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L’héraldique et les teintes des tapisseries de La Chaise-Dieu

Articles de Gérard BOUDET, « L’héraldique et les teintes des tapisseries de La Chaise-Dieu », dans Chroniques historiques du Livradois-Forez, n°18, 1996, p. 33-38 et un complément p. 25-27 de la même revue dont nous n’avons pas les références complètes.

La Chaise-Dieu possède un riche patrimoine héraldique avec un grand nombre d’armoiries ornant l’abbaye. La plupart de ces armoiries apparaissent sans leurs teintes. Initialement, plusieurs écus devaient être probablement peints, et quelques armoiries de Clément VI sur les clefs de voûte de l’abbatiale portent des traces de couleurs.

Il existe encore quelques écus ayant conservé leurs teintes. Par exemple, un fermoir retrouvé lors de fouilles, exposé dans une vitrine de la tour Clémentine, est orné des armoiries des Chandorat. Les armoiries de Jean Bonnefoy sur la croix du jubé ont gardé leurs coloris. Mais le plus bel ensemble d’armoiries en couleurs s’observe sur les tapisseries du chœur de l’abbatiale et de la tour Clémentine. Deux types d’armoiries participent au décor de ces tapisseries : celles de l’abbaye de La Chaise-Dieu et celles de la famille de Saint Nectaire. Mais nous observons une inversion des émaux « d’azur » et « d’argent » sur certains écus, notamment sur les armoiries de l’abbaye casadéenne. Ainsi, certaines règles de composition des armoiries, ne sont plus respectées. Sommes-nous en présence d’une curiosité héraldique ? Avant de proposer une explication plus évidente, rappelons quelques points.

Les armoiries des Saint-Nectaire

La plupart des auteurs attribuent à Jacques de Saint Nectaire, abbé de La Chaise-Dieu de 1491 à 1518, la commande des tapisseries [1] , mais M. de Framond suggère que d’autres membres de cette famille auraient pu participer financièrement pour doter l’abbaye casadéenne de cette richesse [2] . Les armoiries de cette famille sont largement représentées sur les tapisseries : quatorze fois dans le chœur de l’abbatiale et cinq fois sur les trois tapisseries de la tour Clémentine. Seulement deux des onze tapisseries du chœur ne sont pas décorées des armes des Saint-Nectaire. Toutes ces armoiries sont placées en haut des tapisseries, accompagnées d’une crosse (onze fois) ou d’une mitre (huit fois). Les armoiries des Saint-Nectaire sont, d’après les armoriaux : « D’azur, à cinq fuseaux d’argent accolés en fasce » ; et, par leurs sceaux, quelques membres de cette famille sont connus pour briser en ajoutant un lambel ou d’autres meubles [3]. Mais les émaux d’azur et d’argent paraissent parfois inversés sur les tapisseries, ce que M. de Framond attribue à une brisure [4].

Rappelons qu’une brisure est une petite modification des armoiries utilisées par un cadet, pour distinguer ses armoiries de celles des autres membres de sa famille : il brise les armes familiales, le plus souvent, en ajoutant une petite figure. Une intéressante étude a récemment été publiée sur la famille de Balsac avec généalogie et brisure des armoiries [5], mais, pour beaucoup d’autres familles, il est souvent difficile, faute de documents, de connaître les brisures utilisées par tous les membres d’une même famille ; c’est le cas des Saint-Nectaire. De plus, ces brisures peuvent être modifiées ou supprimées au cours de la vie du personnage, à la suite d’un événement important, d’une nomination…

Les armoiries de l’abbé Jacques de Saint-Nectaire (ou de sa famille, pour tenir compte des remarques de M. de Framond) s’observent également, mais sans les teintes, sur deux clefs de voûte de la chapelle des Pénitents, ancien réfectoire des moines. Deux anciennes clefs de voûte, semblables aux précédentes, déposées sur une terrasse, à l’entrée de la chapelle des Pénitents, pourraient, peut-être, provenir de la galerie est ou sud du cloître, galeries aujourd’hui disparues [6]. Les armoiries des Saint-Nectaires au-dessus de la porte de l'abbé qui donne dans le cloîtreLe linteau d’une porte de la galerie sud de ce cloître est décoré des armes des Saint-Nectaire, l’écu brochant sur une crosse. Un autre écu, brochant aussi sur une crosse, se trouve au-dessus de la porte d’accès au grand escalier entre l’église et le cloître. Enfin, une plaque est accrochée dans l’église abbatiale, sur le mur du collatéral sud. Elle est richement ornée et l’écu des Saint-Nectaire, de forme fantaisie, supporté par deux créatures fabuleuses, est timbré de la mitre.

Les armoiries de l’abbaye casadéenne

C’est le Roi Louis XII qui, en 1501, attribua des armoiries à l’abbaye de La Chaise-Dieu [7] : « écartelé : aux 1 et 4 d’argent, à la bande d’azur accompagnée, de six rosés de gueules ; aux 2 et 3 d’azur, à trois fleurs de lys d’or rangées en fasce ; sur le tout, brochant, la main de Saint-Robert d’argent ». Huit des onze tapisseries du chœur de l’église sont ornées de ces armoiries. Sur six d’entre elles les armoiries de l’abbaye sont accompagnées de celles des Saint-Nectaire, mais la septième et la onzième tapisserie [8] ne portent que les armoiries de l’abbaye, celles des Saint-Nectaire ne sont pas représentées. Armoiries de l'abbaye au bas de la tapisserie des saintes femmes au tombeauLa neuvième tapisserie est décorée de deux écus, l’un, en bas, sous la scène représentant les saintes femmes devant le tombeau vide du Christ, l’autre dans le coin en haut à droite. Les sept autres tapisseries sont ornées d’un seul écu aux armes de l’abbaye toujours situé dans la partie supérieure. Une seule des trois tapisseries de la tour Clémentine est parée d’un écu aux armes de l’abbaye casadéenne. Nous avons signalé ci-dessus l’inversion des émaux d’argent et d’azur sur les armoiries des Saint-Nectaire, mais il faut également remarquer cette inversion sur les armoiries de l’abbaye de La Chaise-Dieu. Or il est difficile d’invoquer une brisure pour cette dernière car il s’agit d’une communauté religieuse et non d’une famille. Dans le chœur, seul l’écu dans le bas de la neuvième tapisserie correspond au blason [9] cité précédemment. Pour tous les autres le champ [10] des quartiers 1 et 4 [11] est « d’azur », ou plutôt gris bleu, alors que la bande [12] de ce même quartier et le champ des quartiers 2 et 3 paraît « d’or » ou « d’argent ». Sur la seule tapisserie de la tour Clémentine où apparaissent les armoiries de l’abbaye, « l’azur » est devenu jaune mais « l’argent » est resté bien blanc. Sur le reste de cette tapisserie le regard est attiré par quelques bandeaux très blancs, noués sur la tête de personnages, qui se détachent sur les scènes représentées, où les couleurs semblent un peu passées.

On rencontre d’autres écus aux armes de l’abbaye, mais les émaux n’apparaissent pas. Sur ces armoiries les trois fleurs de lys ne sont plus rangées en fasce (c’est-à-dire alignées au milieu des deux quartiers de l’écartelé), mais disposées « deux et une » (c’est-à-dire deux fleurs de lys en haut et une au-dessous). Cette modification, qui rappelle les armoiries des rois de France [13] , est intervenue au cours du XVIIe siècle. On pourra admirer ainsi, un panneau du balcon à gauche en regardant l’orgue, le devant du maître-autel, des boiseries au rez-de-chaussée de la tour Clémentine et une pierre sculptée dans le mur en face de la porte d’entrée de la chapelle des Pénitents [14]. Les armoiries de l’abbaye sont gravées dans les médaillons des chandeliers datés de 1740, disposés sur le maître-autel. Un deuxième médaillon est orné de l’emblème des mauristes alors que le troisième représente différents personnages étudiés par G. Paul [15] .

Les émaux en héraldique

En héraldique, les teintes utilisées pour représenter les armoiries se nomment les émaux. Ils se divisent en deux catégories : les métaux qui sont d’argent et d’or (c’est-à-dire blanc et jaune) et les couleurs qui sont principalement d’azur, de gueules, de sinople, de sable (c’est-à-dire bleu, rouge, vert, noir) [16].

L’héraldique ne reconnaît pas les nuances : une teinte bleu clair, bleu marine ou bleu ciel se traduira toujours par le qualificatif « d’azur ». Ainsi, sur la plupart des tapisseries de La Chaise-Dieu, le champ des quartiers 1 et 4 des armoiries de l’abbaye, qui apparaît gris bleu, devrait se blasonner « d’azur ».

Une autre règle importante de composition des armoiries interdit de mettre une pièce ou un meuble de couleur sur un champ de couleur différente, ou inversement, une pièce de métal sur un champ d’un autre métal [17]. Cette règle ne s’applique pas aux différents quartiers de l’écartelé qui sont considérés comme des armoiries juxtaposées, ni aux meubles brochant sur tout l’écu (comme la main de saint Robert) qui, par définition, recouvrent différents émaux. Cette règle est très bien respectée dans la composition des armoiries, mais il existe toutefois quelques rares exceptions. Ainsi nous avons admiré au musée de Cluny, à Paris, sur les célèbres tapisseries de « la Dame à la Licorne », les armoiries de la famille Le Viste où la règle d’association des émaux est transgressée : « de gueules, à la bande d’azur chargée de trois croissant d’argent » [18].

À La Chaise-Dieu, si l’inversion des émaux d’azur et d’argent est volontaire, les roses de gueules se trouvent sur un champ d’azur et les fleurs de lys d’or des deux autres quartiers sont sur un champ d’argent ou d’or, et la règle d’association des émaux n’est pas suivie. L’or et l’argent sont parfois difficiles à distinguer, les teintes des tapisseries étant un peu défraîchies, mais si le champ est d’or comme les fleurs de lys, il n’est plus possible de discerner ces dernières. Avec l’inversion des émaux, les armoiries sur certaines tapisseries de La Chaise-Dieu deviennent peu aisées à lire, ce n’était probablement pas la volonté de l’abbé Jacques de Saint Nectaire, ou de tout autre personnage qui en commanda la fabrication. Est-ce une erreur des cartonniers ou des lissiers lors de la confection ? Cela parait peu probable.

Un peu de chimie des colorants

Les teintes des tapisseries du XVIe siècle sont dues à des colorants naturels, qui ont une composition chimique, comme les tissus qui leurs servent de support. Les molécules des colorants, des tissus et de tous les corps sont « vivantes », et leurs formules chimiques peuvent se modifier en réagissant avec les autres composés qui les entourent. Le changement de formule chimique se répercute sur les propriétés de la matière, comme par exemple, sur la couleur. La teinte d’un objet dépend surtout de sa composition chimique et de l’éclairage sous lequel il est vu, mais d’autres facteurs peuvent intervenir dans la couleur d’un objet [19].

Le chimiste n’est pas surpris des changements de teintes de la matière, et tous les lycéens, sous la direction de leurs professeurs de chimie, ont réalisé des expériences les mettant en évidence : par exemple le passage du jaune au bleu ou du bleu au jaune du bromothymol, de l’incolore au violet de la phénolphatléïne, en fonction de l’acidité du milieu, etc. Les changements de couleurs sont bien souvent un moyen d’observer une réaction chimique ou d’effectuer une analyse pour connaître la composition d’une substance. Citons, par exemple, les tests d’analyses biologiques qui s’effectuent aujourd’hui en utilisant une bandelette dont la couleur vire selon le taux de tel produit à détecter. Mais la chimie ne se passe pas uniquement dans les tubes à essais des laboratoires, elle est présente partout et des réactions chimiques s’effectuent constamment dans la matière qui nous entoure [20]. Par exemple, l’oxygène et l’humidité de l’air sont responsables de la rouille du fer ou de la formation de vert-de-gris sur le cuivre : c’est une réaction chimique avec changement de couleur.

Les colorants textiles utilisés au XVIe siècle étaient souvent extraits des plantes, mais les techniques de teintures n’étaient pas toujours très bien maîtrisées ; il faut attendre la fin du XVIIe siècle pour obtenir plus de perfection [21]. Les pigments, bleu tel que l’indigo et le pastel [22], jaune tel que la gaude ou rouge tel que la garance, sont couramment utilisés pour teindre les textiles, mais ce sont des composés organiques qui s’altèrent sous l’action de la lumière [23]. La couleur obtenue dépend évidemment du colorant utilisé, mais aussi de la fibre textile et du mordant. Les fibres d’origines animales, telles que la laine, sont composés en grande partie de kératine, une protéine ; alors que la cellulose intervient pour une grande part dans la composition des fibres d’origines végétales telles que le coton. Le mordant est une substance, généralement un ion métallique, qui permet de fixer le colorant sur la fibre textile, il est utilisé lorsque ces derniers présentent une faible affinité chimique [24]. La couleur obtenue lors de la teinture, mais aussi sa stabilité dans le temps, dépendent de la nature du mordant. L’opération de mordançage est parfois inutile, par exemple la teinture du coton par l’indigo s’effectue sans mordant.

Avec le temps la structure chimique des fibres textiles est modifiée, entraînant des changements dans la liaison avec le colorant et, par conséquent, des modifications de teintes. Une expérience de modélisation est proposée par C. Bureau et M. Defranceschi, ou la coloration vire du jaune au rouge et au bleu en fonction de la polarité du milieu, simulant le vieillissement des fibres textiles [25].

De plus M. Pomarat signale l’utilisation de fil d’argent dans la confection des tapisseries de La Chaise-Dieu [26]. Or chacun connaît l’oxydation de ce métal et les transformations qui en résultent. Les fils d’argent ont-ils été utilisés pour les motifs « d’argent » des armoiries ? Nous n’avons pas la possibilité d’examiner les tapisseries pour répondre à cette question. Des fils de métal furent utilisés dans d’autres tapisseries. Celle de l’Adoration des Mages du musée du château d’Ecouen a été examinée par des scientifiques qui signalent une pellicule grisâtre, due à la corrosion, recouvrant les fils de métal [27].

Dans le cas des tapisseries de La Chaise-Dieu il est difficile d’identifier les réactions chimiques qui ont probablement conduit à l’inversion des émaux des armoiries, il faudrait effectuer des analyses dans des laboratoires équipés [28]. De plus nous ne connaissons pas l’histoire, de près de cinq siècles, de ces tapisseries qui ont été probablement malmenées lors des guerres de religion, pendant la période révolutionnaire et les différentes phases de l’histoire casadéenne. Il est possible que des réactions chimiques se soient produites, par exemple, lors d’un incendie, des gaz se dégagent et peuvent réagir avec les colorants et modifier leurs compositions chimiques et leurs teintes. Beaucoup d’autres effets peuvent être envisagés.

Les modifications ne se sont pas effectuées uniquement sur les armoiries mais il est difficile de dire si le costume d’un personnage doit être bleu ou blanc. Par contre il nous semble que la mer sur la huitième tapisserie devrait être bleue afin que Jonas, le poisson et le bateau ressortent mieux. Mais nous remarquons surtout l’hostie présentée par le Christ dans la Cène, sur la quatrième tapisserie qui apparaît gris-bleu. Ne devrait-elle pas être blanche (c’est-à-dire « d’argent » en héraldique) ? D’autres remarques sur les teintes pourraient être formulées, mais chacun les énoncera selon sa sensibilité artistique. Par contre, les teintes des armoiries de l’abbaye de La Chaise-Dieu sont connues et peuvent servir de référence pour restituer certaines couleurs des tapisseries, si une restauration était envisagée.

Lors d’une visite au château de Villeneuve-Lembron, qui possède également un beau patrimoine héraldique, nous avions aussi été abusé par l’observation des teintes des armoiries de Rigault d’Aureille. Il faut donc se méfier des couleurs observées sur les œuvres d’art, qui peuvent se modifier en vieillissant.

L’HÉRALDIQUE ET LES TEINTES DES TAPISSERIES DE LA CHAISE-DIEU - (COMPLÉMENT)

Au cours de l’hiver 1995-96 l’entreprise LP3 Conservation [29] fut chargée d’effectuer un nettoyage de la tenture de l’abbaye de La Chaise-Dieu. Seules les tapisseries accrochées dans le chœur de l’église ont subi cette opération. Des contacts, pris avec cette société, permettent de répondre à certaines questions, ou de vérifier quelques hypothèses émises dans la première partie de cette étude, alors sous presse [30].

Rappelons que la tenture du chœur de l’abbatiale retrace la vie et la Passion du Christ. Chaque scène est encadrée de deux épisodes de l’Ancien Testament. Deux types d’armoiries participent au décor : celles de la famille de Saint-Nectaire : « d’azur, à cinq fuseaux d’argent accolés en fasce » ; et celles de l’abbaye de La Chaise-Dieu : « écartelé, aux 1 et 4 : d’argent, à la bande d’azur accompagnée de six roses de gueules ; aux 2 et 3 : d’azur, à trois fleurs de lys d’or rangées en fasce ; sur le tout, brochant, la main de Saint-Robert d’argent ».

Mais, sur de nombreuses tapisseries les émaux d’azur et d’argent semblent inversés, cette inversion étant due à une modification des couleurs d’origine.

Au fil des siècles, la tenture datant du début du XVIe siècle, les couleurs se sont dégradées. L’ensemble a pris un aspect fané, plus ou moins accentué selon les pièces, qui toutefois n’enlève rien à l’intérêt de cette œuvre d’art. Déjà au siècle dernier, Hyppolyte Malègue déplorait l’état des tapisseries [31]. Il avait publié des dessins effectués d’après ses photographies. Toutefois, malgré le soin apporté, la reproduction n’est pas toujours conforme, nous remarquons notamment des erreurs dans le tracé des armoiries. Ces dessins étant en noir et blanc, nous ne pouvons juger de l’aspect des émaux sur les armoiries. Mais une note dans le texte laisse soupçonner une dégradation des teintes déjà visible au XIXe siècle. Depuis, plusieurs travaux d’entretien ont été effectués. Le denier, datant de cette année 1996, consistait essentiellement en un dépoussiérage et une modification du système d’accrochage. Mais une restauration plus poussée serait l’occasion d’une étude plus approfondie et permettrait, peut-être, de connaître les couleurs originales. En effet, l’exposition à la lumière est tenue pour principale responsable de la dégradation des couleurs, or l’envers des tapisseries est protégé de la lumière par une doublure. L’examen de l’envers des tapisseries de La Chaise-Dieu serait possible lors du démontage de la doublure, au cours de travaux de restauration. Une étude de ce type a notamment été effectuée sur la célèbre tenture de l’Apocalypse d’Angers et fut l’objet d’intéressantes publications [32] . L’examen de l’envers de ces dernières tapisseries permit de connaître les couleurs d’origine mais aussi d’obtenir des informations sur les techniques de tissage et les précédentes restaurations.

L’aspect délavé de la tenture de l’abbaye casadéenne s’explique par la dégradation des molécules de colorants ; et ainsi, l’azur, c’est-à-dire le bleu, des armoiries laisse place à la couleur de la fibre textile : un blanc ou un jaune pâle, blasonné d’argent ou d’or par l’héraldiste.

Mais on observe également, sur les armoiries, la modification inverse : « d’argent », en « azur », plus déconcertante. Martine Plantée de l’Atelier LP3 Conservation nous a confirmé la présence de fil d’argent dans la confection des armoiries de l’abbaye casadéenne. C’est une fine lame de ce métal qui est enroulée sur un fil de laine. Mais l’altération du métal est plus complexe que nous l’avions supposé. Une partie du métal est oxydé en sulfure d’argent, mais Martine Plantée observe aussi une usure du métal laissant apparaître la couleur du tissu sous-jacent. De plus certaines zones sont reprisées avec un autre fil. Même avec des jumelles, l’observation de la tenture accrochée dans le chœur de l’abbatiale ne nous avait pas permis d’appréhender ces détails.

Évidemment ces observations, si elles répondent aux questions de l’héraldiste, interpellent le chimiste qui cherchera une explication à ces modifications des fils d’argent. Pour former du sulfure d’argent, la présence de l’élément soufre est nécessaire. D’où vient ce dernier ? Risquons quelques suggestions après avoir rappelé que l’argent métallique réagit facilement avec le soufre ou ses composés [33] . La maîtresse de maison mentionnée vous recommandera de ne pas utiliser des couverts en argent pour déguster certains aliments, comme les œufs qui contiennent une bonne proportion le soufre [34]. Mais la laine des textiles est formée en grande partie d’une protéine, la kératine, qui contient aussi du soufre [35]. La formation de sulfure d’argent peut dors s’expliquer par le contact du fil métallique avec la laine du tissu. Avec le temps la réaction se poursuit en profondeur. Une fois le sulfure d’argent formé, sa structure étant différente de celle du métal, il affaiblit probablement la solidité des fils, d’où l’observation de l’usure de l’argent par un effritement. Ces propositions pour expliquer la dégradation de l’argent sont évidemment à confirmer par des études de laboratoires que nous n’avons pas les moyens de réaliser.

La présence de fils d’argent confirme qu’à l’origine les armoiries représentées sur la tenture de l’abbaye de La Chaise-Dieu correspondaient bien au blason habituel.

L’atelier LP3 Conservation a également réalisé un nouveau système d’accrochage des tentures du chœur de l’abbatiale. Ce système, par velcro [36], favorisera une meilleure conservation, mais permettra aussi de mieux apprécier les tapisseries, plus étalées et moins déformées par des plis. D’ailleurs un système semblable a été adopté pour d’autres œuvres du même genre, par exemple pour la tenture de la vie de la Vierge à Beaune [37]. De plus les tapisseries de La Chaise-Dieu ont été suspendues plus en avant, afin d’obtenir une meilleure visibilité : précédemment le bas de la tenture était dissimulé par le haut des stalles.

Espérons, grâce au travail des restaurateurs, une longue conservation de ces fragiles chefs-d’œuvre, pour le plus grand plaisir des générations futures.

PS :

Cet article a été rédigé en 1999, soit avant la création du Trésor. A cette époque, certaines tapisseries étaient exposées dans la salle du premier étage de la Tour Clémentine.

Depuis mai 2013, les tapisseries ne sont plus exposées ni dans le chœur ni au Trésor : elles ont été déposées en vue d’un nettoyage et d’une restauration…Après leur restauration, qui comporte l’enlèvement des doublures et donc la découverte des teintes plus proches de l’original, elles seront exposées dans un musée actuellement en projet et que nous espérons achevé en 2015…

à découvrir également :


Notes

[1] M. POMARAT et P. BURGER, Les tapisseries de l’abbatiale Saint-Robert de La Chaise-Dieu ; G. PAUL, L’abbaye bénédictine de La Chaise-Dieu.

[2] M. de FRAMOND, « Héraldique et mécénat des Saint-Nectaire à La Chaise-Dieu », Chroniques Historiques du Livradois-Forez, H.S. n° 28 : Le Canton de La Chaise-Dieu, 1995. Et aux journées rencontres de 2012 organisées par les Amis de l’abbatiale, M. Sagnial a relevé le fait que dans son Histoire de La Chaise-Dieu, Dom V. Tiolier notait que les tapisseries avaient été aussi commandées (et financées) par l’abbaye elle-même

[3] P. de BOSREDON, Sigillographie de l’ancienne Auvergne (XIIe, XVIe siècle).

[4] Voir note 2.

[5] J. GIREL, « Les Balsac ou l’ascension d’une famille d’Auvergne », Almanach de Brioude, 1995.

[6] G. BOUDET. « Quelques armoiries dans le canton de La Chaise-Dieu », Chroniques Historiques du Livradois-Forez, H.S. n° 28 : Le Canton de La Chaise-Dieu, 1995

[7] DOM GARDON, Histoire de l’abbaye de La Chaise-Dieu ; G. BOUDET, « Parcours héraldique en l’abbaye de La Chaise-Dieu », Livre programme du 24e festival de La Chaise-Dieu, 1990 et en ligne.

[8] En se plaçant devant l’autel, et en regardant les tapisseries, nous les comptons en partant de notre gauche, dans le sens des aiguilles d’une montre. Ceci correspond à l’ordre chronologique des scènes de l’Évangile représentées sur les tapisseries.

[9] Blason : c’est la description des armoiries avec le langage héraldique ; écu : c’est la surface sur laquelle sont dessinées les armoiries.

[10] Champ : c’est l’émail qui recouvre le fond de l’écu, sur lequel sont disposés les pièces et meubles.

[11] Écartelé : lorsque l’écu est partagé en quatre parties, appelées chacune quartier, et numérotés de 1 à 4.

[12] Bande : pièce oblique disposée en travers de l’écu.

[13] Armoiries des rois de France depuis Charles V : « d’azur à trois fleurs de lys d’or posées deux et une ».

[14] Voir note 6.

[15] G. PAUL, « Les chandeliers et le crucifix de l’église de La Chaise-Dieu », Bulletin de la Société Académique du Puy et de la Haute-Loire, tome XXX, 1950.

[16] Il existe d’autres couleurs et il faudrait aussi ajouter les fourrures qui n’interviennent pas dans les armoiries des tapisseries de La Chaise-Dieu et que nous passons donc sous silence.

[17] En héraldique on appelle meuble toutes les figures que l’on peut placer à divers endroits de l’écu lors de la composition des armoiries. Les roses, les fleurs de lys, par exemple, sont des meubles. Une pièce est une figure géométrique qui partage l’écu (exemples : bande, chef, fasce).

[18] F. JOUBERT, La tapisserie médiévale au musée de Cluny.

[19] K. NASSAU, « L’origine de la couleur », Pour la Science, n° 38, décembre 1980.

[20] Voir par exemple : R. DAUDEL, L’empire des molécules.

[21] L. JATTEAU, Teinture naturelle des laines employées en tapisseries, tapis et broderie.

[22] P. G. RUFINO, Le pastel, or bleu du pays de cocagne.

[23] G. DELCROIX, M. HAVEL, Phénomènes physiques et peinture artistique.

[24] M. CAPON, V. COURILLEAU, C. VALETTE, Chimie des couleurs et des odeurs.

[25] C. BUREAU, M. DEFRANCESCHI, Des teintures égyptiennes aux micro-ondes 100 manipulations de chimie.

[26] Voir note 1.

[27] M. HOURS et collaborateurs, La vie mystérieuse des chefs-d’œuvre. La science au service de l’art.

[28] II existe des centres spécialisés, qui effectuent de remarquables travaux pour reconstituer l’histoire d’une œuvre d’art. Voir, par exemple : A. RINNY, F. SCHWEIZER, L’œuvre d’art sous le regard de la science. Voir aussi note 27.

[29] Atelier LP3 Conservation à Semur-en-Auxois.

[30] Voir ci-dessus : Gérard BOUDET, « L’héraldique et les teintes des tapisseries de La Chaise-Dieu », dans Chroniques historiques du Livradois Forez, n° 18. 1996.

[31] Hyppolyte MALÈGUE, Album des tapisseries de La Chaise-Dieu.

[32] Francis MUEL, Antoine RUAIS, Christian de MÉRINDOL Francis SALET, et collaborateurs, « La tenture de l’Apocalypse d’Angers », Cahiers de l’Inventaire n° 4 ; Francis MUEL, Antoine RUAIS, François LASA, Patrice GIRAUD. Tenture de l’Apocalypse d’Angers. L’envers & l’endroit. L’Inventaire Images du patrimoine.

[33] P. PASCAL. R. COLLANGES, Nouveau traité de chimie minérale, tome III.

[34] Hervé THIS, Les secrets de la casserole.

[35] Le soufre se trouve au niveau des cystéines, un des acides aminés entrant dans la composition des chaînes pepitidiques de la laine. Un pont disulfure, c’est-à-dire une liaison chimique faisant intervenir deux atomes de soufre, peut se former entre des résidus cystéines. Ces ponts disulfures sont en partie responsables des propriétés de la laine et ainsi la différencient d’autres textiles comme la soie.

[36] Martin JACOBS, « Le velcro », dans Pour la science, n°227, 1996.

[37] Brigitte FROMAGET, Judith KAGAN, Martine PLANTÉE, Michel ROSSO, La tenture de la vie de la Vierge. Collégiale de Beaune Côte-d’Or, L’Inventaire Images du patrimoine.