’est-à-dire que Clément VI s’est préoccupé, alors qu’évidemment cette abbatiale a des significations et une finalité multiples, d’abord des religieux auxquels il appartenait et de la célébration du culte, la conservation de l’autel, troisièmement son propre tombeau et enfin les fidèles. Les fidèles sont un élément essentiel. Et, dans ce parti architectural, c’est en effet une église unique. C’est une sorte de vaisseau unique avec des chapelles latérales comme nous avons dans les ordres mendiants mais il a percé les murs pour rétablir une sorte de collatéral. Vous êtes là devant quelque chose qui n’est pas courant – j’espère que vous l’avez compris – et qui marque un choix très fort du maître d’ouvrage qui a créé à La Chaise-Dieu un monument très exceptionnel et dont la lecture à mes yeux est assez facile. Certes, il y a peut-être encore des choses à découvrir mais nous sommes là devant quelque chose qui est unique.

Questions

Mgr Brincard : Deux questions : Pouvez-vous nous dire un mot sur Saint-Germain d’Auxerre ?
- M. Erlande-Brandeburg : M. Michel Sapin, depuis 15 ans, avec un groupe constitué par Georges Duby a lancé des fouilles et une interrogation sur Saint-Germain d’Auxerre. Et il a montré à la suite de ces fouilles, l’évolution d’un ensemble oriental, je ne prends que l’ensemble oriental, à partir des cryptes carolingiennes et de la présence d’une rotonde. L’intégration de la rotonde ne s’est faite que tardivement, au XIIIe siècle. Et aujourd’hui, si vous allez dans l’église haute, la rotonde fait partie de l’église. C’est-à-dire, et c’est je crois un phénomène très important qui nait vraisemblablement dès la fin du XIe siècle, c’est-à-dire la volonté de revenir à l’église unique. On intègre les rotondes, où très souvent il y a un culte, un saint, on l’intègre à l’église. Vous avez remarqué à Saint-Benoît-sur-Loire comme à Saint-Denis que l’autel des reliques est plus haut que l’autel ancien. Et aujourd’hui encore, sur la plateforme de Saint-Denis, vous avez un espace qui est surélevé par rapport à l’autel. Comme si le saint jouait les intercesseurs des fidèles qui se trouvent au niveau du sol avec l’autel, et Dieu. Je crois que c’est une pensée extrêmement forte. Même si on dit qu’il vaut mieux s’adresser à Dieu qu’à ces saints, c’est quand même quelquefois plus commode de passer par les saints. On nous a parlé de diplomatie, et je suis entièrement d’accord. Quelquefois pour obtenir des choses c’est très important de connaître la secrétaire de la directrice ou du directeur : le rendez-vous, vous l’avez dans les cinq minutes. Et bien c’est un peu la même chose. Donc l’affaire de Saint-Germain d’Auxerre m’a mis la puce à l’oreille pour Saint-Benoît-sur-Loire. Je pourrais vous prendre un autre édifice cathédrale, c’est Metz où vous avez deux églises : la cathédrale et Notre-Dame-la-Ronde qui est une collégiale. Et au XIIIe siècle, on unifie l’ensemble avec deux accès différents.

Question : Saint-Julien de Brioude. Je voudrais savoir si l’exposé qu’on vient d’entendre apporte une lumière ?
- Intervention : Effectivement les problématiques… on a posé des problèmes de niveaux qui n’étaient pas compréhensibles entre la nef et le sanctuaire. Que faire de ce mur différentiel… Problématique de double espace d’autel mal compris ou mal lisible. …La rotonde funéraire est peut-être une partie de l’abside ferait partie de la chapelle funéraire. … Et c’est aujourd’hui la nécessité de comprendre les vestiges mais aussi de donner un sens à ces espaces…

- Réponse de M. Erlande-Brandeburg : Quand on étudie un édifice de culte, il faut partir de l’autel majeur. C’est à partir de là qu’il faut tenter de réfléchir. Mais c’est une idée un tout petit peu nouvelle parce qu’on pensait que les autels bougeaient de place. Ils bougent mais ils ne bougent pas toujours. Dès qu’il y a un culte de saint, vous êtes sûr que le monument bouge, parce que les pèlerins, les fidèles sont des gens insupportables, comme dans les musées ! On est obligé de faire une pyramide pour accueillir les visiteurs !!! Il est possible qu’à Brioude il y ait quelque chose… Encore une fois, il faut se référer à la seule fouille en France qui a été conduite dans une abbaye de façon aussi remarquable que Saint-Germain d’Auxerre avec Sapin et dont on suit maintenant annuellement les progrès, c’est-à-dire les hésitations de monsieur Sapin.

Il ne faut jamais étudier un édifice seul – je n’ai pas eu le temps de le faire aujourd’hui –. Un monastère, cela s’étudie dans sa globalité. Quand vous étudiez une cathédrale seule vous aboutissez au drame scandaleux de Notre-Dame de Paris. On “vire” tout ce qui n’est pas la cathédrale. À la cathédrale de Chartres, vous ne comprenez la cathédrale de Chartres que si vous regardez les portes qui se trouvent à une certaine hauteur et qui permettait à l’auteur grâce à une passerelle en bois de passer de son palais à la cathédrale. Il y a tout l’environnement. Et pour les monastères, c’est le cloître qui vous donne les choses. Vous pouvez changer de place une église. Changer de place un monastère… il faut attendre le XVIIIe, date où il y a très peu de moines. Sans cela vous avez des mouvements sociaux. Il faut le savoir. Cela pose chaque fois des problèmes gigantesques. Et si les cisterciens commencent, c’est d’ailleurs un ordre chez les bénédictins, à aménager le monastère avec des choix très forts. Changer de place un monastère c’est tout le problème des eaux. Or quand vous faites un monastère, vous commencez par installer l’arrivée d’eau et le départ des eaux usées. Or le cloître, vous l’avez dit, madame, ce matin, votre cloître correspond, vous donne l’emplacement de l’autel. Si à Saint-Rémi de Reims, où l’on a un plan ancien, on pouvait l’affirmer, c’est parce que là aussi la galerie du cloître vous donne les dimensions et l’emplacement de l’autel. Comme pour la tour de Saint-Germain-des-Prés. C’est le cloître du Moyen-âge qui vous indique que la tour est dans la clôture. Saint-Benoît-sur-Loire, il y a un plan antérieur à la Révolution, qui vous indique que le clocher-porche est à l’intérieur de la clôture. Et si vous allez à Saint-Benoît-sur-Loire, vous implorez les religieux de vous ouvrir toutes les portes et vous faites avec eux – ce que j’ai fait – la circulation du XIe siècle : du chœur des moines en passant dans le cloître, en ressortant dans la galerie occidentale et en remontant dans la tour où il y avait une chapelle. C’est très amusant de suivre tout cela. Sans cela vous faites de l’archéologie et vous regardez les bases et les chapiteaux : aucun intérêt. Les chapiteaux d’abord c’est laid, donc il ne faut pas les regarder. Quand vous priez – saint Bernard avait raison – on dit toujours saint Bernard attaque Cluny, pas du tout : il attaquait ses propres moines et Etienne Harding qui avait dessiné dans la Bible. Et ce n’est pas possible… L’architecture cistercienne est tellement forte que si vous ajoutez un chapiteau sculpté c’est de l’anecdote. C’est comme si dans le Code civil vous ajoutiez des fleurs.

- Intervention : L’abbaye de La Chaise-Dieu avait la cura animarum… depuis Lucius III ; je pense que Gaussin [4] en parle . C’est antérieur à la reconstruction.[en][en][en]

PS : Voir : Alain Erlande-Brandenburg, L’art gothique, Collection « L’Art et les grandes civilisations », éd. Citadelles & Mazenod, Paris, 2003.

Notes

[1] Pontificat de Grégoire le Grand : 590-604

[2] Saint Benoît d’Aniane, 750-821

[3] L’émission « Églises de France » de la chaîne KTO Télévision catholique, est consacrée à cette église. L’approche est tout à fait différente de celle de monsieur Erlande-Brandeburg mais les images permettent de bien visualiser certaines choses, notamment la crypte (vers la minute 8).

[4] L’abbaye de La Chaise-Dieu, p. 352-364