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Un regard héraldique sur la construction

Article de Gérard Boudet paru dans le Bulletin historique de la société académique du Puy-en-Velay et de la Haute-Loire, année 2005, tome LXXXI, p.119-124.

Au milieu du XIVe siècle, à l’abbaye de La Chaise-Dieu, s’ouvre un grand chantier : un pape d’Avignon décide la construction d’une nouvelle église afin de remplacer un édifice plus ancien, d’époque romane. Ce pape c’est Clément VI.

D’après Maurice Faucon [1] , la construction de l’église s’effectue en plusieurs phases, les trois dernières travées occidentales ayant été rajoutées par le neveu de Clément VI, le pape Grégoire XI, environ vingt ans après. Par contre, pour Frédérique Costantini [2] l’église abbatiale était finie à la mort du pape Clément VI, le seul commanditaire de l’édifice. Cet auteur décrit le déroulement du chantier et précise la fin des travaux en novembre 1350.

L’observation des armoiries qui parent l’abbatiale apporte des compléments intéressants à ces études, mais pose aussi quelques questions.

La construction de Clément VI

Pierre Roger débuta sa carrière ecclésiastique, à l’âge de dix ans, dans l’abbaye casadéenne [3]. Après avoir été pourvu de divers prieurés, il devint évêque en 1328 et gravit les échelons de la hiérarchie religieuse pour devenir pape sous le nom de Clément VI en 1342. Il décida rapidement la construction de l’abbatiale de La Chaise-Dieu et il choisit ce lieu pour sa sépulture.

Les armoiries décorant la plupart des clefs de voûte de l’église confirment, s’il en était besoin, cette construction par le pape Clément VI. Ce sont les plus anciennes armoiries observables dans l’abbaye casadéenne. Rappelons leur blasonnement : « d’argent à la bande d’azur accompagnée de six rosés de gueules ». Armoiries des papes Clément VI et Grégoire XI : <i class="spip">d'argent à la bande d'azur accompagnée de six roses de gueules boutonnées d'or, trois en chef et trois en pointe</i>Sur quelques clefs de voûte, l’écu est surmonté des clefs papales posées en sautoir. Les armoiries sont surtout présentes sur les clefs de voûte de la partie orientale de l’église, incitant Maurice Faucon à conclure une construction en deux étapes. Ces armoiries s’observent également sur deux écus encadrant la porte du jubé et sur une belle pierre armoriée, retrouvée lors de fouilles.

À l’extérieur, ces armoiries apparaissent sur quatre écus, deux en haut de chaque clocher. Remarquons les deux clefs en sautoir et la tiare papale surmontant l’écu. Faut-il attribuer ces armoiries à Clément VI, selon la thèse de Frédérique Costantini [4] ou à son neveu, le pape Grégoire XI, comme le propose M. Faucon ? Ces deux papes, étant de la même famille, possédaient des armoiries identiques.

Armoiries des papes sur la tour Clémentine

D’autres intervenants dans la construction de l’abbatiale

Une clef de voûte, située au-dessus du jubé, est ornée des armoiries de Clément VI, mais également d’un écu semé de fleurs de lis. Georges Paul [5] l’attribue aux rois de France qui portaient, à l’époque de la construction : « d’azur semé de fleurs de lis d’or ». Ce semé de fleurs de lis est le motif des armoiries des rois de France jusque vers le milieu du XIVe siècle. Le nombre de fleurs de lis sur ces armoiries passa progressivement à trois [6].

Blason de la famille d'Alègre Contrairement à une croyance trop répandue les fleurs de lis ne sont pas le privilège unique des rois de France. Dans la région, citons, par exemple, les armoiries de l’ancienne famille d’Allègre qui portait : « de gueules, semé de fleurs de lis d’or ». Cette famille s’est éteinte en 1361 avec Armand d’Alègre, donc après la construction de l’église casadéenne. Leurs armoiries ne se distinguent de celles des rois de France que par la couleur du champ : rouge au lieu de bleu. Alors à qui attribuer cet écu observé à La Chaise-Dieu, où les teintes ont disparues ? La famille d’Allègre ou les rois de France, ou encore à d’autres familles portant un semé de fleurs de lis. Mais la présence de cet écu montre l’intervention d’autres donateurs que le pape Clément VI. Il est normal de ne pas trouver trace de ces donateurs dans les comptes de la papauté avignonnaise étudiés par Maurice Faucon et Frédérique Costantini.

La participation de Jean Chandorat

La clef de voûte sur la dernière travée occidentale, près du portail, porte les armoiries de Jean Chandorat, montrant encore une autre participation que celle de Clément VI à la construction de l’église casadéenne. L’écu semble avoir été collé sur la clef de voûte. Abbé de La Chaise-Dieu en 1318, Jean Chandorat fut nommé évêque du Puy en 1342 par le pape Clément VI, récemment élu, charge qu’il occupa jusqu’à sa mort survenue en 1356. Son décès n’intervient que quatre ans après la mort du pape Clément VI. La construction de cette dernière travée est-elle contemporaine de Clément VI ? A-t-elle été effectuée après ? La seule présence des armoiries ne nous permet pas de répondre, mais impose une date extrême : 1356, soit peu de temps après la mort du pape (1352). Ce qui infirme la thèse de M. Faucon qui voyait deux étapes bien distinctes pour la construction de l’église. Selon l’étude de Frédérique Costantini, cette travée fut construite avant le décès de Clément VI. Mais les comptes de la papauté étudiés par cet auteur ne révèlent pas la participation de Jean Chandorat, ce qui n’est pas surprenant.

Armes de Jean Chandorat sur la fermeture d'un coffret (exposé au Trésor) La serrure armoriée d’un coffret fut retrouvée à La Chaise-Dieu, lors de travaux et permet d’observer les émaux des armoiries : « d’or, à trois flanchis d’azur, à la bordure de même ». Remarquons que la bordure est absente des armoiries de la famille Chandorat, mais l’évêque brisa en rajoutant cette pièce [7]. L’évêque a parfois rajouté une crosse au milieu de l’écu comme sur la clef de voûte de l’abbatiale. Les armoiries de Jean Chandorat, avec cette crosse, se retrouvent sur une pierre scellée dans le collatéral sud. Malheureusement une autre pierre a été cimentée par-dessus, cachant en partie les armoiries de l’évêque [8].

La tour Clémentine

Le chevet de l’église abbatiale est flanqué de la tour Clémentine. Une très belle clef de voûte ornée de quatre écus se trouve au rez-de-chaussée de cette tour. La présence des armoiries de l’évêque Jean Chandorat sur l’un des écus, montre que le début des travaux de construction de la tour est antérieur à 1356 (date du décès de l’évêque). Dom François Gardon nous rapporte que Jean Chandorat « donna douze mille et soixante florins d’or pour faire bastir la tour » [9].

Clef de voûte de la tour Clémentine avec les quatre écus

Les armoiries de Jean Chandorat, avec une bordure, sont entourées de celles des évêques du Puy, avec l’épée et la crosse, mais aussi par celles de la famille Chandorat qui se distinguent par l’absence de la bordure. La présence des armoiries des évêques du Puy à côté du titulaire de cette charge, Jean Chandorat, n’apporte pas d’information supplémentaire sur la construction. Celles de la famille de l’évêque indiquent probablement une participation de sa parenté. Mais un autre personnage est désigné par la présence d’armoiries de vair ou vairées sur le quatrième écu.

Les armoiries « de vair » étaient portées par la famille de Vichy, dont on connaît plusieurs représentants dans la région. Mais les témoignages sur les membres de cette famille dans la région de La Chaise-Dieu sont postérieurs au décès de Jean de Chandorat ; or la présence simultanée des armoiries sur la clef de voûte nous incite à rechercher un personnage contemporain de Jean Chandorat. D’autres familles portent de telles armoiries [10]. De plus la pierre ne nous donne pas les teintes et il s’agit peut-être d’un vairé, c’est-à-dire un dessin identique, mais avec d’autres émaux.

À La Chaise-Dieu, ces armoiries s’observent également au-dessus de la porte de la tour Clémentine, et sur un gisant placé dans le collatéral nord. Les armoiries décorent l’oreiller sur lequel nous comptons neuf écus. Si les armoiries appartiennent au même personnage que celui ayant participé avec Jean Chandorat à l’édification de la tour Clémentine, le gisant date probablement de la seconde moitié du XIVe siècle, mais n’a jamais été clairement identifié.

Dom François Gardon et les historiens modernes s’accordent à penser que le pape Grégoire XI, neveu de Clément VI, termina la construction de la tour Clémentine. Ce pape fut élu à la fin de décembre 1370, et il prépara le retour à Rome de la papauté installée depuis 1305 en Avignon. Mais il mourut en 1378.

Les armoiries à la bande accompagnée de six roses s’observent trois fois en haut de la tour Clémentine, sur les murs extérieurs. Deux écus sont visibles de la place Lafayette, ils encadrent une fenêtre de la tour. Le troisième écu est visible du cloître.

Comme sur les clochers, les armoiries sont surmontées de deux clefs en sautoir et de la tiare papale. C’est peut-être du fait de la ressemblance entre les ornements extérieurs des armoiries des clochers et de la tour Clémentine que Maurice Faucon attribua la construction des clochers à Grégoire XI. La tiare au-dessus de l’écu ne permet pas de distinguer les deux papes, car cet ornement s’observe également en Avignon, surmontant des armoiries attribuées à Clément VI. Dom François Gardon relate que, sous l’abbatiat de Guillaume de Lorme, Grégoire XI « fist parachever les couvers des deux églises » ; que signifie ces « deux églises » ? Voulait-il désigner les deux clochers ? Mais d’après Frédérique Costantini, les clochers furent élevés du vivant de Clément VI.

Les armoiries qui ornent l’abbaye de La Chaise-Dieu ne permettent pas de justifier ou d’infirmer la participation de Grégoire XI à la construction des clochers, mais elles montrent l’intervention de plusieurs personnages, dont Jean Chandorat, dans l’édification de l’église ou de la tour Clémentine.

PS : Le titre de l’article est : "La construction de l’église de La Chaise-Dieu, un regard héraldique". Nous l’avons modifié ici pour une question de mise en page.

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Notes

[1] FAUCON Maurice, Notice sur la construction de l’église de La Chaise-Dieu, Paris, 1904.

[2] COSTANTINI Frédérique, L’abbatiale Saint Robert de La Chaise-Dieu, un chantier de la papauté d’Avignon (1344-1352), Paris, 2003 ; « L’église abbatiale de La Chaise-Dieu », dans Bulletin du C.E.R.C.O.R., n° 29, 2000 ; et « Mécène de l’abbaye, le pape Clément VI » dans Le Fil, n° 28, 2001.

[3] GAUSSIN Pierre Roger, L’abbaye de La Chaise-Dieu (1043-1518), Paris, 1962, page 421.

[4] Frédérique Costantini montre que la construction était terminée avant le décès de Clément VI.

[5] PAUL Georges, L’abbaye bénédictine de La Chaise-Dieu, Le Puy, 1951, page 45.

[6] DALAS Martine, Corpus des sceaux français du Moyen Âge, tome II : Les sceaux des rois et de Régence, Paris, Archives nationales, 1991.

[7] BOUDET Gérard, « Les armoiries de Jean de Chandorat et de sa famille à La Chaise-Dieu », dans Bulletin de la Société académique du Puy et de la Haute-Loire, tome LXVII, 1991, pages 139-140. Briser des armoiries signifie ajouter ou modifier un élément afin de les distinguer de celles de la branche aînée.

[8] Une photographie de cette pierre montrant les armoiries de Jean Chandorat avant qu’elle ne soit scellée, mais, est publiée avec une légende erronée dans l’ouvrage de DESCHAMPS Paul, LECLERCQ Dom J., SOUGER Emmanuel, PORTIER Jean A., La Chaise-Dieu, Paris, 1946, page 54.

[9] JACOTIN Antoine, Histoire de l’abbaye de La Chaise-Dieu, par Dom François Gardon, Le Puy, 1912, page 132.

[10] POMARAT Michel, « À propos d’un tombeau de La Chaise-Dieu », dans Bulletin de la Société académique du Puy et de la Haute-Loire, tome XXXXIII, 1965, pages 132-133.