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Le pontificat de Clément VI, la théorie du pouvoir à l’épreuve de la réalité politique (Francis Rapp)

Conférence de monsieur Francis Rapp, membre de l’Institut.

Chaque personne est un mystère, et c’est peut-être pour cette raison que les historiens ont délaissé depuis si longtemps – ils y reviennent à pas comptés, mesurés – le genre de la biographie. Parce que pendant longtemps ils ont pensé que les chiffres qu’ils accumulaient, les courbes qu’ils construisaient en histoire économique et sociale leur donnaient des certitudes incontestables. Et le mystère des personnes les inquiétait. Et pourtant tous ces hommes se réclamaient de Marc Bloch qui a dit que le gibier de l’historien c’est l’homme, c’est la chair humaine. Alors pourquoi se détourner des hommes qui ont occupé le devant de la scène et sur lesquels généralement nous avons une documentation abondante. Le mystère pour autant n’en est pas éclairci, bien entendu, mais pourquoi ne pas au moins, éclairer l’une ou l’autre facette de ces réalités si complexes.

Clément VI est un de ces hommes célèbres dont les contemporains ont dit les pires choses et les plus belles. Alors de ces écrits louangeurs ou polémiques, complétés par un certain nombre de documents, et ils sont assez nombreux. Nous pouvons au moins retirer quelques impressions dominantes.

Je pense que d’abord que Pierre Roger qui devenu Clément VI a occupé le siège, le trône de saint Pierre pendant 10 ans, de 1342 à 1352, était non seulement intelligent et cultivé, mais – peut-être est-ce déjà une hypothèse contestable –, un de ces intellectuels qui s’attachent fortement au système qu’ils ont élaborés et ne s’en détachent que difficilement et ont parfois beaucoup de mal à l’assouplir. Il ne faut pas oublier en effet que Clément VI a passé une part entière de son existence comme étudiant puis comme professeur à l’Université, à l’Université de Paris, le « four où est cuit le pain de la chrétienté » disait-on au XIIIe siècle. Ce n’était plus tout à fait exact au XIVe mais enfin, il pouvait le penser… Et la carrière rapide de cet homme n’empêche que même s’il est devenu « Maître en Sainte Écriture » à 31 ans, au lieu des 35 règlementaires, grâces aux douces pressions du roi de France et du Pape, a passé quand même l’essentiel de sa vie d’adulte, du point de vue quantitatif – il est parti à 15 ans de La Chaise-Dieu pour aller à Paris –, à l’Université, et nous savons qu’il a soutenu des thèses avec ardeur, avec passion et même en prenant certains risques. Mais cet homme, quand on lui parlait, j’allais dire « après l’exposé », se révélait un homme aimable, souple, gentil, capable de trouver des solutions acceptables par les partis en présence alors qu’il s’agissait de problèmes extrêmement difficiles, ardus, et c’est peut-être cela qui lui a valu sa carrière. Il est devenu très vite prieur d’un certain nombre de prieurés qui dépendaient de La Chaise-Dieu. Il a occupé successivement trois sièges épiscopaux, celui d’Arras, l’archevêché de Sens, l’archevêché de Rouen. Il a été appelé en consultation par Jean XXII, il est devenu cardinal en 1338 et pape en 1342. Donc le futur Clément VI est à la fois un homme de conviction et un diplomate. Or aussi longtemps qu’il était au service des autres, il pouvait assouplir ses idées en fonction des instructions qu’il avait reçues. Mais à partir de 1342 il n’a plus de supérieur que Dieu lui-même, et il est en principe chargé de défendre le dépôt qu’il a reçu et auquel il croit, et il va être obligé, sans doute, non pas de l’écorner mais de l’assouplir, d’en utiliser les éléments avec ce talent de diplomate que, je crois, on est bien obligé de lui reconnaître.

L’homme de convictions

Si vous voulez, dans un premier temps, j’évoquerai les convictions, les idées de Clément VI. Il est certain qu’elles ne sont pas vraiment originales. Elles reprennent la doctrine théocratique qui a trouvé sa formulation quelque quarante ans avant son accession au souverain pontificat, dans la célèbre bulle Unam Sanctam de Boniface VIII. C’est la doctrine théocratique de la souveraineté – j’allais dire absolue – du pontife. Quelques uns de ses éléments :

Une Église universelle

Le premier élément est que l’Église sur terre, l’Église militante, est la projection en quelque sorte terrestre de l’Église céleste. Comme l’Église céleste, elle doit être universelle. C’est-à-dire qu’elle doit réunir tous les membres de la famille humaine parce que – et je le cite : « en chaque homme se trouve l’image du Christ et donc chaque homme doit être rendu au Christ et cette restitution ne peut s’opérer que par la foi » et donc la mission du Souverain Pontife est précisément de faire de l’Église militante une Église universelle et d’assurer la diffusion et surtout le maintien de la foi dans cette Église militante terrestre.

Une Église strictement hiérarchisée

Cette Église est ensuite hiérarchisée très strictement. Comme le Seigneur trône au sommet de toutes les Églises, mais en particulier au sommet de l’Église triomphante, le Pape trône lui, vicaire de Dieu, au sommet de la hiérarchie savante de l’Église militante. Cette Église militante comporte deux secteurs, ou plus exactement, parce qu’on pourrait imaginer que deux secteurs sont juxtaposés. Or il s’agit de deux étages superposés : l’Église des clercs, c’est-à-dire, et Clément VI le dit, « l’âme » de cet organisme qu’est l’Église militante, et le corps c’est-à-dire le peuple des laïcs avec l’organisation politique qui correspond, c’est-à-dire les rois, les empereurs, les princes, etc. Or le Pontife romain est le chef des deux étages et par conséquent quelque soit l’autorité dont se réclame un membre de l’Église laïque, de cette communauté laïque, c’est du Pape que, le cas échéant, qu’il reçoit des instructions, c’est en tout cas de lui, ou par son canal, qu’il tient le pouvoir. C’est donc une conception très théocratique.

Le pouvoir du Pape est monarchique

Le pouvoir de ce souverain pontife est un pouvoir monarchique. Et il est assez frappant de constater que son nom de pontife – puisque devenu homme nouveau à raison de ses fonctions nouvelles, il prend un nom nouveau – est Clemens : Clément – et il cite souvent Sénèque, le De Clemencia de Sénèque : on ne peut être clément que si on a le pouvoir de l’être et donc celui qui a vraiment la clemencia complète est celui qui a l’autorité complète. C’est là qu’il cite en particulier Sénèque qui dit : « L’empereur – c’est-à-dire Néron dont Sénèque sera une victime – est le vicaire des dieux, il est donc le souverain absolu et sa clemencia est donc parfaite » elle est la source à l’origine de toutes les autres formes de clémence. Et moi, dit Clément VI, je suis le vicaire du seul Dieu et par conséquent je dispose de la clémence parfaite. Et c’est pour cela que je m’appelle CLEMENS. D’ailleurs il dit à l’occasion de la canonisation de saint Yves (un des seuls qu’il ait canonisé), le jour de la Pentecôte, que saint Yves a été canonisé et appelé sanctus le jour de la Pentecôte comme lui, Clément, a été élu et pourvu de cette plenitudo potestatis, de cette puissance dans sa plénitude, le jour de la Pentecôte. Il établit bien ce parallèle. Ce qui fait, dit-il, que quiconque ne m’obéit pas commet un crime de lèse-majesté. Parce que ce n’est pas la majesté d’un prince quelconque qu’il lèse, c’est la majesté de Dieu que je représente ici sur terre. Donc une conception très haute de son ministère. Mais aussi de la charge qu’il porte. Il dit quand il annonce son élection, « le jour de l’élection, les cardinaux m’ont porté, m’ont hissé au sommet d’où je peux tout voirspeculare, specula : la vigie – je peux tout voir, je peux annoncer les périls et par conséquent prendre les mesures, ou demander que les mesures soient prises, pour écarter les périls. Mais j’ai pris sur moi une "sarcina". La "sarcina" c’est le barda du légionnaire. Vous savez les légionnaires de Marius portaient un barda à côté duquel delui des fantassins de 14 étaient une musette à peine garnie. Donc je porte la charge énorme de la responsabilité qui m’incombe. Je suis le Pater, tout avec la sainte Église dont je suis le mari parce qu’on m’a remis le jour de mon élection un anneau, je suis le père d’une multitude de chrétiens. » Il s’adresse à l’archevêque de Mayence qu’il s’apprête à déposer, essentiellement pour des raisons diplomatiques, en disant : « Nous t’avons engendré, nous t’avons appelé à la vie, la sainte Église et moi. Je suis le Pater Sanctus – le Saint Père –, parce que le jour de mon élection, le jour de Pentecôte, l’Esprit s’est posé sur moi. » D’ailleurs un de ses biographes, je dirai l’un de ses flatteurs, dit que l’escarboucle qui se trouve au sommet de la tiare est la flamme qui est descendue, la langue de feu, qui est descendue sur les apôtres le jour de la Pentecôte. Et donc d’une certaine manière, il est infaillible. Alors c’est un peu ennuyeux dans certaines circonstances, parce qu’il est obligé non seulement lui-même de revenir sur des décisions qu’il a prises, mais – ce qui est encore plus ennuyeux – de revenir sur des décisions prises par ses prédécesseurs qui en principe eux aussi étaient inspirés par le Saint-Esprit. Alors il dit qu’il y a des réalités qui changent et par conséquent, les obligations auxquelles nous sommes tenus doivent s’adapter à ces données nouvelles.

Un mot encore pour dire que l’Église triomphante n’échappe pas entièrement à l’autorité du vicaire du Christ puisque c’est lui qui canonise et, comme dit monsieur Lebrun, « il règle la démographie de la société céleste » puisque c’est lui qui fait les saints qui garnissent nos autels. Il a canonisé saint Yves et saint Elzéar, et d’autre part c’est lui qui, probablement le premier avec cette netteté, en annonçant le jubilé de 1350 a formulé la doctrine des indulgences et du trésor des mérites accumulés par le Christ et par les saints et par les chrétiens, par les œuvres pies, les bonnes œuvres des chrétiens, et que c’est le pape seul qui en a la gestion complète. C’est lui seul qui peut puiser à pleines mains dans le trésor des indulgences et ouvrir, par exemple, un jubilé ce qu’il fait précisément en 1348.

Alors ces positions, il les a soutenues avec force et déjà à l’Université. En 1318 contre Jean de Pouilly et puis, c’est plus significatif, en 1329 à l’assemblée de Vincennes où il a contredit, il a tenu tête aux légistes, c’est-à-dire aux représentants du roi de France. Ce qui ne l’a pas empêché de faire une carrière au service du roi de France puisqu’il est devenu, probablement, garde des sceaux, on a dit chancelier, c’était probablement faux, mais il a tenu les sceaux pendant quelque temps et il a été président de la Chambre des comptes. Donc ce n’est pas un opportuniste, ce n’est pas une girouette qui tourne au gré du vent. C’est quelqu’un qui a des idées très précises. Et certaines des formules que je vous ai données sont tirées des sermons qu’il a prononcés quand il était Souverain Pontife. Ses idées n’avaient pas variées. Seulement, comment les appliquer ?

Application de ces théories dans l’Église

Nous avons évoqué les deux étages. Disons quelques mots de l’étage du dessus. En principe, sur les clercs son autorité serait sans partage. Il est certain qu’il fait tourner cette machine administrative, cette machine gouvernementale, à plein régime. Il puise à pleines mains dans les provisions apostoliques, dans les grâces expectatives, en partie d’ailleurs parce qu’il a de gros soucis financiers et ce n’est pas ici que je vais l’oublier puisse que La Chaise-Dieu, et surtout le palais d’Avignon, comptent beaucoup. Il faut beaucoup d’argent et comme les grâces expectatives et les provisions apostoliques sont payées par des services et des annates [1] cela fait rentrer de l’argent. Mais bien entendu cela fait travailler la chancellerie, cela fait travailler la machine administrative : il faut du monde pour expédier ces parchemins, ces minutes etc…

Les cardinaux

Il a joué un rôle important dans la constitution du corps des cardinaux, le Sacré Collège. Il est certain qu’il les a beaucoup élevés. Il dit : comme dans la société céleste vous avez les Puissances, les Dominations etc… les archanges. Vous êtes l’équivalent dans la société ecclésiastique : vous donnez des ordres aux archevêques, vous donnez des ordres aux évêques comme les Puissances. Vous êtes les géants, les colonnes dit-il d’abord et il se reprend : les géants parce que les colonnes ne peuvent pas se plier tandis que les géants peuvent se courber devant moi – et c’est quand même assez important. Il les comble de cadeaux, il les comble d’honneurs mais… et il dit même vous êtes pars corporis papæ vous êtes « une partie de mon corps », je vous consulte souvent, vous travaillez jour et nuit – la formule est de lui – vous travaillez jour et nuit pour moi. Seulement, il leur tient la bride haute, il en crée beaucoup. Ils n’étaient que 19 à son avènement, ils seront 25 après. Et sur les 25 qu’il a créés il y en a 21 qui sont français et 10 qui sont de sa famille. C’est-à-dire qu’il veut des gens sûrs. Et on a des raisons de penser qu’il voulait beaucoup de monde non seulement parce qu’il y avait beaucoup de travail, mais aussi parce qu’avec beaucoup de monde l’unité du corps contre lui se fera moins facilement. Il y aura des factions, des courants. Et donc, il les manœuvre. Il est vrai que, à la fin de sa vie, il était souvent malade et comme ils étaient obligés de faire beaucoup de travail, il avait finalement l’impression qu’il était le primus inter pares, c’est-à-dire le président d’un conseil ministériel bon pour inaugurer les chrysanthèmes et de cela il ne pouvait pas être question. Donc il a beaucoup insisté sur le fait qu’ils sont créés à ture nostre et factor imperat creature : « celui qui a fait la créature lui commande ». Il les a bien tenus en mains mais dès sa mort il y a eu capitulation électorale et les cardinaux ont dit : le prochain sera tenu de nous respecter. Lequel prochain a dit « j’ai juré cela parce que je voulais être élu mais je n’avais pas le droit de le jurer donc je ne le respecte pas ». Il se peut que le grand schisme soit en partie à l’origine de cette volonté des cardinaux d’avoir enfin eux les leviers en mains.

Le problème de Rome

Un autre problème s’est posé dans cet étage proprement ecclésiastique et spirituel, c’est le problème de Rome. Parce qu’on reproche à Clément VI de ne pas rentrer à Rome et il reconnaît qu’il y a pratiquement quarante ans que personne, sauf un anti-pape, a célébré la messe sur l’autel de Saint-Pierre du Vatican, donc il y a une absence. Or les Italiens n’y vont pas de main morte, aussi bien Pétrarque que le tribun de Rome, Cola di Rienzo, disent : « c’est une honte, c’est Babylone, Babylona novissima, le Pape a quitté son épouse et il fait la grande vie avec des prostituées et des filles de joie en Avignon » – c’est le langage de Cola di Rienzo. Étant entendu que c’est plus ou moins une formule, mais vous savez qu’on a raconté des tas de choses sur Clément VI et sur ses mœurs… Tout cela, Mgr Mola dit que ce sont des ragots, personne n’ayant jamais tenu le cierge dans l’alcôve on n’en sait rien. Cela était probablement une image. Le problème est donc posé : pourquoi cet exil ? Est-il définitif ? Le pape peut-il avoir des pouvoirs quand il n’est pas à Rome ? Ne faut-il pas revenir rapidement ? Et Clément VI a le courage de prendre le problème puisqu’il est posé, et de répondre :

- Premièrement mon pouvoir ne dépend pas de ma résidence à Rome. Pierre a quitté Jérusalem, il est allé à Antioche, d’Antioche il est allé à Rome, il n’avait pas de siège particulier. Il était celui qui avait été chargé de faire paître le troupeau, il l’a fait cela ne dépendait pas de sa résidence et de son siège. Je suis summus Pontifex, je suis celui qui a la charge du troupeau, que je sois à Rome ou ailleurs n’a pas d’importance en principe pour ce qui est de l’essentiel de mon pouvoir.

- Cependant, Pierre est venu à Rome et donc je ne peux pas, sans manquer de respect à Pierre, considérer que Rome n’est pas ma propria sedes, mon évêché à moi, et ceci bien qu’il n’aie pas nommé de successeur à l’évêque d’Avignon et donc qu’on pouvait penser qu’il considérait qu’Avignon était Roma nova et qu’il a fait le palais que nous admirons tous. Non, je ne peux pas renoncer à cela et en particulier parce que ce transfert de Jérusalem à Rome est intentionnel. On lui dit, et c’est vrai, « Rome est gorgé du sang des martyrs », « mais la Terre Sainte est gorgée du sang du Christ, cela vaut quand même plus cher », dit-il. Non ce ne sont pas ces considérations-là. Rome représente l’universalité. Rome c’est le pouvoir universel. Je suis Pontifex romanus parce que Rome était l’ensemble du monde connu, de l’œcoumène qui avait son centre à Rome. Et il est assez significatif qu’il dise dans la bulle qui institue le jubilé de 1350 : ce n’est pas seulement à Saint-Pierre du Vatican que vous irez, c’est à Saint-Jean-du-Latran, la mère de toutes les églises, parce que « Saint-Jean-du-Latran est le nouveau temple qui est pour le corps glorieux du Christ, c’est-à-dire l’Église, l’équivalent du vieux temple qui était le temple du Christ, son corps, ayant vécu à Jérusalem. Je maintiens, et j’irai moi-même (il ne va pas y aller). Il faut y retourner. » Il le dit aux Romains qui viennent protester en 1343 en disant : il faudrait revenir. Il leur dit : non seulement il faut revenir, non seulement j’aimerai tellement venir mais par-dessus le marché j’institue un jubilé en 1350, ce qui était une nouveauté, le jubilé était en principe tous les siècles, il n’y en avait eu qu’un jusque là. Donc vous aurez du monde et on verra bien que Rome est la mère de toutes les Églises. Donc nous retrouvons, dans ce premier aspect du gouvernement, à la fois le sens de l’autorité qui correspond à des convictions très fortes, et en même temps une certaine habileté à trouver des solutions acceptables à la fois pour lui et pour les Romains à ce problème ardu qu’est la non-résidence de l’évêque de Rome dans sa ville.

Le Pape et le pouvoir temporel

Voyons maintenant, l’étage des États. Et c’est là que le problème de l’adaptation va se poser en termes beaucoup plus difficiles à soupeser, à combiner. En effet, nous sommes à l’époque où, incontestablement, les États et tout particulièrement les deux grands États, de taille différente (mais on est en train de prouver sur les champs de bataille de Crécy et de Poitiers qu’il ne suffit pas d’être un État grand pour être un État fort), mais enfin ce sont deux grand Etats du point de vue de l’évolution des institutions politiques : l’Angleterre et la France. Et la souveraineté, en particulier en France où il est entendu que le roi est empereur en son royaume, c’est-à-dire qu’il n’admet pas d’autorité supérieure à la sienne, en tout cas sur le plan temporel ; sur le plan spirituel on essaye d’éluder la question. Donc il risque fort de se reproduire, à l’échelle plus modeste des États nationaux, ce qui pendant des siècles – et ce n’est pas terminé – s’est produit au plan de l’Empire et la Papauté. L’Empire et la Papauté – le nom de Canossa vous dit quelque chose sans doute – se sont empoignés très fort.

La résolution du conflit entre la Papauté et l’Empire

À l’époque qui nous intéresse, ce conflit qui semblait éteint depuis 1250-1260, a soudain repris, et avec quelle ardeur ! En effet, l’empereur Louis de Bavière a refusé en 1323 de demander à la Papauté d’Avignon l’approbation, la confirmation, de son élection. Et le Pape Jean XXII ne l’a pas entendu de cette oreille : « Aussi longtemps que tu n’as pas demandé mon approbation et que je ne te l’ai pas donnée, tu n’es pas souverain. » Alors encouragé par l’aile marchande et des franciscains spirituels séparés de Rome, il est allé en Italie, il s’est fait couronner par un franciscain devenu Pape pour la circonstance et il s’est replié en Allemagne où il avait des soutiens très nombreux, en particulier dans les villes et à Strasbourg. Le Pape n’a pas répondu naturellement par l’excommunication, ce qui est simple et banal, mais par l’interdit. À Strasbourg, l’interdit a pesé de 1329 à 1350 : en principe aucun culte public n’était toléré dans cette ville. Ce n’était pas la seule. Donc, un conflit extrêmement grave.

- Pourquoi ce conflit ?

Et bien parce qu’au plus haut niveau de la chrétienté, la Papauté tient à montrer que tout pouvoir passait par elle pour fonder l’autorité temporelle. C’est la théorie des deux glaives, quand après la Cène, on va au jardin des Oliviers : « est-ce que nous avons des armes ? » – « oui, nous avons deux glaives. » – « très bien cela suffit » dit le Seigneur [2]. On a deux glaives : l’un c’est le pouvoir spirituel, l’autre c’est le pouvoir temporel. Mais tout passe par le Seigneur, c’est-à-dire par le Pape, qui tient très fort le glaive spirituel et qui délègue aux souverains temporels le glaive temporel. C’est au niveau universel qu’il faut le prouver. Or l’Empire prétend qu’il est l’Empire sur toute la chrétienté. C’est une prétention sans fondement, et de moins en moins fondée, mais c’est le pouvoir universel. Et donc si le Pape qui a le pouvoir universel veut qu’il n’y ait pas deux pouvoirs juxtaposés comme le dit l’Empire, c’est-à-dire l’Empire temporel qui tient son pouvoir de Dieu, par l’élection et par le sacre, et le pouvoir spirituel, mais deux pouvoirs superposés, c’est-à-dire le pouvoir spirituel qui délègue, par l’approbation, par la confirmation, son pouvoir au pouvoir temporel. Seulement, en fait, moins que jamais l’Empire est une réalité universelle. Le Pape le sait bien et celui qu’il va choisir le sait bien aussi. Ce qui fait que nous allons voir le diplomate.

En 1342, ce conflit dure depuis pratiquement 20 ans, c’est absurde, cela ne peut pas continuer comme cela. Alors, dans un premier temps l’homme de loi, l’homme de conviction, excommunie Louis de Bavière, maintient l’interdit, ne s’écarte pas brutalement, ne fait pas une volte-face mais commence à chercher quelqu’un. Il sait qu’on commence aussi en Allemagne à en avoir assez de cette situation. Et il va trouver quelqu’un, un personnage tout à fait extraordinaire sur lequel je serai tenté de vous parler des éternités mais je n’ai pas le temps et je ne voudrai pas vous lasser, c’est Charles IV [3] qui est tchèque par sa mère, français par son père, Jean l’Aveugle. Il s’est battu à Crécy, Jean est mort à Crécy, Charles s’est dit : « J’ai des choses plus importantes à faire » et il s’est sauvé, mais enfin il était quand même dans l’ost de Philippe VI, c’est un prince…[…].

Clément VI et la France

[…] Il y a quand même trois éléments : Clément VI ne canonise que des Français : il en a canonisé deux. Il fait des cardinaux français : 20 sur 25, c’est pas mal. Et troisièmement, et surtout, il accorde à Philippe VI, c’est le plus grave, des avantages qu’il n’accorde pas au roi d’Angleterre. Il autorise Philippe VI à prendre le produit de la décime, de l’impôt prélevé pour les croisades pour, avec cet argent, équiper ses armées. Or il ne permet pas la même chose à Édouard III. Et d’autre part, il fait des prêts, avantageux, à Philippe VI qui a besoin d’argent. Peut-être encore plus que lui puisqu’il fait la guerre. Alors le roi d’Angleterre se fâche et dit : dans ces conditions, s’il vous plaît, pas de grâces expectatives, pas de provisions apostoliques, parce que les annates et les services, toutes ces taxes, payés par les Anglais vont aller en Avignon, et qui sait si d’Avignon cela ne va pas aller à Paris dans le trésor et nous serons battus, blessés par des armes qui auront été achetées avec notre argent, il n’en est pas question. Vous êtes partial et de toute façon c’est très frappant : chaque fois que vous négociez une trêve c’est que les Français sont en train de perdre la partie et que vous voulez leur éviter une déconfiture totale et vous introduisez une trêve. Tout cela n’est pas juste. En réalité vous vous êtes pour les Français. Il est certain que là ce n’est pas le doctrinaire qui a empêché le diplomate d’agir, c’est l’homme qui était attaché à la France, qui était attaché au roi et qui ne pouvait pas devenir absolument neutre.

La défense de la société chrétienne

Alors dans ces conditions, il est certain que le grand projet du Pape, c’est-à-dire la défense de la société chrétienne et son expansion, est très difficile à réaliser. Il devient presque utopique. Or, le problème se pose avec beaucoup d’acuité puisque les Turcs, les Ottomans avancent. Ils sont aux portes de Constantinople, ils vont bientôt franchir les détroits, c’est en 1389. C’est un péril réel, et les corsaires turcs rendent déjà la mer Égée tout à fait dangereuse. Donc il faut réagir et le Pape a l’intention de faire une sainte ligue et de faire entrer dans cette sainte ligue le plus de monde possible, aussi bien les Orientaux, les Byzantins, les Arméniens que les puissances occidentales. Or pour les puissances occidentales, il ne peut pas en être question : l’Angleterre et la France s’empoignent très fort et n’ont pas de temps à perdre pour aller dans une sainte ligue. Avec les Byzantins, les Grecs et les Arméniens, les négociations révèlent, là, le Pape plutôt doctrinaire. Nous avons un questionnaire envoyé aux Arméniens dans lequel un certain nombre d’idées que j’ai exposé dans ma première partie sont formulées avec vigueur. Autrement dit le Pape est le Pape des Arméniens comme des Grecs. Alors les Grecs disent : Dans ces conditions, pour une aide probablement problématique, nous n’allons pas mettre notre drapeau dans la poche. À la rigueur un concile, mais enfin, le concile ce n’est pas le moment…. Donc les Orientaux n’y sont pas et la pauvre sainte ligue se retrouve avec Venise, le roi de Chypre, ce n’est pas une très grande puissance, et les Hospitaliers qui sont à Rhodes et qui ont tout intérêt à ce que la région soit un peu pacifiée. En plus, on la donne à Humbert de Viennois, celui qui va céder le Dauphiné et son titre à l’héritier du roi de France. Humbert qui va se faire dominicain à la fin de sa vie et qui est sans doute un homme très pieux mais qui n’est pas un chef de guerre ou un homme d’État particulièrement efficace. Ce qui fait que cette sainte ligue n’aura finalement que quelques succès qu’il ne s’agit pas de minimiser mais qui sont tellement loin de la recuperatio Terræ sanctæ dont il était si souvent question dans la pensée même de Clément VI. La flamme qui avait été allumée jadis par Urbain II, il est certain qu’il n’était pas dans les possibilités de Clément VI de la rallumer.

Conclusion

Pour conclure revenons à la question posée dans l’introduction de cette causerie : Pierre Roger devenu Clément VI est-il plus diplomate que théoricien ?

- De son autorité spirituelle, il usa généralement conformément à l’idée qu’il s’en était faite avant d’accéder au souverain pontificat. Il a plutôt retendu, tendu, les ressorts de l’appareil ecclésiastique au risque d’ailleurs de grossir le mécontentement de ses subordonnés et d’être, de loin, indirectement, à l’origine de la grande crise, du schisme de 1370. C’est incontestable s’agissant des cardinaux qu’il a maintenu dans l’obéissance mais dont il a, sans le vouloir, fortifié le désir de devenir autre chose que des exécutants sans véritable autorité.

- Il a paré habilement les attaques portées par les adversaires du séjour en France, il a eu le mérite en tout cas de répondre clairement à ceux qui lui posaient le problème de la présence en Avignon plutôt qu’à Rome, du Souverain Pontife, ce que n’avait pas fait ses prédécesseurs.

- C’est dans ses relations avec le pouvoir temporel qu’il a adopté des positions souples, malléables. S’il réussit à mettre un terme au conflit séculaire de l’Empire et de la Papauté c’est parce qu’il a fait preuve de réalisme. L’Empire n’était plus universel que de nom, pourquoi le traiter autrement qu’un autre État. Mais il fallait sauver la face et, de part et d’autre, Clément VI et Charles IV ont réussi à sauver la face et à éteindre le feu. Aux rois d’Angleterre et de France, Clément VI n’a jamais pensé donner des ordres, ni leur commander de faire la paix, ni leur ordonner de prendre la croix. Il pouvait les y encourager. Il pouvait faire, éventuellement, tout ce qui était en son possible pour apaiser leur conflit et par conséquent les rendre disponibles pour une grande expédition. Les États nationaux à l’époque ne poursuivaient que leur intérêt, le Pape n’y pouvait rien et Clément VI le savait. Il a compris qu’il n’arrêterait pas le cours des choses mais que la négociation pourrait l’infléchir, il ne pouvait agir qu’en laissant le diplomate en lui éclipser le théoricien.

Clément VI était-il le premier Pape de la Renaissance ? On l’a dit souvent et vous savez que l’hypothèse discutée est en effet discutable. Mais dans la mesure où il a fait de la diplomatie pontificale un instrument au service de la paix, il me semble qu’il est incontestable que Clément VI est un Pape moderne.

Réponses aux questions

Q  : Le jubilé, est-ce une demande des romains ou une initiative de Clément VI ?

M. Rapp : Je pense que c’était une demande universelle. L’indulgence plénière était initialement acquise par les Croisés et donc elle était relativement répandue mais les croisades ayant cessé, le besoin d’une possibilité d’acquérir la remise complète, d’un « seul coup », de toutes les peines temporelles était si forte que en 1300, au moment de changement de siècle, un vieux réflexe très chrétien a joué et que les chrétiens sont venus en foule à Rome et ont dit : « Nous avons appris que… – c’était la rumeur –, que si nous venions à Rome on nous remettrait toutes nos peines temporelles, que nous aurions l’indulgence plénière. Parce qu’auparavant les évêques ne pouvaient puiser en principe que quarante jours. Alors quarante jours de remise de pénitence, on avait l’impression que c’était une goutte. Alors l’indulgence jubilaire !!! Et c’est seulement au bout de quelques semaines que Boniface VIII s’est dit : « Mais ces pauvres gens viennent de loin, il faut instituer le jubilé. » Et il a institué le jubilé. C’était quelque chose d’énorme : comme les croupiers dans les casinos, les clercs raclaient l’argent qui était jeté dans la confession de saint Pierre par les gens qui voulaient avoir – c’était des centaines de milliers, nous n’avons pas de chiffres pour l’époque – Ceux qui avaient à l’époque des enfants : il faut attendre 1400, mais ce n’est pas possible ! C’est beaucoup trop loin. Et donc, on s’est dit que 1350 donnerait quelques chances. Ensuite on a institué les 33 ans, puis on a accordé à un certain nombre d’institutions l’indulgence « ad instar jubilei », au Puy, par exemple, le jubilé du Puy ; le jubilé de Saint-Jacques de Compostelle. Et vous aviez l’Italie qui manifestement, de plus en plus réclamait… C’était une idée, reprise par les théoriciens de l’époque : l’Empire revient aux Allemands, le savoir aux Français et l’Église, la spiritualité, aux Italiens. L’Université de Paris, l’Empire et la Papauté. Alors, si nous n’avons plus la Papauté que nous reste-t-il ? La délégation romaine, certainement, est venue dire : « il n’y a plus personne, cela ne va plus, il faut que vous fassiez quelque chose, pourquoi est-ce que vous ne revenez pas ? » Et donc, le discours aux Romains, qui est conservé. Nous avons une cinquantaine de ses discours qui sont très intéressants parce que nous avons généralement l’ossature des discours. C’est le drame de toute l’histoire de l’éloquence, parce que l’éloquence est faite de la parole vive, de la présence plus ou moins charismatique, même un enregistrement ne le rend pas. Nous avons les notes prises en latin par le personnage qui s’exprime. Alors nous avons une cinquantaine de, on dit ses sermons, ce ne sont pas vraiment des sermons, souvent ce sont, j’allais dire des "conférences de presse". Le Général, quand il avait un évènement important disait : « Il y a une question qui ne m’a pas été posée ». Cela tient un peu de cela et c’est pour cela que c’est très précieux parce que ce ne sont pas seulement les discours et les sermons qu’il a faits quand il était Pape. Mais la majorité d’entre eux a été tenu par Clément VI. Et il donne la signification des choses.

Par exemple, quand il accueille les vieux cardinaux qui ont négocié une trêve après la prise de Calais, c’est tout à fait significatif : les Français ont perdu Calais, ils ne savent plus trop où se retourner et Clément VI négocie une trêve pour qu’on puisse se ressaisir. C’est à ce moment-là qu’il dit : « Voilà pourquoi, qu’est-ce que cela représente, qu’est-ce que cela représente pour moi, etc… » et c’est extrêmement précieux. Et son discours aux Romains, il y a même dans ces formules, un peu sèches, de notes prises, d’un canevas, vous savez le caractère un peu personnel : « C’est vrai, oh j’aimerai tant vous revoir, je suis très heureux de vous recevoir ici, vous représentez l’humanité tout entière… » Il y a pas mal de pommade, il sait y faire, c’est le diplomate, bien sûr. Il explique pourquoi et il ordonne le jubilé et ils rentrent tout contents…

Question sur sa formation théologique puisque beaucoup de papes à cette époque là ont une formation de canoniste, est-ce que dans les textes que vous avez de Clément VI c’est quelque chose qui ressort ?

M. Rapp : il est certain qu’il est maître en Sainte Écriture, c’est le titre le plus élevé qui puisse être donné à l’Université à cette époque. Il l’est un peu plus tôt, à la demande du Pape, demande suggérée au Souverain Pontife par Philippe VI puisqu’il est à ce moment-là au service de Philippe VI déjà. Donc il a incontestablement des études de théologie complètes. Et si j’ai bon souvenir il est de formation thomiste. Seulement, à ma connaissance, on le lui a pas délivré de titre universitaire ; Je ne crois pas qu’il ait été docteur en droit, en tout cas je ne l’ai jamais vu, mais il a incontestablement une formation de juriste. C’est certain. Il ne peut pas présider la Chambre des comptes du roi de France s’il n’a pas une formation de juriste. Il ne peut pas être appelé en consultation par Jean XXII s’il n’a pas en plus de sa formation de théologien une formation de juriste. Il est certainement juriste. Il est envoyé à 15 ans par l’abbé de La Chaise-Dieu à Paris parce qu’on estime que c’est quelqu’un qui a une intelligence si claire, une possibilité d’assimilation si forte qu’il faut l’envoyer là. Donc de 15 ans à 39 ans, il est à l’Université de Paris. Et il y est très rapidement remarqué parce que Jean de Pouilly est un des représentants de cette fraction des universitaires qui n’aiment pas les ordres mendiants, les franciscains, les dominicains, les augustins, qui sont, considère-t-il, les instruments d’une politique – vous connaissez peut-être l’article du père Congar sur cette conception de l’Église, une conception en quelque sorte fédérative d’évêchés juxtaposés les uns aux autres et au-dessus desquels bien sûr il y a une puissance coordinatrice qui est la Papauté – et les universitaires séculiers, adversaires des ordres mendiants, défendaient plutôt cette position là. Jean de Pouilly en 1318 est un des avocats de cette position qui à travers tout le XIVe et le XVe siècle sera maintenue par les séculiers. Pierre Roger défend avec force la thèse adverse. Il défend donc la suprématie pontificale, la théorie à laquelle se rattache les ordres mendiants. Donc il frappe déjà. En 1318, il a 26 ans, c’est sans doute un licencié en théologie, mais enfin ce n’est pas n’importe qui. Et puis en 1329, je trouve que c’est plus significatif, l’assemblée de Vincennes réunit les légistes représentants de l’autorité royale - les plus célèbre légistes sont ceux qui ont entouré Philippe le Bel, Pierre de Cunières en particulier -, qui défendent la supériorité du temporel dans l’exercice de la justice dans le cadre du royaume de France. Et Pierre Roger défend la position des droits de l’exemption des clercs de toute autorité judiciaire laïque avec force. Or on pourrait dire « Monsieur veut faire une carrière des deux côtés, etc… » Non, apparemment il a choisit une position qui à ce moment-là risque de le brouiller avec Philippe VI. Et il semble au contraire que Philippe VI ait été très frappé par l’habileté, la force de ses convictions et qu’au contraire, puisqu’en 31 c’est Philippe VI qui dit au Pape : « vous ne voudriez pas faire faire de lui un maître en Sainte Écriture ? » C’est incontestablement du point de vue intellectuel un homme supérieur. Certainement. C’est un homme qui a l’intelligence politique. On est toujours tenté de se référer à des personnes… : je vous évoquais le Général, pourquoi pas Jean-Paul II. Il est certain qu’il a des idées, des conceptions, mais il sait qu’il faut qu’il agisse. Cela ne sert à rien de s’enfermer dans ses conceptions, de les claironner à travers le monde et personne n’écoute, et donc il faut agir. Il faut agir en trouvant les gens. Je trouve que le coup de génie c’est Charles IV. Charles IV à ce moment-là n’était même pas le roi de Bohème. C’était le fils du roi de Bohème, il allait devenir roi de Bohème puisque le papa était, (ah dans la chevalerie française !) Jean l’Aveugle : on lui dit que la bataille est perdue, il prend deux chevaliers, on attache les chevaux des deux chevaliers au cheval de Jean l’Aveugle et on charge les Anglais : on sait bien qu’on sera zigouillé tous les trois, cela n’a pas d’importance ! Charles IV dit « non, je viens d’être élu j’ai autre chose à faire » et il s’en va. Clément VI repère, on va s’entendre, on va trouver un « truc ». C’est un truc finalement. Et puis le problème sera réglé : 20 ans, 25 ans, d’interdit sur les villes, cela ne sert à rien, seulement on ne dit pas tout d’un coup, comme cela : « cela ne sert à rien, c’est fini, je tourne la page ». On négocie le virage de telle sorte que personne après ne s’en aperçoive et que tout le monde, ou à peu près, soit content à la fin. Et cela, c’est vraiment un chef d’œuvre.

PS : Le style oral de l’intervention a été respecté. Il manque un passage entre la deuxième et la troisième partie de la conférence (problème de cassette). Les passages en italiques sont les mots que l’orateur met dans la bouche des "personnages", sauf indication contraire ce ne sont pas des citations littérales.

Notes

[1] Les annates étaient un impôt perçu par le Pape sur les bénéfices ecclésiastiques, à chaque vacance du siège doté.

[2] Luc 22, 38

[3] Charles est élu roi des Romains (rex romanorum) le 11 juillet 1346 avec l’appui de Clément VI (ce qui lui vaut le surnom de rex clericorum) contre Louis IV et couronné à Bonn le 26 novembre 1346 (Cf. Wikipedia)