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La Bible en image : pré-histoire des tapisseries de La Chaise-Dieu (Guy Lobrichon)

Conférence de monsieur Guy Lobrichon, professeur à l’Université d’Avignon.

Madame Canévet vient d’exposer l’extrême profondeur de chacune des images de ces tentures de La Chaise-Dieu. Et nous avons vu que chacune des scènes représentées reprend des modèles antérieurs. Je voudrai, pour ma part, attirer l’attention sur ce fait qu’en montrant l’extrême complexité, on conduit petit à petit l’auditeur, et chacun d’entre nous, à penser que cette extrême complexité est faite uniquement pour des ecclésiastiques. Je vais vous montrer d’autres traditions antérieures qui invitent à se poser le problème autrement et, d’une certaine manière, à se poser le problème d’une acculturation religieuse des laïcs, avant les réformes du XVIe siècle, grâce à l’image, en prenant une série de documents que j’appelle des Bibles en images.

Qu’est-ce qu’une Bible en image ?

On peut prendre la définition la plus simple, la plus élémentaire : c’est une Bible qui est faite principalement d’images, autrement dit le texte disparaît presque complètement et le spectateur, celui qui feuillète un livre, celui qui découvre tout à coup ces images a l’œil attiré, sollicité par l’image. Ensuite, il est invité à découvrir le texte qui se trouve par derrière. Ces Bibles en images ont été inventées au cours du Moyen Âge. Il existe, depuis le Ve siècle, une tradition de Bibles illustrées, dotées d’images, que se font faire les grands aristocrates de Rome, d’Afrique du Nord et de Constantinople. On pense, par exemple, à ce que les spécialistes connaissent sous le nom de « Genèse de Vienne », ou le fameux Pentateuque d’Ashburnham [1]. Je ne vais pas remonter à ces documents antiques : ce ne sont pas des Bibles en images, ce sont des Bibles, ou des fragments de Bibles, illustrées. Une moitié de la page est occupée par une image, l’autre moitié par le texte.

Au cours du XIIe siècle, on voit apparaître des tentatives de démonstrations bibliques par l’image. Elles renvoient toutes à ce système traditionnel de l’interprétation chrétienne : c’est-à-dire que l’on découvre dans une image du Nouveau Testament, des images de la Bible judaïque que les chrétiens appellent Ancien Testament et il faut savoir pratiquer, de l’une à l’autre, une interprétation allégorique et spirituelle. La tradition des historiens de l’art connaît deux types de Bibles, que j’appellerai pour ma part des Bibles en images. Ce sont d’une part les Bibles moralisées [2] et d’autre part les Bibles des pauvres . Ces noms sont trompeurs. Bibles des pauvres et Bibles moralisées sont des appellations extrêmement tardives. Les historiens ne sont pas encore parvenus à déterminer le moment précis où apparaît l’appellation de Bible des pauvres. En tout cas, ces Bibles des pauvres n’ont rien à voir avec les pauvres, que ce soit parfaitement clair pour tout le monde. Quand il s’agit de Bibles moralisées, il se trouve que l’appellation surgit au XVe siècle dans un catalogue de bibliothèque à propos d’un de ces livres, mais c’est une appellation qui n’est pas du tout répandue. L’une et l’autre, cependant, ont quand même un certain intérêt.

L’Historia scolastica

Depuis le début du XIIe siècle, dans les Écoles de Paris, qui sont les plus actives, un certain nombre d’individus travaillent sur la Bible pour, en quelque sorte, repenser le monde bouleversé par la première croisade. Cette première croisade conduit à un bouleversement fantastique dans les mentalités. Tout à coup les frontières du monde s’effacent et les Occidentaux prennent conscience d’un potentiel fantastique. Il faut donc réinterpréter ce monde. Les Bibles en images vont servir de formulaires pour la réinterprétation du monde en direction d’un public qui n’est peut être pas nécessairement, en tout cas qui n’est pas toujours, ecclésiastique. Un des premiers grands manuels, utilisé à l’université de Paris dès les années 1200 et puis partout ailleurs, s’appelle L’Histoire scolastique. « Histoire scolastique », cela veut dire une histoire, biblique, parce que le terme historia concerne généralement l’histoire biblique ou liturgique, à destination des étudiants qu’on appellera plus tard les scolastiques. Vers 1165-1170, nous avons la première édition de cette Historia scolastica, de cette Histoire scolastique par son auteur qui s’appelle Pierre le Mangeur [3], à Paris. Qu’est-ce que cette histoire scolastique ? C’est une histoire biblique de l’humanité, depuis la création du monde – idéalement jusqu’à la fin des temps. Pierre le Mangeur n’a pas le temps d’aller jusqu’à la fin. De toute façon il ne connaît pas la fin du monde, mais il n’est pas allé jusqu’à l’Apocalypse. Il s’est arrêté aux Évangiles. Un petit peu après on a pris les Actes des Apôtres. Dans ce travail, il y a toujours une sélection d’épisodes considérés comme parfaitement instructifs, donc des épisodes uniquement historiques. On exclut donc tous les livres sapientiaux par exemple, on exclut un certain nombre de prophètes qui ne sont pas suffisamment intéressant pour une vision de l’histoire universelle comme celle dont les Occidentaux ont besoin depuis le début des Croisades. Cette Historia scolastica influence très profondément la lecture de toutes les images sculptées, de toutes les images peintes qui sont produites en Occident. Elle constitue, évidemment, une source pour toute la tradition ultérieure. Autrement dit, lorsqu’on a un problème d’interprétation d’une image qui, par chance, peut être considérée comme ayant trait à l’histoire biblique, il faut aller voir dans L’Histoire scolastique de Pierre le Mangeur. Dans un deuxième temps, on ira voir d’autres recueils.

La Bible du roi de Navarre

Dans les années 1195-1197, le roi Sanche de Navarre se fait faire une Bible en images. Cette Bible en images est complétée immédiatement par un deuxième exemplaire qui est fait pour Madame, l’épouse du roi de Navarre. L’une et l’autre Bibles sont faites exactement sur le même modèle. Elles reprennent les mêmes images qui sont tirées, pratiquement, du cycle composé par Pierre le Mangeur pour son Histoire scolastique. Le modèle est extrêmement simple. L’image est littérale. On vous montre, par exemple, la Vierge Marie donnant naissance à l’Enfant Jésus. Vous avez sur la page de gauche une petite inscription : « Jusqu’à présent je vous ai raconté l’histoire de l’Ancien Testament, maintenant on va passer au Nouveau Testament, à la vie et aux passions des saints ». Autrement dit, le Nouveau Testament, la Bible, se prolonge dans les vies de saints et, pratiquement, dans toute l’histoire chrétienne. C’est cela qui signe l’importance de ces Bibles en images. Elles ne sont pas simplement des instruments bibliques, elles sont des instruments de lecture de l’histoire universelle et attirent l’attention sur des épisodes considérés comme fondamentaux. Nous sommes donc à l’extrême fin du XIIe siècle, avec les Bibles du roi de Navarre et de Madame de Navarre, ou d’une fille de Navarre, peu importe, on ne sait pas exactement.

Les Bibles moralisées

A Paris, vers 1220-1225, semble-t-il sur suggestion de la reine Blanche – enfin en 1220 elle n’est pas encore reine, elle est l’épouse de Louis VIII, fils de Philippe-Auguste qui meurt en 1223, mais en 1225 elle est bel et bien reine et c’est pour cela que je pense que la première Bible moralisée dont je parle maintenant date des années 1223 et suivantes – la reine Blanche se dit que le beau livre qui circule dans la famille du roi de Navarre pourrait donner lieu à quelque chose de bien plus luxueux. Celle du roi de Navarre est tout de même un peu minable… Pour la famille capétienne on peut faire quelque chose de magnifique. 1220-1225 ? Mais on est en train d’achever, ou à peu près, Notre-Dame de Paris, pratiquement toutes les grandes cathédrales gothiques de la moitié nord de la France sont en cours de construction, sinon d’achèvement. C’est une période d’une richesse absolument stupéfiante. Le royaume de France se trouve vraiment en tête des royaumes occidentaux, concurrencé par l’Angleterre. Dans cette tentative, on voit apparaître quelque chose de tout à fait original.

On gardait le souvenir qu’à chaque mot de la lettre biblique doit correspondre du sens, donc à une image de la Bible en images du roi de Navarre doit correspondre une signification précise. Les maître parisiens, on ne sait pas lesquels car ils sont anonymes, je ne pense pas que ce soient des universitaires, vont mettre en œuvre le système interprétatif. Et le système interprétatif est tout de même brillant. Cette Bible [4] que je situe dans les années 1225 et qui est reconnue par les historiens de l’art actuellement [5] , qui est la plus ancienne et qui est le prototype, destiné à la famille capétienne, sans doute sur la sollicitation de la reine Blanche de Castille, mère du futur Louis IX et elle-même épouse du roi Louis VIII, cette Bible montre les images et leur signification.

Par exemple, nous avons un passage du livre des Rois avec Jéroboam [6]. Vous avez une correspondance matérielle, enfin symétrique : vous voyez un autre personnage qui n’est pas un roi mais qui est le démon et un texte dans la marge vous donne l’explication : ce que Jéroboam signifie c’est « diable ». Jéroboam égale donc diable. Et le diable, dit le texte, le diable conseille à tout le peuple de sortir et d’aller adorer les idoles. Et vous trouvez une très belle idole sur une stèle, une idole classiquement représentée comme un Mars, une statue de l’Antiquité. Les textes sont en ancien français, l’imagerie est très simple.

Dans les 5-10 ans qui suivent, une seconde édition de la Bible moralisée apparaît. Les textes sont en latin. Le système de présentation de la page est amélioré, les textes ne sont plus à l’extérieur mais dans le centre, comme si on voulait attirer l’attention sur l’importance du texte et la rigueur du texte. Une question se pose : la première édition, faite pour la famille, est en français ; la deuxième édition, faite pour la famille, est en latin ; alors tout ce qu’on raconte sur les textes en latin illisibles, incompréhensibles, pour les laïcs doit être balayé, si je dis vrai ? Or je dis vrai. Il est parfaitement clair que les Bibles moralisées, et on en connaît quinze exemplaires, n’ont circulé qu’entre les mains et dans les trésors d’une part de la famille capétienne et d’autre part de la famille Plantagenêt qui, même s’ils se battent entre eux, n’en sont pas moins apparentés. Ces livres sont destinés à des laïcs, à des princes, et ils développent une interprétation biblique qui, je le rappelle, est une interprétation de l’histoire universelle. On a donc associé dans ces Bibles-là l’image et le texte, mais l’image est toujours dominante, c’est celle-là qui compte. Et l’image est toujours très forte. Une Bible moralisée complète comme celle qui est conservée à Tolède [7] appartient à une tradition qui se met en place, destinée aux couches très supérieures de la société, une tradition de Bibles en images à signification d’encyclopédie universelle de l’histoire d’un point de vue très religieux mais, avec la Bible moralisée, avec l’interprétation spirituelle de chaque médaillon attirant l’attention sur la signification morale et allégorique de chacun des évènements.

Les Bibles des pauvres

Tout à coup, au XIIIe siècle, on découvre une Bible des pauvres. Vous avez là l’exemplaire probablement primitif de ce qu’on appelle la Bible des pauvres que vous avez vu tout à l’heure, et que vous pouvez voir dans sa version début XVIe siècle dans l’abbatiale de La Chaise-Dieu. Ici, il s’agit d’une Bible des pauvres sur parchemin qui est confectionnée dans une abbaye autrichienne, dans une zone qui serait le sud-est de la Bavière et l’ouest de l’Autriche, donc extrêmement localisée, et conservée à Saint-Florian [8] . Elle est en latin, d’où la conclusion habituelle que c’est fait pour les moines car il n’y a que les moines qui puissent comprendre. Nous avons vu ces pages de huit médaillons de la Bible moralisée, ici nous n’avons plus que deux médaillons : c’est un peu appauvri tout de même. Le système graphique est simplifié au maximum. Vous avez deux registres par page avec, au centre, un médaillon par registre. J’insiste sur le fait que, dès le début du XIVe siècle, c’est-à-dire vers 1310, le système interprétatif des Bibles des pauvres est au point puisque on retrouve exactement ici ce que madame Canévet nous détaillait tout à l’heure, avec quelques variantes. Avec un texte : « On lit dans le livre de la Genèse… » et vous voyez Moïse et le buisson ardent. Le buisson étant lui-même accompagné d’un serpent qui désigne un certain arbre. D’autre part, Gédéon avec la fameuse toison. Le système est donc pratiquement au point puisque vous pouvez découvrir aussi les petites citations de prophètes : quatre prophètes. Du début du XIVe au début du XVIe siècle, le système est pratiquement identique, simplement les mises en forme graphiques vont être différentes. Vous avez pu voir que, sur la tapisserie de La Chaise-Dieu, on arrive à une complexité affolante. Ici on a affaire à un document d’une extrême simplicité graphique, qui lui-même, et le système des médaillons le montre, reprend les formules expérimentées usque ad nauseam dans les Bibles moralisées. Là c’est un système simple. […] Vous voyez les correspondances, les symétries qui sont mises en forme ? En fait, l’épisode du buisson ardent correspond à l’épisode du péché originel graphiquement, mais aussi il invite à réfléchir, à établir des relations réfléchies entre tous ces épisodes.

Ces Bibles des pauvres se développent, exploitent un matériel très ancien, madame Canévet nous le rappelait, se perfectionnent. On peut montrer maintenant une autre Bible des pauvres …

La Bible de Saint-Florian, l’archétype conservé des Bibles des pauvres vers 1310, est suivie d’une longue postérité, toujours dans la zone germanique. Je tiens à préciser que ce que vous voyez là est la reproduction d’un manuscrit produit en Allemagne, disons la région de la Saxe, à peu près, Thuringe, peut-être plus précisément, dans les années 1430. Le modèle, vous le voyez, reste d’une extrême simplicité. En haut et en bas, il y a du texte en allemand et en latin. Le texte allemand étant toujours accompagné du texte latin. La structure est extrêmement simple. Vous avez toujours le même système. ©B. VaticaneIci pour l’Annonciation : le grand médaillon central, les quatre petits médaillons des prophètes et puis à gauche et à droite les épisodes de l’Ancien Testament qui préfigurent la scène christique du médaillon central. Ici cela renvoi évidemment au péché originel avec le serpent et à droite, le personnage de Gédéon. C’est quelque chose d’extrêmement stylisé. Ce n’est pas du grand art, je vous l’accorde. Au XVe siècle on sait parfaitement faire des œuvres du plus haut niveau artistique. Or là, la Bible des pauvres s’est, d’une certaine manière, appauvrie stylistiquement, artistiquement : elle est faite pour être reproduite de plus en plus facilement par des ateliers qui n’ont pas besoin d’une compétence exagérée. Et c’est ainsi que, en Allemagne, au XVe siècle, on peut voir circuler des centaines de Bibles des pauvres. je veux bien alors qu’on me dise : « mais cela reste fait pour les moines, cela reste fait pour les ecclésiastiques », il faut m’expliquer simplement pourquoi on a éprouvé le besoin de styliser de plus en plus pour aboutir à une reproduction rapide du manuscrit et, d’autre part, pourquoi l’image est de plus en plus simplement lisible. Pourquoi, enfin, ce manuscrit-là se trouve entre les mains de la famille Függer. Si ce sont des gens très riches, pourquoi ne se sont-ils pas fait faire une « Bible des pauvres » pour gens riches ? Non, je crois que, vraiment, c’est ce type de manuscrit qui circule au XVe siècle entre les mains d’un grand nombre de gens.

Alors cela m’amène à un certain nombre de réflexions. Il faut savoir que ces régions de l’Allemagne centrale, du sud de l’Allemagne ont été extrêmement atteintes par les objectifs des réformateurs du début du XVIe siècle. Il faut se dire, aussi, qu’une longue tradition qui remonte à l’empereur Justinien et aux Pères de l’Église de l’Antiquité tardive et qui continue pendant tout le Moyen Âge occidental aussi bien que oriental, conseille aux souverains, aux princes, de lire la Bible et de préférence chaque année. Philippe de Mézières, vers 1380, dit clairement au petit Charles VI de faire comme son père en lisant la Bible entière une fois par an. On sait par ailleurs que, depuis le début du XIe siècle, un certain nombre de laïcs demande qu’on leur traduise la Bible, qu’on leur donne la Bible en main. C’est avéré en tout cas vers 1170 pour un certain Valdo, un marchand de Lyon, qui se fait faire une traduction du Nouveau Testament en langue romane par deux chanoines de la cathédrale de Lyon. On conserve dans un certain nombre de bibliothèques, un grand nombre de Bibles en langue vernaculaire du Moyen Âge qui ont appartenues à des laïcs. Si elles présentent souvent des marques de possessions d’abbayes, de monastères, c’est qu’il faut savoir qu’un certain nombre de gens donne leurs biens aux monastères, aux églises, etc.… Donc l’argument ne tient pas. Je veux dire par là qu’une acculturation biblique se fait par le texte mais qu’elle circule d’une manière beaucoup plus efficace par les images et que lorsqu’on arrive à mettre au point non seulement l’image littérale mais sa signification, à ce moment-là on part gagnant pour une véritable connaissance du donné biblique dans l’ensemble des populations atteintes par la christianisation. Ce qui représente tout de même, et c’est pas mal, l’Europe occidentale à la fin du Moyen Âge. Je voulais simplement attirer l’attention sur ce point et aussi corriger : je crois réellement que bien d’autres que les moines étaient capables de lire et que les moines, eux, ne pouvaient pas se passer de lire à la fin du Moyen Âge, c’était une obligation absolue.

Donc dans l’interprétation générale de ces Bibles en images, il faut savoir reconnaître les traces d’une adaptation de ces instruments à d’autres publics que ceux que, par paresse intellectuelle et depuis trop longtemps, nous voulons limiter. Non. La Bible n’a jamais été interdite à la lecture sauf en cas de crise, c’est-à-dire en cas d’hérésie manifeste. Mais dans ce cas, l’interdiction n’est jamais passée dans les documents officiels de l’Église romaine, c’est-à-dire dans les Décrétales. Elle est simplement rapportée dans les copies du concile de Toulouse de 1229. Point. Lorsque les Lollards, en Angleterre, dans les années 1380-1390, discutent de façon extrêmement sévère avec leurs évêques et archevêques à propos de la lecture de la Bible, les évêques et archevêques, les après les autres, finissent par reconnaître qu’on ne peut pas interdire la lecture de la Bible aux laïcs, on ne peut pas interdire aux laïcs la possession de Bibles. Cela fait tomber tout à coup un certains nombres d’images qu’on colporte encore et qui tendent à maintenir le Moyen Âge dans cette ambiance d’obscurité, de temps obscurs, le Moyen Âge tel que le voyait les hommes de la Renaissance, un monde vide, sans aucun intérêt. C’est-à-dire qu’entre l’Antiquité de saint Augustin et Érasme, encore que Érasme était parfaitement compétent en matière de théologie médiévale, mais entre Augustin, Ve siècle, et les grands auteurs du XVIe siècle, il y aurait un grand vide, un grand trou. Non. Non et non. Tous, au XVe siècle, savaient très bien ce dont ils étaient les héritiers et c’est pour cela qu’ils ont fabriqué les réformes du XVIe siècle.

Je vous remercie de votre attention.

Notes

[1] Paris , BnF, manuscrit nouvelle acquisition latin 2334, du VIe siècle sans doute) : on en trouve la notice sur le site Gallica de la BNF. www.gallica.bnf.fr/anthologie/notices/00195.htm

[2] On en trouve des exemples sur le site de la BnF

[3] En latin Petrus Comestor (Mangeur de livres), ainsi surnommé en raison de son appétit pour la lecture. Théologien français (Troyes vers 1100-Paris vers 1179), chanoine et chancelier de Paris en 1164.

[4] Bible moralisée de Vienne, Österreichische Nationalbibliothek, Ms. 2554.

[5] Je pense à John Lowden (L’historien de l’art John Lowden (Courtauld and Warburg Institute, University of London) a étudié l’un des chefs-d’ œuvre de la peinture sur livre au Moyen Âge, les Bibles moralisées des XIIIe et XIVe siècles (cf. John Lowden, The Making of the Bible moralisées, 2 vol., University Park (PA), The Pennsylvania State University Press, 2000) et Yves Christe et toute l’équipe qui a travaillé avec Yves Christe

[6] Jéroboam, dans la Bible moralisée de Vienne. (N.d.A.)

[7] On est pratiquement sûr maintenant que la Bible qui est conservée par le chapitre-cathédrale de Tolède (trois énormes volumes, un trésor de l’humanité à n’en pas douter, et qui comporte cinq mille trois cent cinquante médaillons à peu près, à raison de huit médaillons par page), est arrivée en Espagne par un geste de courtoisie de Louis IX envers son cousin, Alphonse X le Sage, vers 1250. (N.d.A.)

[8] Un des exemplaires primitifs de la Bible des pauvres, c’est-à-dire la Bible des Pauvres de saint Florian en Autriche (Sankt-Florian, Stiftsbibliothek, Hs. III. 207, vers 1310) (N.d.A.)