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L’Église et la mort au XVe siècle (Père Nicolas, c.s.j.)

Conférence du père Nicolas de Boccard, c.s.j., curé de La Chaise-Dieu

Les études sur les danses macabres sont assez nombreuses, votre association en est la preuve puisque son but premier est de mieux analyser et comprendre cette manifestation très particulière qu’ont été les danses macabres, depuis le haut Moyen Age jusqu’à, en tout cas dans la musique, une époque beaucoup plus contemporaine.

Les circonstances de l’apparition de ces danses macabres ont été analysées par des spécialistes en la matière sous de multiples angles : historique, sociologique, politique. Vos travaux, Monsieur le président Utzinger, les livres de Philippe Ariès, de Huizinga manifestent la conjonction très particulière d’évènements qui forment le cadre ou plutôt le milieu de leur apparition, puis de leur développement :

Une époque de crise

Crise politique caractérisée par la violence de la guerre, celle de Cent Ans et des affrontements entre les Bourguignons et les Armagnacs. Crise de l’institution ecclésiastique avec, après le retour de Grégoire XI à Rome, le début du grand schisme de l’Église qui va marquer considérablement et parfois élever les princes les uns contre les autres au nom de l’appartenance à tel ou tel pape. Crise humaine avec les vagues successives de la peste qui emportèrent, sur de courtes périodes, une population nombreuse.

Cette époque de crise ouvre une époque de transition.

Une époque de transition

Tous ces évènements conjugués ont certainement marqué l’esprit de leurs contemporains. Ils laissent une impression de lassitude, presque de désarroi : Dieu nous aurait-Il abandonné ? C’est aussi, et ce n’est pas paradoxal, une époque où l’on cherche à bien vivre, parce que la vie y est fragile et fugace. On s’amuse, on s’habille de manière extravagante, la mort est si présente ! Les valeurs n’étaient certes pas les mêmes qu’aujourd’hui, les référents non plus. Malgré les saints nombreux du XVe siècle qui rappelaient à l’homme l’essentiel (Bernardin de Sienne, Vincent Ferrier, Henri Suso) l’époque tragique traversée laissa un goût amer malgré une intériorisation de la foi. C’est une époque de transition qui préparera sans doute la Réforme et la Renaissance.

Une époque d’un profond remaniement théologique

La synthèse admirable d’un saint Thomas d’Aquin, récapitula toute la foi chrétienne dans une admirable fresque, parfaitement rationnelle et conforme aux canons du Credo : l’homme est fait pour Dieu, et il s’achemine avec la grâce de Dieu et par ses vertus vers la vision béatifique. On a pu parler de cette œuvre comme d’une cathédrale intellectuelle : la cathédrale intellectuelle du XIIIe siècle, chef-d’œuvre de la pensée humaine, mais elle fut assez rapidement critiquée et abandonnée par ses successeurs. Le divorce entre la foi et la raison, lit de l’idéologie, est déjà à chercher chez Abélard, Duns Scott et surtout Guillaume d’Occam. Le nominalisme qui a eu deux phases — le premier nominalisme revient à Abélard au XIIe siècle et puis après Duns Scot et Guillaume d’Occam au XVe siècle — ce nominalisme qui en découla affirme que la raison ne peut rien dire sur Dieu ; seule la foi, et parfois un fidéisme tragique face au problème du mal et de la mort, peut parler de Dieu et donc de la condition humaine. On peut résumer en disant que c’est une inversion de la pensée et cette inversion de la pensée a changé considérablement le rapport de l’homme au salut et donc face à la mort. Ils y a en plus les errements de Jean XXII sur la vision de Dieu et la question des âmes errantes, ainsi que les positions contrastées des théologiens et pasteurs de l’époque n’ont pas aidé non plus les chrétiens de l’époque à avoir une vision claire de ce qui les attendaient. Tous ces errements furent corrigés par Benoît XII en 1336. Mais la superstition et la peur des âmes errantes étaient encore assez présentes au XIVe et tout au long du XVe siècle. Ce changement dans la pensée théologique eut certainement une incidence, quoique sans doute moins directe que les évènements historiques ou politiques, sur le sujet qui nous intéresse : les danses macabres. Permettez-moi, dans ce modeste exposé, d’essayer de développer un peu cet aspect.

1 / La synthèse théologique de saint Thomas d’Aquin

Thomas d'Aquin par Fra Angelico, WikisourceIl y eut au XIIIe siècle un équilibre profond entre l’intelligence et la foi.
- Pour saint Thomas d’Aquin, toutes deux viennent de Dieu et donc l’intelligence humaine est capable de découvrir les réalités humaines et la vérité. Elle peut remonter jusqu’à Dieu et prouver son existence, saint Thomas dit de l’intelligence qu’elle est « capax Dei ». C’est toute la question de l’analogie, c’est toute la question du langage humain dont Dieu se sert pour nous parler : il y a analogie entre le chemin de l’intelligence humaine et le chemin que Dieu prend pour parler à cette intelligence. Et si l’intelligence humaine est faite pour la vérité, elle est capable de rejoindre Celui qui est la vérité en personne, Dieu, comme Créateur et comme Rédempteur.
- Le deuxième point de cette thèse est que Dieu, dans sa sagesse, vient ennoblir l’intelligence humaine par le don de la foi.
Premièrement : l’intelligence humaine peut remonter jusqu’à Dieu par la seule raison humaine.
Deuxième point : Dieu dans sa sagesse vient parler à l’homme dans son langage par le don de la foi. C’est ainsi que l’homme peut rejoindre Dieu, non seulement d’une manière naturelle mais d’une manière surnaturelle. Et Dieu peut rejoindre l’homme. L’intelligence peut se mettre au service de la foi : c’est ce qu’on appelle la théologie. Il y a symbiose, même s’il y a discontinuité, entre le naturel et le surnaturel, et l’homme ne se réalise pleinement que dans le don gratuit de la grâce de Dieu.

C’est un sujet extrêmement complexe, celui de l’ontologie, celui du discours sur Dieu, celui que Dieu permet à l’homme en parlant dans son langage [1], et des liens essentiels entre la foi et la raison. Il faut que l’intelligence humaine dépasse le visible pour s’ouvrir et croire à l’Invisible, sans qu’il y ait contradiction. L’intelligence humaine rejoint Dieu, elle le rejoint au delà du concept notionnel, et donc anticipe, d’une certaine manière, la vision béatifique à laquelle est appelée tous ceux qui ont remis au Christ leur confiance Cette vision apaisante de l’homme et de sa fin ultime, conforme aux écrits apostoliques et à la grande tradition patristique, trouve son expression la plus élaborée dans la Somme Théologique de saint Thomas d’Aquin : comment l’homme rejoint Dieu, comment durant sa vie terrestre, il est appelé à se tourner vers Dieu et comment il le rejoint à la fin de sa vie terrestre à travers la mort. Elle intègre cette fin dernière de l’homme dans la vision béatifique d’une manière apaisante. Dans son Essai sur l’histoire de la mort en Occident, Philippe Ariès parle de la mort chrétienne jusqu’au milieu du Moyen Age comme d’une mort apprivoisée : on se prépare à la mort, on l’attend, on se confesse et on entre par la mort dans la Vie qui n’aura pas de fin. Ainsi le décrit la Chanson de Roland, ainsi encore nous est décrite la mort de l’archevêque Turpin, à Roncevaux : il attend la mort : « couché, sur sa poitrine, bien au milieu, a croisé ses blanches mains si belles ». C’est presque un rituel, une liturgie ; la mort est apprivoisée. Les morts d’ailleurs ne sont guère séparés des vivants, ce qui était le cas chez les juifs et dans la tradition romaine. On vit au milieu des morts, on enterre dans les églises. On s’enivre parfois et festoie près des sépultures L’abbaye de La Chaise-Dieu est avant tout une vaste nécropole où il est bon de reposer en paix.

D’une certaine manière, cette manière de « vivre la mort », correspond assez bien à la conception thomiste de l’homme orienté vers le Salut : On naît de par la volonté de Dieu, on s’oriente vers Lui durant notre vie, on s’endort dans le Seigneur, Il est notre Fin ultime.

Un autre petit signe intéressant est celui des testaments. Les testaments, jusqu’au milieu du Moyen Age, étaient beaucoup des volontés pieuses et on laissait de côté ce qui, en général, intéresse davantage les vivants, c’est-à-dire les héritages et les questions de partage. À la fin du Moyen Age, l’aspect de l’héritage temporel a pris beaucoup plus d’importance par rapport aux volontés pieuses des défunts. C’est un petit signe, aussi, de cette inversion.

Voilà, en gros, la conjonction de la pensée thomiste qui intègre tous ces éléments et donne une vision très apaisante et apaisée de la mort. Cela rejoint la « mort apprivoisée » de Philippe Ariès

2/ L’émergence du nominalisme

Guillaume d'Occam, Ms 1341.Au cours du XIVe siècle, la pensée humaine connaît un tournant considérable avec Guillaume d’Occam († en 1349), franciscain anglais, dont influence va surtout jouer au XVe siècle. Ce dernier entretient des liens particuliers avec le lieu où nous sommes et le sujet qui nous préoccupe : Guillaume d’Occam a attaqué d’une manière très virulente le Pape Jean XXII, il l’a même accusé d’hérésie et a été excommunié par lui. Benoît XII essaiera de rétablir le lien et de faire rentrer Guillaume d’Occam dans le bercail. Il n’y arrivera pas. Clément VI, le Pape de La Chaise-Dieu, essaya de reprendre contact avec Guillaume d’Occam pour qu’il signe des rétractations et soit réintégré dans l’Église. Nous ne savons pas si ces rétractations ont été signées. Nous n’avons aucun document qui le prouve, mais laissons à Clément VI le crédit d’avoir fait le pas et de le réhabiliter. Deuxième point étonnant, Guillaume d’Occam mourut de la peste noire qui ravagea l’Allemagne du sud en 1349.

Pour Occam, il y a un divorce radical entre l’intelligence et la foi. L’intelligence humaine n’est plus capable de rejoindre la réalité, ni même la réalité spirituelle. Elle devient un exercice de pure logique, qui ne peut rien dire de Dieu, ni sur Dieu. Elle se nourrit d’idées et ces idées n’ont rien à voir avec la réalité donc elle n’est plus capable de contempler. Or, si la contemplation de Dieu est considérée comme impossible, la théologie se ramène à des discussions sans fin. C’est ce qui est arrivé avec le nominalisme.

Pour saint Thomas d’Aquin, la foi est une adhésion de l’intelligence au mystère de Dieu qui se révèle. Si la foi n’est plus cette adhésion de l’intelligence, elle n’est plus qu’un acte de soumission ou d’obéissance. Il n’y a plus symbiose entre la vie humaine et l’acte de foi. Ce dernier n’est plus dans la continuité de la nature. Il y a alors le risque pour la foi de devenir une morale extérieure, coupée de l’expérience et séparée de la vie spirituelle. La pensée nominaliste devient une logique extrêmement volontariste. L’efficacité devient première, il faut tout faire pour échapper à la damnation. Occam n’a jamais été brûlé pour hérésie, ni béatifié. Ses intérêts sont les mêmes que chez saint Thomas. Nous sommes en chrétienté, un intellectuel de l’époque ne pouvait facilement, ni librement, renier la foi. Mais d’une certaine manière, ce qu’il fait revient au même. Il met l’accent sur la démarche de la volonté, au détriment de la compréhension globale de la démarche chrétienne. Un grand nombre de ses admirateurs, et même de ses suiveurs, furent de grands spirituels, en particulier Gerson qui a écrit un « Art du bien mourir ». Mais une petite erreur à la source peut avoir d’immenses conséquences, surtout en théologie.

Le divorce entre la foi et la raison, entre Dieu et la vie humaine, entre la vie de l’homme et sa finalité est un drame pour la pensée humaine, c’est la perte du fondement de la pensée, la mise entre parenthèse de la métaphysique. Ce divorce est aussi à regarder en soubassement de cette manifestation étonnante des danses macabres. Si le corps humain n’est plus destiné naturellement à connaître la résurrection, il n’est alors que « pourriture encommencée ». Le salut est un bien rare qu’il faut gagner comme la couronne du vainqueur. Et la vie de l’homme n’est plus une morale des vertus qui s’achemine vers une fin et un toucher de Dieu, une contemplation de Dieu mais la morale devient une volonté de toute puissance qui reste le seul moyen de rejoindre Dieu. La béatitude n’est plus quelque chose de naturel mais devient un bien ardu, dont on risque de se détourner. N’agissant plus par attraction, mais par peur de ce bien, le salut en rebute beaucoup.

Pour Guillaume d’Occam, puisque l’intelligence ne peut plus rien dire sur Dieu ni de Dieu, le seul moyen de rejoindre Dieu est de lui obéir de manière formelle et donc la foi devient une morale, un Décalogue un peu amélioré. Il y a ce qu’il faut faire et ce qu’il ne faut pas faire. On obéit, on est un bon chrétien. On désobéit, on est un mauvais chrétien, on est mis au ban de la société et de l’Église et parfois on est brûlé. C’est ce divorce fondamental que j’aimerai vous faire comprendre.

Jusqu’au milieu du Moyen Age, la foi chrétienne n’est pas une morale, c’est rejoindre Dieu comme personne dans une vie contemplative et dans la prière. La pensée nominaliste, puisqu’elle coupe l’intelligence humaine de sa finalité, devient une obéissance servile à une loi extérieure. Ce n’est plus une loi intérieure qui nous invite à rejoindre notre finalité, c’est une loi extérieure qui nous juge. La morale, pour Occam, est le seul moyen de rejoindre Dieu, même si Dieu est souverainement libre d’accorder ou non la vie éternelle. L’homme n’est plus assuré du Salut, la béatitude fait place au jugement.

Dans ce cadre, la danse macabre est alors un moyen pédagogique, qui agit par la peur, pour éloigner l’homme du péché et l’amener à une conduite raisonnable. Les Ordres mendiants ont été de grands utilisateurs de cette mise en scène. Certains prédicateurs s’en servaient même de toile de fond pour leurs admonestations. Cela peut engendrer diverses réactions : un certain puritanisme et une spiritualisation de la foi.
- Vincent Ferrier prêchait devant des foules immenses la peur de l’enfer en agitant un crucifix.
- De nombreuses confréries naissent à cette époque, certaines connaîtront des excès condamnés : notamment les flagellants qui partaient en procession pieds nus, la corde autour des reins et qui annonçaient la fin des temps et le retour du Christ.
- Des réactions de rejet devant l’image d’un Dieu justicier et vengeur peuvent aussi se développer et sont compréhensibles.

On se rattache à la vie, à la gloire, aux biens temporels puisque le ciel nous semble fermé. Mais comme on est encore en chrétienté, on transforme la béatitude en notoriété et les biens temporels en assurance de biens spirituels en faisant dire des messes à perpétuité.

On le voit dans les monuments à partir du XVe siècle : ils montrent la gloire et l’honneur de ceux qui ont disparus au lieu de montrer leur humilité et on sait combien dans les testaments l’aspect des fondations pour dire des messes perpétuelles pour le repos de l’âme se développe d’une manière disproportionnée et même ridicule Nous savons combien tout ces excès dans l’Église catholique ont fait le lit de la Réforme.

Il fallait trouver un juste équilibre entre le mépris du corps et sa trop grande exaltation. Le fait que le ciel soit fermé, que l’on ne sache plus comment rejoindre Dieu autrement que par l’obéissance à la loi, a donné le jour à deux réactions : la peur et le mépris du corps. _* Par la peur, le désir de vivre une vie terrestre bien remplie. Ce fut la peur de l’enfer qui fut le plus utilisée, laissant de côté le purgatoire et la résurrection des corps, pourtant régulièrement rappelés par le Magistère tout au long des XIVe et XVe siècles. On peut noter que la danse macabre ne s’ouvre pas sur une anthropologie chrétienne complète : en insistant sur le corps et sa corruption, elle risque de fermer la porte à l’espérance du ciel. Dans les danses macabres, on ne voit apparaître ni la béatitude, ni le purgatoire, ni la résurrection des corps.

En bref, on peut dire que les disciples d’Occam connurent un réel succès qui ne fut pas sans influence sur le « gouvernement des âmes » et la représentation de l’imaginaire religieux.

3/ Les conséquences sur l’homme face à la mort au XVe siècle

Ce changement de conception théologique, ce changement de la compréhension de l’homme dans son chemin vers Dieu et du discours qu’il peut tenir sur Dieu a donné un aspect à la mort un aspect plus tragique mais aussi plus individuel. C’est la première fois qu’on voit apparaître le jugement particulier — chacun est jugé selon ses propres œuvres — à la place du Jugement dernier qui était si fréquent dans l’iconographie jusqu’au XIIIe siècle. À Lavadieu, vous verrez ce Christ en majesté qui accueille tout être humain les bras ouverts : c’est le Dieu de la miséricorde, c’est le Dieu du Salut, il est si différent du justicier que l’on trouve aux tympans de nos églises et de nos cathédrales gothiques. C’est ce qu’on pourrait appeler, pour reprendre l’expression de Philippe Ariès « la mort de soi » qu’on voit se développer dès le XIIe siècle et qui culmine au Moyen Age finissant : « Il faut laisser maisons et vergers et jardins etc… ». On voit de plus en plus l’’inquiétude se fait jour face à la mort, même dans les artes moriendi du XVe. Chacun est jugé selon ses œuvres et en particulier lors de l’épreuve du dernier moment. Le passage de la mort devient beaucoup plus dramatique et prend beaucoup plus de place : si l’on a raté sa vie, on peut réussir sa mort et les derniers instants peuvent orienter tout le jugement ! Mais c’est très curieux de voir à la fin du XIVe et au XVe siècle, combien le dernier moment prend une place considérable : il faut appeler le prêtre, il faut recevoir le viatique et certains prêtres sont condamnés parce qu’ils ne sont pas arrivés au moment opportun : ils sont arrivés trop tard, la famille fait un procès et l’évêque est obligé de condamner ces pauvres prêtres qui dans des régions de montagne devaient en pleine nuit courir avec le Saint-Sacrement. Et c’était quasi miraculeux. C’était ce qu’on peut appeler du fatalisme. Cette peur de la mort a donné au dernier moment de la vie une importance qu’elle n’avait pas avant parce qu’avant on vivait dans une certaine sérénité face à un Dieu qui nous accueille.

Mais ce Dieu justicier qu’on voit apparaître au XIVe et XVe siècles donne au dernier moment du vivant un aspect dramatique. Il faut que tout le monde soit là : le notaire un peu en avance, le prêtre au moment opportun, toute la famille au moment où l’âme va partir vers ce Dieu de justice. Et en particulier, s’il a reçu le viatique, tout le monde est en paix. La « messe est dite » et tout le monde retourne à ses occupations.

L’inquiétude se fait jour. On se méfie de tout, on prêche à l’individu, on se méfie des « universaux », le propre du nominalisme, puisqu’il n’y a plus de discours sur la déité, puisqu’il n’y a plus de discours possible qui rejoint la réalité. On cherche à rejoindre l’individu, peut-être aussi qu’on a peur de la la tenace reviviscence des millénarismes qui ont jalonné tout le Moyen Age : il faut se convertir, si on ne le fait pas demain, c’est la fin du monde. Ces millénarismes ont été la cause de perte de milliers d’êtres humains de façon scandaleuse et honteuse. Ils ont été condamnés par l’Église. Ils reviennent régulièrement même à l’époque moderne. L’apparition nouvelle du cadavre et de la momie dans l’iconographie, est la preuve pour Huizinga [2], de cette crise morale de « l’automne du Moyen Age ». C’est un « profond découragement causé par l’humaine misère ». Tenenti y verra le signe de l’amour de la vie et du bouleversement du schéma chrétien : le signe de l’échec de l’homme, nous sommes des morts en sursis ! La mort devient de plus en plus une transgression qui arrache l’homme à sa condition et l’envoie vers le néant. Elle deviendra même, à partir du XVIe plus érotique, puis romantique et même affective, voire tragique ; elle dénote désormais une rupture.

Tenenti écrit : « Le macabre n’a pratiquement pas existé avant 1350 et (…) les formes qu’il a prises par la suite sont en contradiction profonde avec l’orientation générale des structures chrétiennes médiévales (…). Ce besoin de représenter le sort du corps ne pouvait naître que de l’horreur et du regret que la foi excluait ». Il continue : « Mais avant le XVe siècle, (…) l’emprise du christianisme était si forte sur la société qu’un désaveu ouvert eût été difficile, voire dangereux (…). Toutefois, si les prises de position théoriques semblent se manifester tardivement, d’autres indices plus probants marquent le recul de la foi primitive ». [3]. Il a su synthétiser cette crise qu’on a vu dans l’iconographie et combien cette crise est systématique ce ce changement de pensée théologique.

Le testament lui-même, si important dans la compréhension de la mort, prend une place de plus en plus économique et de moins en moins spirituelle. Pour se racheter, le testateur s’achète un « passeport pour le ciel » sous la forme de legs pieux, et de fondations de messe. Les monuments funéraires deviennent parfois des constructions à la gloire du défunt. Dans le haut Moyen Age, la vie éternelle et la renommée terrestre vont assez bien de pair. Au fond, on vit dans la peur, on prend une assurance pour l’éternité, mais on n’y croit plus vraiment. Et Tenenti l’avait noté avec force.

La ronde des élus, Fra Angelico, WikisourceAu lieu et place de la ronde des bienheureux, représentation magnifique du salut et de la vision béatifique du frère dominicain Angelico, digne fils de saint Thomas d’Aquin, succède, peu d’années après, l’inverse : le vivant est entraîné par la Mort là où il ne voudrait pas aller. La résurrection de la chair et le jugement dernier ne sont plus affirmés avec évidence dans les danses macabres. Elles insistent sur la mort et la corruption en oubliant que le corps est lié à l’esprit et est appelé à sa suite à connaître la félicité des élus. En insistant sur la rupture que représente la mort, la théologie du XVe coupe l’homme de sa finalité. La chair se voit dans sa corruptibilité, appelée au néant, et non plus à la rejoindre l’esprit dans la vie éternelle. La danse macabre prend le pas sur la ronde des élus !

Michelet avait pressenti devant le spectacle de la danse des Flagellants et de Saint-Guy le sentiment chrétien de l’époque : « (…) À mesure que le sentiment chrétien alla s’affaiblissant, ce spectacle cessa d’être religieux, il ne rappela aucune pensée de jugement, de salut, ni de résurrection, mais devient sèchement moral, durement philosophique et matérialiste. Ce ne fut plus le diable, fils du péché, de la volonté corrompue, mais la Mort, la mort fatale, matérielle et sous forme de squelette. Le squelette humain, dans ses formes anguleuses et gauches au premier coup d’œil, rappelle, comme on sait, la vie de mille façons ridicules, mais l’affreux rictus prend en revanche un air ironique… Moins étrange encore par la forme et la bizarrerie des poses, c’est l’homme et ce n’est pas l’homme… Où, si c’est lui, il semble, cet horrible baladin, étaler avec un cynisme atroce la nudité suprême qui devait rester vêtue de la terre. » [4]

En guise de conclusion, permettez-moi cette courte réflexion. On dit souvent que l’art est prophète et révélateur de la société qui l’a engendré. En regardant en parallélisme la représentation des danses macabres et la crise humaine et théologique de l’automne du Moyen Age, cet adage se trouve une fois encore confirmé.

PS :

Vous ne m’en voudrez pas, j’espère, de cet exposé un peu compliqué parce qu’il demande de revenir à des fondements de la pensée philosophique et théologique. Mais je pense qu’il s’est passé là quelque chose de très intéressant au niveau de la pensée humaine et ce changement de compréhension de l’homme par rapport à Dieu n’est pas sans incidence sur le sujet d’aujourd’hui.

On voit combien cette rupture de la mort est présente dans notre société contemporaine : la mort est cachée, la mort est expulsée à l’extérieur, on n’en parle plus, on n’ose plus en parler. Et la réaction de nos contemporains devant cette danse macabre est toujours assez étonnante : ce mélange de morbide et de vie ne peut pas laisser indifférent.

Notes

[1] C’est une question vaste ; je vous renvoie à l’Encyclique du Pape Jean-Paul II, Splendeur de la Vérité ainsi qu’au discours du Pape Benoît XVI au Collège des Bernardins (13 septembre 2008)

[2] L’automne du Moyen Age, Payot, 2006

[3] Le sens de la mort et l’amour de la vie, Publication de la Sorbonne, 2004, pp. 11, 364

[4] Histoire de France, p.722