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L’abbaye de La Chaise-Dieu et ses relations avec les jansénistes (O. Hurel)

par Daniel Odon Hurel

Ce texte est la transcription de l’intervention de M. Daniel Odon Hurel, directeur du CERCOR et directeur de recherche au CNRS, lors de la Journée-Rencontre du 24 septembre 2011. Le style oral a été conservé. Une publication critique par le CERCOR est prévue. Les titres ont été mis pour aérer le texte et ne sont pas le fait de l’orateur.

Merci infiniment, Jacques, de cette invitation et pour avoir honoré le CERCOR de partager ce moment.

Oser parler de La Chaise-Dieu à l’époque moderne est quelque chose qui est pour moi extrêmement rassurant car cela signifie que l’on a dépassé toutes ces décennies d’historiographie durant lesquelles on considérait que l’histoire monastique c’était du Moyen-Âge et après c’était n’importe quoi.

Ce dont je voudrais vous parler, c’est de La Chaise-Dieu à travers trois éléments. D’abord quelques petits éléments de présentation de La Chaise-Dieu dans la Congrégation de Saint-Maur. En d’autres termes, La Chaise-Dieu moderne n’est plus La Chaise-Dieu avec son un réseau, etc…. C’est une abbaye parmi deux cents abbayes qui appartiennent à une congrégation, c’est une abbaye parmi d’autres, donc pas plus importante que Saint-Augustin de Limoges, que Saint-Alyre de Clermont, c’est au même niveau que Sainte-Angèle même, pour aller dans de tous petits lieux monastiques. Après, ils ont une histoire différente. La Chaise-Dieu a une histoire importante. Les mauristes en sont totalement conscients. Ce sont des gens qui arrivant, étant du sang neuf dans des lieux qui ont une histoire pluriséculaire, vont tout faire pour s’assimiler à cette histoire et pour en prendre l’héritage, et cela passe par plein de choses y compris par faire un travail de monographie imposé — pas destiné à être publié — mais imposé à chaque monastère : il faut pouvoir faire l’histoire de ces monastères et on se met dedans pour être les successeurs. C’est comme cela qu’on a la monographie de Dom Victor Tiolier qui entre complètement dans ce cadre-là et qui vous sera présentée.

Mgr SoanenJ’évoquerai juste un petit peu cela et ensuite je parlerai de deux évènements, enfin d’un évènement qui me semble important : c’est l’arrivée en 1727 en exil à La Chaise-Dieu d’un des personnages-clé du jansénisme épiscopal, du jansénisme gallican, français, c’est-à-dire l’évêque de Senez, Jean Soanen (Swanin puisque c’est comme cela qu’il faut dire, ou Jean Suanène). Et donc cette arrivée-là, à La Chaise-Dieu, a eu aussi des conséquences sur la communauté des moines certainement et sur le jansénisme dans Saint-Maur certainement aussi.

L’abbaye de La Chaise-Dieu dans la Congrégation Saint-Maur

Provinces de la Congrégation Saint-Maur L’abbaye de La Chaise-Dieu est réformée par Saint-Maur dans les années 1640. C’est assez compliqué, cela se passe difficilement. Il reste à mon avis à faire une thèse extraordinaire à faire sur La Chaise-Dieu à l’époque moderne. Il y a des travaux à mener. Je ne suis pas allé aux archives départementales donc je n’ai pas travaillé sur les archives de La Chaise-Dieu. J’ai travaillé essentiellement sur la matricule des bénédictins de Saint-Maur, c’est-à-dire sur la liste des 9 000 moines avec leur date de naissance, leur lieu, etc., leur lieu de profession, leur décès et sur les différents documents émanant plutôt de l’échelon central de la Congrégation et non pas du monastère lui-même, donc ce que je vais dire ne vaut qu’à travers ce regard. Ce ne sont que des études locales dans les archives locales qui pourront et qui devront préciser un certain nombre de choses.

La Chaise-Dieu est la 67e abbaye concernée par la Congrégation de Saint-Maur, réformée par la Congrégation de Saint-Maur dans ces années 1640, quelques années à peine après la grande abbaye de Marmoutier de Tours. On est à cette même période. Ces questions de chronologie sont importantes : Marmoutier, près de Tours, qui constituera le lieu des chapitres généraux de la Congrégation à la fin du XVIIe siècle et une grande partie du XVIIIe siècle, pas tout mais une grande partie du XVIIIe siècle. On ne peut pas dire que Saint-Germain-des-Prés est la maison-mère. Il n’y a pas de maison-mère. Saint-Germain-des-Prés c’est la maison [à Paris] : on est dans le système français parisien, donc c’est à Paris que cela se passe, — c’est le lieu où est le régime de la Congrégation, c’est-à-dire la direction : le Supérieur général, les Assistants, le Dépositaire… sont dans cet endroit-là à côté de la communauté de Saint-Germain-des-Prés, mais les chapitres généraux, sauf exception, ne se passent pas à Paris, mais à la Trinité de Vendôme, à Saint-Benoît-sur-Loire, à Marmoutier, donc dans des lieux différents et c’est important.

Dans les années 1670, la Province de Chezal-Benoît — parce qu’il faut vous dire que la Congrégation de Saint-Maur est divisée en six Provinces, qui ne sont pas des provinces ecclésiastiques comme les archevêchés ; ce sont de grosses provinces : Province de France, Province de Normandie, de Bourgogne, de Gascogne… et la Province du Centre, d’un très grand centre, s’appelle Chezal-Benoît à cause de l’abbaye de Chezal-Benoît, abbaye de Chezal-Benoît qui a été le siège d’une Congrégation importante, fondamentale pour l’histoire du monachisme moderne français, au XVIe siècle essentiellement, et qui est une congrégation qui se fait avaler par la Congrégation de Saint-Maur dans les années 1630. Donc Chezal-Benoît, c’est, en France, la première réforme monastique moderne. C’est-à-dire où les monastères ne sont plus indépendants les uns des autres mais sont réunis par un chapitre général, etc…

Province de Chezal-Benoî tDonc la Province de Chezal-Benoît réunit, en 1670, 27 monastères et va de l’océan Atlantique jusqu’à l’Auvergne — comprise, c’est-à-dire de Saint-Jean d’Angély, par exemple, à Saint-Alyre de Clermont en passant par Poitiers, Bourges, Saint-Savin sur Gartempe , Brantôme, Saint-Augustin de Limoges et Solignac, par exemple. Donc c’est ce grand espace-là et La Chaise-Dieu entre dans cet espace-là. C’est-à-dire qu’elle est gérée de Paris comme étant dans ce réseau-là. C’est-à-dire que si les religieux passent de monastère en monastère, ce qui est tout à fait possible dans la Congrégation de Saint-Maur, ils restent dans la Province. Vous pouvez avoir des moines d’ici qui sont allés faire une partie de leurs études à Saint-Jean d’Angély, qui sont allés ailleurs et qui reviennent à La Chaise-Dieu, il y a un mélange, ce qui est tout à fait différent de la tradition médiévale plus ancienne.

Une abbaye importante de la Province

La Chaise-Dieu est une des abbayes les plus importantes de la Province — c’est un fait — au niveau de la population, du nombre de moines. Par exemple, dans les années 1770-1780, La Chaise-Dieu réunit entre 15 et 21 moines ce qui en fait l’abbaye la plus peuplée de la Province avec Saint-Jean d’Angély ou Saint-Maixent (Saint-Maixent l’École, maintenant(, et nettement devant Saint-Alyre de Clermont et Saint-Sulpice de Bourges. C’est assez intéressant : c’est une abbaye qui au XVIIIe siècle est une des plus importante de la Province. Il faut avoir recours aux archives locales pour pouvoir préciser cela et analyser cela sur le long terme. Là ce sont des sondages que j’ai pu obtenir grâce à des travaux déjà publiés.

Des prieurs d’expérience

Si La Chaise-Dieu est une abbaye importante de la Province, il lui faut des prieurs d’expérience. Je vous rappelle que les prieurs, dans la Congrégation de Saint-Maur, ne sont pas élus par le chapitre conventuel mais ils sont nommés par le chapitre général qui se réunit tous les trois ans. Donc un prieur est nommé pour trois ans, il peut être renouvelé une fois au même endroit d’affilé. Après normalement, il doit faire une vacance, il ne peut pas rester prieur trois triennats de suite mais il peut le redevenir après. Et c’est ce qui va se passer, en particulier à La Chaise-Dieu, à la période de l’exil de Soanen où un des prieurs va rester quasiment tout le temps de l’exil de Soanen, étant très proche.

Sur les 38 prieurs mauristes de La Chaise-Dieu nommés par le chapitre général, tous sont des moines d’expérience. Le passage à La Chaise-Dieu se fait assez régulièrement en « milieu de carrière », — excusez-moi du terme, mais quelque part, dans ce système centralisé cela ressemble plutôt à cela : cela ressemble à de la carrière plutôt qu’à de l’abbatiat idéal tel qu’on peut l’imaginer à partir de la lecture de la Règle de saint Benoît ; on passe d’un endroit à l’autre… — assez régulièrement en milieu de carrière, parfois avant une nomination comme Visiteur dans une autre Province. Un Visiteur dans chaque Province a un rôle essentiel, c’est vraiment le relais majeur entre le régime de la Congrégation et les monastères d’une Province. Et assez régulièrement, comme dans toute la Congrégation après 1750, — La Chaise-Dieu c’est comme le reste —, après avoir assuré des fonctions de professeur dans un monastère d’études. À partir des années 1750, la plupart, ou un très grand nombre de prieurs, ont d’abord été enseignants, de rhétorique, de philosophie, de théologie, ont pu être maître des novices, dans différents monastères. Parce que dans chaque Province, on ne fait pas profession où on veut : vous venez à La Chaise-Dieu parce que vous connaissez un moine et il vous envoie au noviciat de la Province et une fois que vous avez fait votre noviciat on vous envoie dans d’autres monastères. Vous tournez d’année en année pour faire vos études.

On peut retenir quelques noms de prieurs, ce sont des exemples : Philippe Rafier qui a été le dernier Procureur général de la Congrégation à Rome et qui fut ensuite prieur entre 1717 et 1720 et surtout Dom Léonard Brunier, dont je vous parlais, qui est resté 9 années prieur ici, une fois 6 ans, une vacance et de nouveau 3 ans, pendant la présence de notre exilé.

Un lieu de formation

La place de La Chaise-Dieu dans la Province explique aussi qu’à différentes reprises le monastère fut choisi non pas comme noviciat — en règle générale les deux noviciats de la Province sont Limoges et Clermont et on comprend très bien : ce sont deux abbayes urbaines et dans les deux parties [de la Province] : l’Auvergne d’un côté et Limoges couvre un peu tout l’ouest de la Province, sauf qu’entre 1776 et 1787 il y a un noviciat ici pour une raison que j’ignore —. Par contre, La Chaise-Dieu est un lieu d’accueil de cours de théologie et de philosophie pour les jeunes profès de la Province, donc régulièrement il y a un cours ici dès la fin du XVIIe siècle et au XVIIIe siècle. Cela signifie qu’à ces dates, le monastère était suffisamment bien pourvu sur le plan des bâtiments pour pouvoir recevoir une bonne dizaine de moines supplémentaires, de jeunes moines, au cours d’une année. Il faut les loger, il faut aussi avoir une bibliothèque, une capacité d’accueil, donc c’est un signe important s’il faut comparer avec les travaux qui ont pu être faits au monastère. On peut ainsi relever que La Chaise-Dieu accueille en 1718 un cours de théologie, en particulier, mais aussi entre 1730 et 1741, un cours de philosophie en 1728 et un séminaire des jeunes profès en 1734, 43 et 1750. C’est extrêmement intéressant à noter car cela veut dire que pendant la période d’exil de Soanen à La Chaise-Dieu, qui fait de La Chaise-Dieu une espèce de plate-forme du jansénisme, Soanen reçoit ici des dizaines et des dizaines de lettres qui viennent de la France entière, mauriste ou pas mauriste, pour affirmer leur soutien à la cause janséniste. Cela veut que dans ce monastère le jansénisme est partout et la Congrégation de Saint-Maur maintient quand même des cours de théologie ici. Des jeunes profès, — l’idéal pour le pouvoir royal serait de les protéger —, se retrouvent là sans aucun problème et c’est toute la question de la gestion du jansénisme dans Saint-Maur et du double-jeu parfois.

Les religieux de La Chaise-Dieu

J’ai relevé, à partir de la matricule des mauristes et à partir d’un certain nombre d’éléments, environ 170 religieux qui ont à un moment donné séjourné ici soit parce qu’ils y sont morts — c’est comme cela que je les repère le plus facilement évidemment —, soit parce qu’ils y ont été prieurs, soit par différents biais mais il y a en a d’autres et ce sont les archives locales qui pourront les donner surtout s’il reste des archives de délibérations capitulaires. Sur ces 170 religieux, je compte les 23 mauristes nés à La Chaise-Dieu et sur lesquels je vais revenir dans un instant. Pour l’essentiel, ces religieux sont originaires du diocèse de Clermont et des diocèses proches, ce qui est totalement conforme à la tradition et aux études qui ont été faites sur le recrutement mauriste. Ils ont fait profession la plupart du temps à Clermont et à Limoges, vous avez compris pourquoi.

Il y a aussi quelques convers : il y a 9 convers qui sont morts à La Chaise-Dieu parmi lesquels 7 au XVIIe siècle, ce qui pourrait signifier aussi que le recrutement en convers s’est peut-être affaibli au XVIIIe siècle, et qu’il y en avait peut-être moins qu’au début de l’histoire de la Congrégation, ce n’est pas impossible mais cela on n’a pas beaucoup travaillé là-dessus. Et on compte enfin une dizaine de commis stabilisés. Les commis sont des laïcs. Ils ne font profession monastique du tout, ce ne sont pas du tout des moines. Ils peuvent être des domestiques. Cela peut êtres des gens qui ont une formation et qui se retrouvent rattachés à un monastère par contrat et qui vont s’occuper d’un certain nombre d’affaires. Dans certains tout petits monastères, par exemple dans la région parisienne, j’en avais repéré un ou deux qui étaient des fils de commerçants et qui ont tenu le temporel du monastère : comme il y avait 3-4 moines, ce sont vraiment eux qui tenaient les cordons de la bourse dans le monastère.

Il n’est pas inintéressant de se pencher sur les religieux décédés à La Chaise-Dieu dans les années de présence de Soanen. Peut-on, par exemple, se poser la question de savoir si certains religieux d’horizons plus lointains, c’est-à-dire qui ne seraient pas de la région mais qui seraient nés dans les diocèses du nord de la France, etc… si ces religieux ont obtenu d’être transférés auprès de celui qui s’appelait, entre 1727 et l’année de sa mort 1740, le prisonnier de Jésus-Christ, c’est comme cela que Soanen signait ses lettres. Difficile de répondre à cette question précisément car il faudrait compléter la documentation par les archives de la période. Cependant, la matricule permet d’identifier quelques religieux venus du Mans, du diocèse d’Évreux — on est quand même un peu loin —, du diocèse d’Agen, donc de diocèses qui se situent totalement hors de la Province, ce qui signifie quand même que ces moines-là, au moment de Soanen, au moment de l’exil, se sont retrouvés moines ici, ce qui n’était pas dans la nature des choses de traverser la France entière et de se faire transférer dans un monastère si lointain sauf pour des raisons peut-être de discipline, mais ce n’est pas le cas.

Reste la question des religieux nés à La Chaise-Dieu, ils sont plus d’une vingtaine. La remarque n’aurait de véritable intérêt, je vous l’accorde, que si l’on faisait une analyse comparative avec d’autres monastères de ce type, ce que je n’ai pas fait pour ce jour et qui serait de se demander si localement un monastère a un pouvoir d’attraction. Évidemment, je vais dire oui pour La Chaise-Dieu mais l’intérêt c’est de comparer. Plus intéressant, le fait de relever la présence manifeste de religieux de la même famille : frères, neveux, cousins sans doute. Je vais vous donner des noms qui ne me disent absolument rien, car je ne connais pas l’histoire des familles de La Chaise-Dieu, mais il serait intéressant d’aller beaucoup plus loin, surtout pour une famille, la famille Marcland qui donne 6 religieux entre 1657 et 1719, dont des religieux qui auront un rôle non négligeable au sein de la Congrégation dans son ensemble. Vous avez, par exemple, Dom Robert Marcland qui meurt en 1724 et qui fera une très longue carrière de prieur, Visiteur, et même assistant du Supérieur général. Vous en avez un autre, Pons, qui sera plusieurs fois prieur et Visiteur. Ou encore un Placide Marcland qui sera un des prédicateurs officiels de la Congrégation de Saint-Maur et qui va passer sa vie à circuler dans toute la France.

Il n’est pas inintéressant non plus de voir que ces religieux ont été très fins au moment de la crise janséniste et je me doutais qu’ils avaient "louvoyé" parce que pour rester supérieur d’un monastère pendant la crise janséniste, il fallait quand même soit ne pas avoir été Appelant, par rapport à la Bulle Unigenitus de 1713, soit n’avoir pas voulu signer l’appel à recourir à un concile, ou alors il fallait avoir rétracté son appel et être entré dans le jeu du pouvoir royal et accepter la situation. Une lettre d’un des Dom Marcland à l’évêque de Senez est intéressante car elle laisse apparaître quelque chose, et en la relisant je me demande s’il n’y a pas en plus des liens de parenté entre Marcland et Soanen :

Je sais qu’on a voulu — c’est Marcland qui écrit en 1735 à cet évêque — inférer de certains propos que je n’étais plus le même. Je vous déclare que je pense comme j’ai toujours pensé — cela est par rapport au jansénisme — et sur les irrégularités même du dernier chapitre — cela est extrêmement compliqué — mais que je ne saurais approuver certains « vaillantistes » de notre Congrégation pour les nommer ainsi, qui veulent absolument la détruire par leur zèle immodéré.

Cela est une position extrêmement intéressante : à l’intérieur de Saint-Maur il y a les « durs durs durs » qui veulent aller jusqu’au bout et ceux qui disent : il ne faut pas tout casser. Et la position de Soanen, je vous en parlerai tout à l’heure, elle est plutôt l’idée de ne pas tout casser, ce qui en fait quelqu’un d’intéressant.

Faites-moi la grâce d’être persuadé, Monseigneur, que dans tout ce qui me paraîtra et vrai et juste, je ne suis pas homme à changer si aisément et par ambition dans les sentiments surtout de vénération, d’estime et d’attachement que j’ai conçu à si juste titre pour votre sacrée personne depuis le premier jour de votre exil. Il est vrai, que devenu votre voisin — cela veut dire qu’à un moment donné il est revenu à La Chaise-Dieu — je ne vous ai pas rendu de longues fréquentes visites comme vous avez bien daigné m’en faire de tendres reproches. Je n’en ai pas été moins, je vous proteste, attentif à m’informer de l’état de votre santé et de prendre part à tout ce qui vous intéresse. J’en puis prendre pour garant ma parenté que vous honorez de votre bienveillance. La vôtre même à la quelle je suis sensiblement attachée peut aussi me rendre quelque témoignage là-dessus.

C’est un des ces religieux de la famille Marcland qui manifestement a une position tout à fait intéressante à l’intérieur de la Congrégation.

Dom Morel par Jean Restout, Trésor de La Chaise-DieuIl y a aussi les Chaptard qui fournissent deux religieux. Il y a un Thorillon ou Tourillon et parmi ces religieux deux d’entre eux sans doute aussi furent des gens importants dont Innocent Bonnefoy qui est mort prieur de Marmoutier en 1708, Marmoutier de Tours. Bonnefoy était né à La Chaise-Dieu. Et surtout Dom Robert Morel qui est quelqu’un d’extrêmement important à Saint-Maur, c’est sans doute un des bénédictins français des premières décennies du XVIIIe dont l’œuvre spirituelle fut la plus diffusée dans toute l’Europe bénédictine du XVIIIe s. Il est né à La Chaise-Dieu. Il a écrit un certain nombre d’œuvres qui ont eu un succès assez important à l’époque et ont connu beaucoup de rééditions, françaises déjà, une Retraite de dix jours, des Méditations sur la Règle de saint Benoît, des Entretiens spirituels sur les Évangiles, sur la Passion, pour la préparation à la mort, pour la fête et l’octave du Saint-Sacrement, une traduction de l’Imitation de Jésus-Christ et un Du bonheur d’un simple Religieux…, un certain nombre de textes de ce type-là dont certains furent traduits en allemand par des bénédictins allemands, en italien, en latin, donc cela veut dire une diffusion européenne. Et ce sont des traductions qui courent jusqu’en 1770, donc tout le XVIIIe s. Il y a donc, à mon sens, un véritable pouvoir d’attraction de La Chaise-Dieu.

Grâce à la présence de jeunes profès venant y poursuivre plusieurs années d’études, La Chaise-Dieu apparaît comme une abbaye dynamique. C’est certain. Bien que située dans un environnement rural et ce bien avant qu’y soit exilé notre cher évêque, l’évêque de Senez dont je vais parler.

Un évêque janséniste en exil à La Chaise-Dieu

Pourquoi cet exil ?

Mgr Jean Soanen, Musée Crozatier, Le Puy en Velay L’histoire est assez connue dans ses grandes lignes et je vais essayer d’être le plus bref possible :

1713, Bulle Unigentus condamne un livre de Pasquier Quesnel et condamne le jansénisme. À la suite de cela un certain nombre d’évêques et après eux un certain nombre de religieux, de prêtres, de communautés religieuses féminines, manifestent pour des raisons diverses et pas toujours les mêmes, une espèce d’opposition à cette bulle. Un appel à un concile est lancé pour revenir sur cette bulle. Ce concile n’aura jamais lieu. L’appel, lui, va être diffusé et quand il est diffusé il va y avoir tout un système de gens qui vont envoyer des lettres pour adhérer à l’appel, comme on signe une pétition sur internet, on adhère à l’appel. On va appeler ces gens-là les Appelants. On est en 1717, 1718, 1719, dans ces années-là. Entre 1717 et 1720, il y a un mouvement d’appel très fort. À Saint-Maur on considère qu’il y a environ 900 moines qui vont répondre à cet appel et dès l’instant qu’il y a cette situation, le chapitre général très embêté, car ce sont des communautés entières, ce ne sont pas que des appels individuels, ce sont des communautés entières, ce sont parfois des professeurs avec leurs élèves, leurs moines étudiants. C’est une protestation, une prise de parole publique pour des moines donc c’est transgresser quelque chose, c’est extrêmement fort. Cela a des conséquences très fortes. Le pouvoir demande qu’un certain nombre de moines soit exilé et on va envoyer des moines à droite à gauche dans d’autres monastères. Et très curieusement vont se créer des petits pôles jansénistes. C’est le cas à Saint-Vincent du Mans, au Bec-Hellouin qui devient une espèce de petit Port-Royal mauriste. Ce n’est pas encore le cas de La Chaise-Dieu dans les années 1720. Jean Soanen est un de ces évêques mais comme c’est le plus âgé et le moins puissant, au niveau familial etc… le pouvoir va s’acharner sur lui. On ne va pas s’attaquer à Colbert de Croissy, l’évêque de Montpellier, qui est exactement comme Soanen et reçoit des centaines de lettres comme lui.

On va organiser un concile provincial, la province d’Embrun puisque l’évêché de Senez est dans cette province, pour juger l’évêque, Soanen. L’évêque est convoqué en septembre 1727, et le 22 le concile déclare l’évêque de Senez suspendu de toutes fonctions épiscopale et sacerdotale — c’est extrêmement violent —, mais pendant des décennies entières, parfois entre 1725 et 1750, des couvents de moniales ont été privés de sacrements pendant 20-30 ans par le pouvoir — il est suspendu jusqu’à sa rétractation de son appel. Il va de soi qu’il ne va pas se rétracter. Une lettre de cachet l’envoie à l’abbaye de La Chaise-Dieu.

Le choix de La Chaise-Dieu

Pourquoi l’abbaye de La Chaise-Dieu ? Pour l’instant, je n’ai pas la réponse exacte. Ce qui est sûr c’est que Soanen est né à Riom donc il est d’ici, du diocèse de Clermont — qui était aussi le diocèse de La Chaise-Dieu — et son exil dans une abbaye du diocèse peut s’expliquer par cette proximité même si le choix de ce lieu pouvait sembler peu idéal étant donné le grand âge du prélat, il meurt à 93 ans en 1740, donc en 1727 [il a 80 ans…] Il y a une biographie qui explique que d’autres lieux auraient été évoqués, en particulier Viviers. Il semblerait que ce soir un dénommé Claude le Blanc [1], connu pour ses sympathies gallicanes et jansénistes, et qui avait été déjà au secrétariat à la guerre entre 1718 et 1723, qui avait été limogé et qui en 1726 est rappelé au pouvoir. On a une lettre qui semblerait indiquer que c’est lui qui a négocié avec La Chaise-Dieu. Cependant, pour qu’un tel personnage se retrouve à La Chaise-Dieu, la décision a dû être prise à Paris mais pour l’instant je n’ai aucun élément au niveau central, pas de lettre par exemple, permettant d’indiquer comment cela s’est fait exactement. Il semble aussi que l’Évêque de Clermont d’alors, Massillon, oratorien comme Soanen, qu’il connaissait parfaitement et qui avait des sympathies d’une certaine façon aussi, Massillon a proposé l’abbaye de Sainte-Alyre en disant que c’était mieux par rapport aux rudesses du climat et que la veille de son départ il refuse que son exil soit transféré à Riom. Soanen refuse et là nous sommes dans la construction très janséniste de l’image de l’homme persécuté : l’exil est là, on a dit que c’était là, c’est très rude, il fait très froid, ce n’est pas en ville, etc… mais c’est une forme de sacrifice, de martyre et il le dit lui-même. Apprenant le lieu de son exil, Soanen l’évoque dans une lettre du 2 octobre 1727 :

C’est dans l’Abbaye de La Chaise-Dieu, au diocèse de Clermont en Auvergne, et à vingt lieues de Lyon. L’abbaye est de St. Benoît, Congrégation de St. Maur, dont les Religieux sont la plupart aussi savant que pieux, et dans les sentiments de St. Augustin et de St. Thomas. Je ne pouvais guère espérer une plus douce destinée ; et j’en bénis Dieu.

Il n’est pas encore arrivé… il apprend qu’il va y aller…

Son installation à La Chaise-Dieu

Le 13 octobre, le prélat part pour La Chaise-Dieu, passe par Grenoble, Lyon et arrive à la fin du mois d’octobre, plus exactement le 21 comme il l’écrit lui-même :

Me voici arrivé […], dans le lieu de ma retraite, où Dieu me destinait par la main des hommes malintentionnés […]. J’y suis entré le 21 au soir, et j’y éprouve déjà un grand froid, parce que le lieu est un vrai désert, et d’une grande élévation, qu’il est parallèle et au niveau de notre Puy de Dôme, l’une de notre plus haute montagne d’Auvergne.

Les conditions difficiles du voyage furent sans doute réelles même si les biographes mettent en perspective les pénitences et les souffrances endurées. Évidemment les biographes très hagiographes en rajoutent, c’est du pain béni… Cependant, les témoignages concordent :

De Lyon, dit un des biographes, il partit pour La Chaise-Dieu et eu beaucoup à souffrir dans la route. Souvent, il fût obligé d’aller à pieds pour éviter des pas [des lieux] très dangereux. Enfin il arriva au lieu de son exil où le froid était si grand que quand il fallut descendre de chaise, on le trouva raide et sans pouvoir remuer. Des religieux le prirent et le portèrent dans la salle [dans le chauffoir] [2].

Restent à évoquer les conditions matérielles d’installation et de vie de Soanen par rapport à la communauté voisine. Alors je livre des textes et nous verrons ce qu’il en est. Deux textes apparaissent précieux pour comprendre à la fois les lieux et la compagnie de Soanen. Le prélat est logé dans ce qui est appelé l’appartement des hôtes, nous sommes en 1727, permettant néanmoins d’accueillir d’autres hôtes comme ceux qui viendront rencontrer l’exilé lui-même, car on vient le voir, peut-être pas novembre-décembre mais on vient le voir.

Un vieux corps de logis dont la vue est bornée par une haute muraille. On monte à la chambre qu’occupait le prélat par un escalier de planches dont l’entrée est étroite et obscure. L’aumônier et les domestiques occupaient une chambre qui n’était séparée de celle du St Évêque que par des planches [une cloison]. Une veille tapisserie de verdure couvrait les murs de la cloison. M. de Senez voulait la faire ôter, comme un meuble qui ne convenait pas à la simplicité d’un Évêque. Mais on lui fit observer que ce meuble était nécessaire pour couvrir toutes les fentes de la muraille et de la cloison, sans quoi sa chambre ne pourrait être habitée. Il mangea d’abord à la table du Prieur [cela veut dire qu’il mange avec les moines, c’est extrêmement important], faisant maigre et suivant les exercices de la Communauté, autant que ses forces le lui permettraient. Mais ayant été incommodé du maigre, on l’obligea à faire gras. Alors il se réduisit au pur nécessaire. On ne lui servait ni gibier, ni volailles. Un morceau de bouilli à dîner ; le soir, un hachis de ce qui restait du bouilli. C’était le fond de sa nourriture.

Voilà ce que dit une des biographies [3].

On a un autre témoignage qui est transcris dans les Nouvelles ecclésiastiques de 1731 et qui confirme ce que je viens de lire. Il s’agit en octobre 1731, du passage d’un officier qui passant en Auvergne eut la curiosité — c’est la mise en scène des Nouvelles ecclésiastiques ; c’est très janséniste, il faut lire entre les lignes — d’aller voir l’Évêque de Senez. Voilà la description :

Je viens de La Chaise-Dieu. On me conduisit auprès de l’appartement du saint. On le fit avertir. Il accourut au devant de moi comme s’il eut été de mon âge et m’avertit de prendre garde à cette funeste marche dont il ressent encore les effets. J’entrais dans sa chambre dont les seuls ornements sont un crucifix, un prie-Dieu, le portrait de M. de Montpellier [donc de son ami Colbert de Croissy dont il avait fait venir un portrait], une petite estampe, une table fort simple à écrire, assez de livres mal en ordre sur une autre table, sur des chaises et par terre [donc il était entouré de livres, pas rangés]. Il y avait deux heures qu’il me parlait lorsqu’on vint imprudemment nous déranger. Je le quittais à regret pour aller voir la maison [le reste] qui est magnifique.

Et il parle du repas qui est pris avec la Communauté.

On a une petite description de sa chambre. Et on imagine, parce qu’il reçoit des dizaines et des dizaines de lettres, il a beaucoup de livres, il travaille, il lit beaucoup et il reçoit énormément de lettres qui sont scrupuleusement classées. Il note, il fait des petites notes comme cela : « je dois répondre cela », « je répondrais dans quelque temps »… même à la veille de sa mort…

Donc proximité de la vie monastique, Soanen n’est pas isolé du tout, participation au repas communautaire, austérité qui rappelle le modèle très gallican, le discours d’autres sur le prélat par excellence, prélat dont la vie est quasiment une vie monastique, austère… on a plein d’exemples de récits comme cela, en particulier dans le Voyage littéraire de Dom Marten dans les années 1717-1720 où il décrit un certain nombre de prélats jansénistes comme des modèles de vie et d’abnégation et de résidence dans leur diocèse. Manifestement Soanen y trouve son compte. Il est très bien ici, notamment en termes de régularité monastique et de piété.

J’ai trouvé ici, dit-il, en ce saint lieu, beaucoup de gens de bien, des hommes éclairés et bien attentionnés. C’est une des maisons des plus régulières du Royaume. Tout y respire la piété et le culte public se fait avec une grande édification.

Et cela, honnêtement, est un véritable témoignage de la bonne tenue, culte public c’est-à-dire de la liturgie au chœur.

La vie spirituelle et liturgique de Mgr Soanen

Alors on arrive à la question de la vie spirituelle et liturgique de l’évêque qui tout en étant suspendu de ses fonctions, y compris sacerdotales, par le concile d’Embrun, n’en demeure pas moins évêque aux yeux de la communauté et même de l’abbé commendataire, le cardinal de Rohan. Cependant il faut faire face à la volonté royale d’interdire à l’évêque de célébrer la messe, ce qu’indique une lettre envoyée par le Le Blanc en question qui transmet les ordres du Roi au prieur de La Chaise-Dieu. Il est difficile de dire ce qui, de fait, s’est passé. C’est juste une hypothèse qui n’est qu’une hypothèse mais étant donné la proximité de l’évêque avec la communauté j’ai du mal à imaginer que cet ordre d’interdiction fut véritablement mis en œuvre.

Par ailleurs, il semble que l’abbé de La Chaise-Dieu, le cardinal de Rohan, se soit investi personnellement en prescrivant le cérémonial à observer avec la présence au chœur du prélat, et disent un certain nombre de textes, « on lui rendait les honneurs ». Il a une place en tant que prélat dans le chœur, sauf peut-être le jour où l’évêque de Clermont passe et où il doit aller se cacher.

Conséquences sur la vie de l’abbaye

- L’exemplarité

Selon les biographes, cette présence du prélat a vraiment des conséquences sur la vie et sur l’abbaye de La Chaise-Dieu. Ses biographes font part de cet impact. L’historien doit faire attention avec ces biographies. Ce qui est certain, c’est que ces biographies évoquent trois éléments qui traduisent à la fois une défense quasi hagiographique, le modèle de l’évêque idéal, et au travers de ces lignes on peut cerner plus précisément des faits que d’autres sources seront, j’espère, en mesure de confirmer ou d’infirmer, mais il n’y a pas de fumée sans feu. C’est d’abord l’exemplarité :

La présence, dit un texte, du saint Évêque inspira aux religieux une nouvelle ferveur. Le père prieur avouait souvent qu’il ne trouvait point de moyens plus propres à animer ses religieux que de leur proposer l’exemple de M. de Senez…

C’est de la rhétorique, c’est clair, mais quand on lit un certains nombre de lettres et quand on lit la proximité entre le prieur, certains moines et Soanen on se doute qu’il y a là quelque chose de véritable. Si l’on s’en tient à cet impact de la présence de l’évêque sur le mouvement janséniste, une réalité s’impose et des lettres en témoignent.

- La prospérité

Il y a une autre dimension qui est très intéressante. C’est la dimension matérielle. On a vraiment l’impression que grâce à Soanen c’est le retour de la prospérité. C’est là où des études économiques sur La Chaise-Dieu seraient passionnantes parce que voilà ce qu’on dit : L’abbaye se retrouve désendettée, c’est fantastique ! Soanen arrive tout s’arrange. Est-ce que tout s’est arrangé vraiment, je n’en suis pas certain, mais on construit de nouveaux bâtiments, on en répare, on finance plein d’ornements à l’église… tout d’un coup tout va bien !!! Il y a une rhétorique extraordinaire. C’est une vision totalement idéalisée, il ne faut pas être dupes, mais qui est intéressante parce qu’elle pose éventuellement la question d’une aide financière apportée ponctuellement par Soanen. Et cela on ne peut pas en faire l’impasse. On ne le sait pas. Mais il faut se poser la question du financement des choses qui ont été faites à ce moment-là.

- L’activisme épiscopal

Et troisième point, c’est l’activisme épiscopal de l’évêque qui est à l’origine de deux choses que je livre telles que je les ai lues. Il a un projet de création d’une école à La Chaise-Dieu en lien avec la communauté mauriste et la ville. Derrière le récit du biographe, il faut retenir la place centrale des mauristes dans ce projet puisque c’est le cellérier de l’abbaye qui porte le projet devant l’assemblée de la ville. Et ce projet manifestement fut stoppé, dans cette forme-là voulue par l’évêque exilé ici, fut stoppé par Fleury, le pouvoir royal. Mais Soanen a quand même réussi à faire quelque chose : il semble avoir réussi à susciter des jeunes femmes catéchistes pour être après catéchistes en famille, les envoyer à Saint-Joseph de Craponne et ensuite ces jeunes filles faisaient des ateliers de couture et de catéchisme dans les familles pour les jeunes femmes et pour les femmes. C’est extrêmement intéressant parce qu’on a l’impression que les biographes recréent ici ce qu’un évêque idéal pour eux doit faire dans son diocèse. C’est-à-dire une bonne gestion matérielle, un accompagnement spirituel, de la formation, de la pastorale, etc… comme s’ils reprenaient les mêmes ingrédients. Derrière cela il y a une recomposition qu’il faut pouvoir expliquer.

Les retombées de cette présence sur la communauté et le jansénisme

Cette attraction a aussi de nombreuses retombées sur la communauté elle-même et sur l’ensemble de la mouvance janséniste mauriste. Il faut évoquer différents aspects tels que nous les révèle la correspondance, imprimée ou manuscrite, de Soanen. Il y a des centaines de lettres qu’il a reçues. Ces lettres sont conservées dans un fonds à Utrecht dans un fonds janséniste. Il y a les lettres à Colbert, à Soanen, il y a des tas de lettres du mouvement janséniste français.

Lettre manuscrite de Soanen, Ms 2240, TroyesParmi ces lettres manuscrites, un certain nombre d’entre elle fut publié au XVIIIe siècle, et d’autres furent publiées au XVIIIe siècle en particulier des lettres de Soanen lui-même. À Utrecht, on a des lettres adressées à Soanen. Et au XVIIIe siècle, quand on publiait les lettres de quelqu’un, on ne publiait pas la correspondance active et passive — ce qui est notre logique à nous et qui est notre logique normale puisque cela représente ce qu’est un échange épistolaire —, on publiait les lettres seulement de la personne concernée. Les lettres de Soanen ont été publiées dans les années 1750 en trois volumes. Malgré tout on n’a pas la preuve que ces lettres n’ont pas été coupées, résumées, triées, trafiquées, etc… Pour avoir étudié d’autres correspondances, celle de Mabillon par exemple, et quand j’ai comparé les lettres manuscrites de Mabillon et celles publiées par un des ses confrères en 1724, est clairement indiqué ce qu’il fallait mettre, pas mettre, enlever, garder…. Donc il faut faire attention. Les fonds sont comme cela. Ce qui m’a intéressé, cela a été de croiser ce qui est publié et ce que j’avais du fonds d’Utrecht. Les lettres de Soanen sont sur Google et Gallica.

On a Soanen « prisonnier de Jésus-Christ ». Il signe comme cela. On a une image totalement sanctuarisée, une figure dont l’exil renvoie certains mauristes à une situation qu’ils connaissent eux-mêmes car il y a des exils intérieurs comme je vous ai dit. Donc très vite ils font le lien, ils partagent avec Soanen puisqu’ils ont aussi reçu des lettres de cachet les exilant à droite ou à gauche.

On a, en deuxième point, une dynamique d’adhésion. L’arrivée de Soanen ici déclenche dans Saint-Maur une dynamique jansénisante qui est très tardive pour la plupart, pour certains. C’est-à-dire qu’ils envoient un certain nombre de lettres dans les années 1730-39. Donc jusqu’à la mort de Soanen, ils lui envoient des lettres disant : « je ne sais pas comment j’ai fait pour signer mon accord avec la bulle quand j’étais jeune moine, je suis désolé, c’est un drame absolu… et je viens déposer devant vous mon acte de rétractation et mon adhésion à votre cause… » ; il y a des dizaines de lettres comme cela, donc une vraie dynamique.

Et puis, un rôle très particulier de Soanen qui va devenir conseiller de certains mauristes jansénistes après les chapitres généraux, en particulier de 1733. Un chapitre général extrêmement compliqué qui a été considéré par les jansénistes comme le « brigandage de Marmoutier », un chapitre général qui excluant les Appelants a nommé des supérieurs dans les différents monastères, mais les jansénistes mauristes ont considérés ces supérieurs nommés comme irréguliers puisque pas nommés d’une façon légitime pour eux et ils les ont considérés comme des intrus : que doit-on faire avec un supérieur que l’on considère comme un intrus quand on est lié par l’obéissance ? Est-ce qu’on doit obéir ou pas ?

Soanen, un symbole de la persécution

Soanen « prisonnier de Jésus-Christ », je vais vous donner quelques exemples. Soanen est une icône, un symbole vivant de la persécution subie par les mauristes. Lui-même dans ses lettres se nomme « prisonnier de Jésus-Christ », il parle de sa prison :

Ma prison est si adoucie par mes chers hôtes tant ils me supportent et m’édifient que je la préfère à un palais.

Tout prisonnier qu’il est, il ne refuse pas à titre de remède, c’est vraiment de l’anecdotique, du chocolat envoyé par un oratorien.

Remède, dit-il, dont mes amis veulent que j’eusse pour ma vieillesse

Ses amis étant la communauté d’à côté, la communauté des mauristes, il y a une espèce de proximité.

Plus sérieusement, écrivant à un des moines en 1738, il entretient l’idée d’une persécution inéluctable, nécessaire. Il « se complaît » vraiment dans ce statut-là, il le vit comme cela. Se complaire est un peu péjoratif, ce n’est pas ce que je veux dire.

Il faut s’y préparer [à ces persécutions] par, dit-il, une lecture assidue de l’Écriture et des Pères, par le silence et la prière, par une vie pénitente qui vous donne le mérite et le désir du martyre.

Ou encore à un autre :

Vous étudiez la vérité — il écrit à des mauristes, il leur répond — dans ses sources : l’Écriture et la tradition. Confessons hautement cette vérité et estimons-nous heureux de mourir pour elle.

Les correspondants de Soanen, tous jansénistes évidemment… C’est très curieux : l’absence de lettres de gens qui ne seraient pas d’accord, car il y en a dans la Congrégation de Saint-Maur, ce ne sont pas des mauvais moines pour autant… On n’a aucune lettre de mauristes écrivant à Soanen pour dire [qu’ils ne sont pas d’accord]. Est-ce qu’ils n’écrivaient pas à Soanen ou ces lettres ont-elles disparu ? Elles n’ont pas forcément disparu mais ce n’est pas impossible.

Les correspondants de Soanen reprennent tous cette image stéréotypée non seulement du prélat lui-même mais de l’abbaye de La Chaise-Dieu assimilée à « une sainte montagne » à plusieurs reprises. Évidemment, La Chaise-Dieu c’est l’idéal pour cela : « la sainte montagne ». Nombreux sont ceux qui aspirent à venir à La Chaise-Dieu dans ces années. En voici un par exemple :

Lorsque je considère la constance, la fermeté, la joie avec laquelle Votre Grandeur porte les liens dont elle a été chargée si injustement, j’en suis tellement pénétré que je ne puis m’empêcher de les révérer et de les baiser et de dire que si saint Athanase a acquis tant de gloire devant Dieu et devant les hommes pour avoir souffert tant de persécutions uniquement parce qu’il défendait la divinité de Jésus-Christ, celle que Votre Grandeur [a acquis… ??] pour ne pas dire qu’elle la surpasse [qu’elle surpasse la situation d’Athanase] puisque c’est pour la défense de la grâce de Jésus-Christ, de la tradition et des canons de l’Église qu’elle souffre persécution. Que je serais donc heureux si aussi libre que la reine de Saba, je pouvais me transporter sur cette haute et sainte montagne pour y admirer l’éclat des vertus de Votre Grandeur. Ce serait là que ravi d’admiration, je m’écrierai dans un transport de joie : tout ce qu’on m’a raconté n’est rien en comparaison de ce que je vois.

C’est une des plus belles, dans ce sens-là. Mais c’est comme cela.

Soanen et les prieurs de La Chaise-Dieu

La communauté de La Chaise-Dieu elle-même est très proche de Soanen, les prieurs, en particulier Dom Brunier l’est tout particulièrement. L’un de ces prieurs qui a fait l’intermède entre 1736 et 1739, s’exprime très clairement dans une lettre à Soanen à peine désigné par le chapitre général comme prieur ; il s’appelle Dom Delaunay. Voilà ce qu’écrit Dom Delaunay qui vient d’être nommé prieur de La Chaise-Dieu et il écrit à Soanen :

L’irrésolution dans laquelle j’ai été pendant quelque temps m’a fait remettre jusqu’à aujourd’hui à m’acquitter d’un devoir dont j’ai senti toute l’obligation dès le moment que je me suis vu destiné pour La Chaise-Dieu. Il m’a fallu du temps pour me déterminer et j’ai cru avoir des raisons qui méritaient au moins à être représentées. Enfin, toutes les personnes à qui je me suis adressé ont pensé que dans les circonstances présentes, je ne devais point refuser.

C’est intéressant, au-delà de cette situation-là, car c’est la première fois que j’ai une lettre — il y en a d’autres sûrement, mais il y a tellement de lettres chez les mauristes — que je lis une lettre d’un prieur qui vient d’être nommé, donc de sa réaction.

… les circonstances présentes, je ne devais point refuser. [Ces circonstances sont] L’avantage de jouir de la présence et de pouvoir profiter des lumières et des exemples d’un prélat qui fait l’honneur de l’épiscopat et la consolation de l’Église a été le motif le plus pressant dont on s’est servi pour me déterminer. C’est aussi ce qui m’a touché davantage m’estimant infiniment honoré d’être en état de rendre assidûment mes devoirs à Votre Grandeur et de lui témoigner qu’on ne peut être avec plus profond respect que je suis, Monseigneur, etc…

Donc vous voyez d’abord le choix du chapitre général — on n’allait évidemment pas envoyer un moine qui ne pouvait pas fonctionner avec Soanen —, mais voilà cet exemple de proximité.

Quand à Dom Desolière qui écrit du Mas Garnier dans le sud, entre Narbonne et Carcassonne, il fait le rapprochement entre sa situation d’exilé et celle du prélat :

J’apprends qu’à mon insu mes sentiments de vénération et de parfait dévouement sont venus à la connaissance de Votre Grandeur [à mon insu… il faut voir…] plus tôt que je n’avais espéré. Oserai-je venir à ses pieds moi-même demander la bénédiction que la Providence paraît m’avoir ménagée. L’on a cru, Monseigneur, que trois exils des plus violents joints à deux ans de prison assez durs, et qui durent toujours, pour la cause commune étaient une épreuve après laquelle je pouvais être compté parmi les serviteurs que la persécution vous unit. Quel prix de tout ce que j’ai déjà souffert et quelle invitation à persévérer si j’obtiens seulement de me voir le dernier de ce petit mais précieux nombre.

Dans ces jansénistes de la fin, car ils sentent que c’est la fin dans ces années 1735-38, c’est le dernier carré, cette espèce de sentiment d’appartenance.

Ce poste dont tant de gens sont rebutés et que tant d’autres plus séduits ont en horreur est précisément le terme de toute mon ambition en cette vie où la foi me fait regarder comme un gage assuré de ma prédestination.

Il est exilé comme lui et se retrouve proche.

Voilà pour voir, dans ce langage du XVIIIe siècle, cette proximité.

La dynamique d’adhésion

La dynamique d’adhésion, je vous en ai parlé un petit peu, je vais être bref en vous donnant un ou deux éléments.

La liste des Appels, parce qu’on a la liste de tous les Appelants mauristes, ce qui est très pratique, les nombreuses lettres d’adhésion à Soanen durant cette période de l’exil témoignent de cette dynamique. Alors que les Appels, l’appel à la contestation de la Bulle Unigenitus, des années 1718-1723 sont rarissimes à La Chaise-Dieu ; il y a très peu de moines de La Chaise-Dieu qui font appel à cette période-là. Ils se multiplient entre 1728 et 1737. On a 22 appels entre 28 et 37 — Soanen est là de 27 à 40 — 22 appels signés par des moines de La Chaise-Dieu. Et ils signent à plusieurs reprises, sans compter une vingtaine de religieux décédés à La Chaise-Dieu, à ce moment-là et qui sont des ex-Appelants, qui ont été Appelants ailleurs dans les années 1718, et qui obtiennent d’être transférés ici à La Chaise-Dieu et qui meurent à La Chaise-Dieu. On a là une communauté totalement imprégnée. Ce qui serait intéressant, ce serait de comprendre comment cette communauté…, qui faisait la « pastorale de proximité », comme on pourrait dire de façon un peu anachronique, ce qui s’est passé, cet impact sur une pastorale locale et une pastorale locale de ces religieux sur …. Il faut absolument se poser cette question-là quand on étudiera l’impact de La Chaise-Dieu moderne sur l’environnement.

Cette dynamique se traduit en particulier par l’afflux de correspondance mauriste dès l’annonce du concile d’Embrun : on écrit à Soanen avant même qu’il soit jugé. Il y a des mauristes qui commencent tout de suite, immédiatement :

Le bruit s’est répandu dans tout le Royaume de l’assemblée future d’un concile provincial à Embrun contre votre personne et vos écrits, m’engage, quoique je sois le dernier dans la maison du Seigneur, à m’unir à cette occasion à tant de zélés ecclésiastiques et religieux pour vous témoigner, Monseigneur, que … etc…

Cela, c’est immédiatement. Immédiatement il reçoit des lettres de mauristes avant même qu’il soit ici. Plusieurs dizaines de lettres que Soanen classe méthodiquement et auxquelles il répond. Certaines d’entre elles furent publiées dans les trois volumes dont je vous parlais et les autres sont manuscrites. Les mauristes apportent leur soutient, font part de leur admiration pour le prélat, déclarent vouloir se rétracter de positions prises souvent dans la jeunesse et souvent, comme ils disent, sous l’influence, pour pouvoir être ordonné prêtre, etc… Ils n’avaient pas le choix. À la suite du concile d’Embrun, certains mauristes qui avaient accepté la bulle en 1713, viennent demander pardon à Soanen.

Un autre mauriste, Dom Dantine [4] , un mauriste parisien qui est aux Blancs-Manteaux, lui envoie sa traduction du psautier, très belle traduction qui traduit une lecture de psautier intéressante, très introduite et très argumentée. Et nous avons à la fois la lettre de Dantine restée manuscrite et la réponse de Soanen :

Je voudrais que vous acceptiez un petit psautier nouvellement traduit sur l’hébreu avec des notes. C’est un petit ouvrage fait dans l’exil [que Dantine a fait lorsqu’il est exilé de Paris] et Dieu qui est lui auteur de ce qu’il peut avoir de bon [le psautier] l’a béni et couvre les défauts que j’y ai fait. Je souhaite de tout mon cœur retrancher ces fautes dans une nouvelle édition, mais pour retrancher ce qui n’est pas bien dans la première et ajouter à la seconde ce qui convient, j’ai besoin d’un secours supérieur que je ne puis mériter par moi-même mais qui me sera accordé si vous voulez bien, Monseigneur, le demander à Notre Seigneur Jésus Christ de qui seul je l’attends. C’est ce divin Sauveur que je cherche dans les psaumes et c’est lui que je souhaite d’y faire trouver à mes lecteurs [c’est effectivement ce qu’il a essayé de faire]. Un tel dessein mérite d’être secondé, Monseigneur, et si le temps ne permet pas à Votre Grandeur de m’aider de ses lumières ayez au moins la charité de me secourir par votre puissante intercession auprès d’un Dieu qui nous accorde souvent plus que nous n’osons lui demander. De mon côté, je le supplie le moins mal qu’il m’est possible de continuer… etc…

Voilà ce que répond l’évêque :

Je comprends que cet ouvrage a été médité dans l’exil auprès de Jésus-Christ. J’y trouve cette onction qui est le caractère d’une piété solide. On ne peut assez louer le dessein qui vous a porté à faire voir Jésus-Christ dans tous les psaumes puisqu’en effet ces divins cantiques l’annoncent dans tous ses états.

Soanen conseiller des mauristes jansénistes

Pour terminer, il reste la question de Soanen conseiller. Le prélat est consulté. Il est consulté directement ou indirectement. Il y a des bénédictins, il y a des mauristes qui envoient à un autre mauriste de La Chaise-Dieu une lettre disant : que doit-on faire avec nos supérieurs intrus à qui on ne veut pas obéir ? Pouvez-vous demander à Soanen. Et on a des lettres où Soanen explique ce qui est pour lui la solution. Tous les mauristes qui lui écrivent après 1733 et 1736, pour ces raisons un peu compliquées de fonctionnement interne de la Congrégation l’interrogent sur la question de savoir s’il faut ou non obéir à des supérieurs que l’on considère comme intrus. Vous vous rappelez la lettre de Dom Marcland au départ qui disait : je ne suis pas avec les "vaillantistes", avec ceux qui veulent tout casser en allant jusqu’au bout. Les supérieurs nommés, Soanen est d’accord, sont intrus parce qu’ils sont irréguliers. C’est clair.

Je remarque encore, dit-il, que les oppositions généreuses qui ont été faites avec concert ont eu un très bon effet dans bien des maisons. La difficulté était de trouver le moyen de conserver la charité avec le zèle et l’amour du bon ordre. [C’est vraiment une problématique] Plusieurs ont cru trouver cet expédient en accordant la provision après avoir mis le droit à couvert par des protestations.

C’est-à-dire que les moines font un acte notarié. Devant le prieur, ils vont dire : vous êtes un intrus. Vous n’avez pas été choisi selon les Constitutions donc vous êtes un intrus, mais on va faire comme, on va quand même obéir pour maintenir la paix. Il y a un acte de protestation officiel qui est archivé et en même temps, après, [on obéit]. Et cette solution, Soanen en parle :

Quelques uns de vos Pères de cette maison ont cru devoir protester contre le dernier chapitre. Ils ne sont ni les moins instruits ni des moins vertueux. Mais je crois qu’après les protestations, ils ont rendu au supérieur une entière obéissance parce qu’ils sont d’avis que la possession suffit pour donner au supérieur un titre coloré. C’est, je crois, le meilleur parti selon les usages de France qui ne connaissent point d’intrusion que celle qui est déclarée par la sentence d’un juge.

Soanen sait ce qu’il fait. Et face aux convulsions sur la tombe du diacre Pâris qui est encore une extraordinaire affaire janséniste après 1725-30, Soanen se méfie beaucoup. Il va être très prudent sur les convulsionnaires. Il est pour cette solution qu’il va encourager à plusieurs reprises pour maintenir la paix parce qu’il faut maintenir la paix dans une communauté. Mais il faut aussi dire qu’on n’est pas d’accord.

Conclusion

Que conclure ? Grâce à cette journée, j’ai le sentiment qu’il faut qu’on arrive à travailler sur La Chaise-Dieu moderne, un peu comme l’année 2010 a été l’occasion de travailler sur le Cluny moderne. C’est-à-dire de prendre la réalité monastique dans le contexte d’une époque et pas avec une construction historiographique qui nous fait penser à une Chaise-Dieu médiévale idéale, mais la prendre pour ce qu’elle est au XVIIe et au XVIIIe siècle. C’est un peu ce que j’ai essayé de vous montrer par certains de ces aspectes.

La seconde chose, c’est qu’il faut avoir recours, et c’est toute la faiblesse, mais avouée de ce que je vous ai dit, ce rapport aux archives. Il faudrait soit y aller soit trouver un étudiant pour se jeter avec délices dans cette étude-là.

Et le dernier témoignage, extrêmement tardif parce qu’il est de 1794. Sans doute certains d’entre vous connaissent ce Voyage d’Auvergne de Le Grand d’Aussy [5], donc vous connaissez peut-être la citation que je vais faire sur La Chaise-Dieu. C’est intéressant car c’est vraiment du jansénisme de la toute fin du XVIIIe siècle. Le voyage a lieu en 1788 mais il est publié en 1794, ce qui veut dire qu’on ne sait pas s’il est rédigé en 1788 ou en 1794 .

Le destin, cette fois, ne respecta pas dans ce vieillard vénérable ni son âge de quatre-vingts ans, ni sa vie pure et sans tache, ni la réputation qu’il s’était acquise par son talent pour la chaire, ni enfin sa charité sans borne pour les pauvres. Il languit treize années encore dans ce désert sauvage et y mourut. On poussa même la cruauté jusqu’à sévir contre sa cendre ; et, par une lettre de cachet particulière adressée aux religieux [je ne l’ai pas vue, nulle part], et qu’ils avaient ordre de n’ouvrir qu’après sa mort, il leur fut défendu de l’inhumer dans leur église. En effet, il a pour sépulture une chapelle isolée. Et ce fut sous un règne de débauche et de dilapidation, que fut traité avec tant de barbarie un homme infiniment estimable, [Il y va un peu fort parce que la débauche à La Chaise-Dieu en 1730 on trouverait mieux, ou pire…] auquel on ne pouvait, après tout, reprocher que de l’opiniâtreté pour des sottises ; mais qui par ses talents et par toutes sortes de vertus avait honoré l’épiscopat que tant d’autres déshonoraient.

Il va attaquer la Congrégation de Saint-Maur après.

Quoi donc ! La congrégation de Saint-Maur, ce corps savant qui jadis avait produit tant d’hommes d’une érudition profonde, ne possédait pas dans son sein au moment de son extinction [révolutionnaire] un religieux instruit qui pût ou voulût venir à La Chaise-Dieu former un chartrier ! Et ce monastère était réduit à gager, pour cet emploi, un séculier ; comme il gageait un organiste pour son église !

Je vous remercie

Notes

[1] « Monsieur le Blanc, secrétaire d’État détourna le coup et inspira au Conseil du Roi de l’envoyer à La Chaise-Dieu », in J.-B. Gaultier, La vie de Messire Jean Soanen évêque de Senez, Cologne, 1750, p. 275.

[2] J.-B. GAULTIER, La vie de Messire Jean Soanen évêque de Senez, p. 277.

[3] La vie de Messire Jean Soanen évêque de Senez, p.383-384

[4] Maur Dantine, bénédictin de Saint-Maur, est un écrivain liégeois né à Gonrieux, près de Couvin, le 1er avril 1688 et mort à Paris au monastère des Blancs-Manteaux le 3 novembre 1746. Chronologiste, il travailla à la Collection des décrétales, à une nouvelle édition du Glossaire de Ducange (il en publia les 5 premiers volumes, 1734-1735), et à L’Art de vérifier les dates. En outre, il se consacra à des études linguistiques à la suite desquelles il publia une traduction des Psaumes avec commentaire sous le titre : Les psaumes traduits sur l’hébreu avec des notes (Paris, 1739). Ce travail attira tellement l’attention que, la même année, une deuxième édition devint nécessaire, et une troisième l’année suivante.

[5] Voyage fait, en 1787 et 1788, dans la ci-devant Haute et Basse Auvergne …Par Pierre Jean-Baptiste Legrand d’Aussy, Lettre XXVI, p. 402, sur Google.