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Artistes et artisans du Livradois dans le chantier de La Chaise-Dieu (Frédérique Costantini)

Frédérique Costantini, docteur en Histoire

Le sujet que je vais vous présenter aujourd’hui ne s’est pas limité au Livradois parce que les populations que nous retrouvons sur le chantier de La Chaise-Dieu viennent de tous les horizons et il fallait absolument que je vous parle un petit peu de Matteo Giovannetti qui était le peintre du Pape.

L’intitulé de ma communication est « Artistes et artisans sur le chantier de La Chaise-Dieu au XIVe siècle ».

En 1344, lorsque s’ouvre le chantier de l’abbatiale Saint-Robert, le bourg de La Chaise-Dieu s’est considérablement développé autour de son abbaye fondée au XIe siècle par Robert de Turlande, cependant il ne peut fournir à la fois les maîtres, les artisans spécialisés et la main d’œuvre indispensable à la reconstruction de l’abbatiale telle que l’a définie et décidée Clément VI.

Le projet de Clément VI

Le projet architectural qui est choisi par le Pape ne retient pas le schéma basilical des grandes églises du domaine royal qui sont à nef, transept, abside, déambulatoire et chapelles rayonnantes – celui qu’il a vu à Paris et autour de Paris – mais celui d’église-halle à vaisseau d’égale hauteur qui unifie l’espace intérieur. Contrairement aux prédicateurs des ordres mendiants qui ont véhiculés ce plan dans toute l’Europe, le chœur est clos d’un jubé délimitant un espace sacré dédié à la prière et à la liturgie. La communauté bénédictine se regroupe ainsi autour du maître-autel sous lequel seront déposées les reliques de saint Robert, faisant face au tombeau de Clément VI, selon les vœux précis du Souverain Pontife.

Les livres comptables de cette grande entreprise qui ont été conservés aux Archives du Vatican après un long périple, retracent la vie du chantier entre 1344 et 1350 pour le gros œuvre. Ce chantier se terminera véritablement en 1350 avec les trois dernières travées de la nef et des collatéraux et, en ce qui concerne sa décoration, il y aura encore des artistes sur La Chaise-Dieu jusqu’en 1352 à peu près. Donc ces livres retracent la vie du chantier et attestent une planification du projet et une organisation du chantier bien antérieures à l’ouverture des travaux.

Les hommes du chantier

Ces textes révèlent, outre les patronymes des intervenants, les catégories de métiers, les responsabilités de chacun, la provenance de certains d’entre eux, notamment les maîtres, les maîtres tailleurs de pierre, sculpteurs, verriers, charpentiers et ébénistes. Les forgerons n’ont pas de maître, du moins ils doivent avoir un maître effectif dans la réalité quotidienne, mais il n’y a pas de maître répertorié dans ces livres comptables. Les hommes qualifiés pour travailler à l’édification et au décor de la nouvelle église vont être principalement recrutés dans les grands centres du commerce auvergnat avoisinant comme Le Puy, Brioude et bien sûr directement sur le chantier de la cathédrale de Clermont qui n’est pas loin, à peu près cent kilomètres, qui s’était interrompu entre 1344 et 1346, et qui devenait ainsi le principal pourvoyeur des artisans de la construction pour le chantier de La Chaise-Dieu. Enfin, c’est depuis Avignon et Villeneuve-lès-Avignon que le Pape envoie deux artistes de renom, le peintre florentin Mateo Giovannetti et le sculpteur Pierre Boye qui auront le privilège de décorer le chœur pour le premier et de sculpter le gisant et les ronde-bosses ornant le tombeau du Pape pour le second.

L’évolution du chantier et son accessibilité

Le chantier évoluera à l’intérieur des murs de l’abbaye en fonction de l’accessibilité au site en partie occupé par l’église du XIe siècle dont la démolition est mentionnée par le texte. L’implantation du nouvel édifice qui est une vaste nef de neuf travées précédée de deux tours en façade, s’adapte donc à un cadre spatial défini dans l’enceinte conventuelle car il n’entrait pas dans la décision de Clément VI de reconstruire tout ou partie des bâtiments limitrophes à l’église, notamment le cloître.

La situation fort reculée de l’abbaye dans un pays forestier que l’on croirait volontiers dépourvu de chemins praticables pouvant supporter des charrois importants ou lourdement chargés n’a pas été un obstacle, en fait, au développement des voies de communications. Ainsi au XIVe siècle, le village n’était pas isolé puisqu’un réseau de chemins aménagés pour des véhicules légers ou lourds part du monastère vers les nombreux prieurés de La Chaise-Dieu qui sont distributeurs du vin et de denrées diverses. Mais également, ces chemins partent en direction des granges qui fournissaient le bois et des principaux centres d’approvisionnement en fer et objets finis qui se trouvent autour de La Chaise-Dieu. Leur localisation autour du bourg dans un rayon allant de deux à vingt kilomètres, à l’exception des villes de Clermont, Avignon et Montpellier qui sont beaucoup plus éloignées, permettait de réduire considérablement le temps et les frais de transport par route. Il fallut néanmoins ouvrir un chemin au nord-est de l’abbaye en mai 1344 permettant l’acheminement des pierres et du sable depuis les carrières situées sur les rives de la Senouire. Le monastère se trouvant à une altitude supérieure aux carrières, puisqu’il est à 1 100 mètres, il est probable que le tracé de cette route à travers cette région à reliefs variés et large couvert forestier ne fut semble toute pas très aisé.

Les effectifs du chantier

Le chantier de La Chaise-Dieu concentra sur une période assez courte, puisqu’il s’est agi de six ans pour le gros œuvre, une population de manœuvres, d’artisans spécialisés et d’artistes considérable.

Nombre et provenance des ouvriers

Les effectifs hebdomadaires des manœuvres sont importants sans être toutefois exceptionnels sur ce chantier puisque nous avons à peu près 370 à 400 personnes au maximum, à l’exception de six semaines en juin 1348 où les effectifs s’effondrent passant de 85 à 40 personnes, conséquence directe de l’épidémie qui frappe La Chaise-Dieu. Nous pensons qu’il pourrait s’agir de la peste, mais nous n’en sommes pas sûrs, le terme employé est mortalita, per totam mortalitatem, mais nous n’en sommes pas certains. Ces populations viennent principalement des villages alentour comme Bonneval ou Félines, à peu près six kilomètres, empruntant les sentiers muletiers pour rejoindre le bourg. Il y a également des villageois casadéens qui se joignent à ce chantier et des itinérants qui s’engagent comme simple manœuvre assurés d’un repas quotidien et de quelques deniers hebdomadaires. Cette main d’œuvre est en effet libre puisque rien ne les force à participer au chantier, il s’agit d’un travail volontaire et non de corvée. Ces simples tâcherons, restés anonymes pour la plus grande majorité d’entre eux, participent tout d’abord à la destruction de l’église romane, au déblaiement du site, au terrassement, au transport et à la manutention sur place des matériaux.

Les femmes et les enfants

Contrairement à d’autres comptes de constructions civiles ou militaires contemporains du chantier de La Chaise-Dieu, aucune mention de femmes et d’enfants n’est faite dans les textes. En effet, la présence de femmes dans l’enclos abbatial étant interdite par la règle, la population active est, au moins dans l’enceinte du monastère, exclusivement masculine. À l’extérieur, l’abbaye traite certains marché avec des femmes, par exemple Marguerite Sabatier, de Marsac, pour la vente de bois de chênes, ou encore avec une certaine dame Tomassona pourvoyeuse de mortier rouge et veuve du maçon Thomasso disparu après l’épidémie qui touche le chantier en 1348. Cependant les mentions de femmes restent rares. Il s’agit d’héritières, veuves ou filles qui reprennent l’affaire familiale et la gèrent, employant une main d’œuvre spécialisée. Il n’y a jamais mention de participation physique au chantier.

Certaines études [1] ont précisé que la femme au Moyen-Âge a juridiquement plus droits à partir du XIIe siècle que la femme moderne qui elle est brimée par les lois héritées du droit romain. Elle paye des impôts sur ses propres revenus, même mariée, et est présente dans les contrats signés par son mari. À la mort de celui-ci, elle peut traiter d’affaires immobilières directement avec l’Église. C’est ce qui se passe en 1376 lorsque la veuve d’Hugues Morel qui est lapicide, maître-tailleur de pierre à La Chaise-Dieu, un des maîtres d’œuvre de La Chaise-Dieu, lègue à l’abbaye, elle s’appelle Élisabeth Morel, une maison sous les fortifications de la ville du Puy dont il est originaire, proche de la porte des forgerons, ainsi qu’un pré lui appartenant à La Chaise-Dieu.

Le logement des ouvriers

Nous ignorons où étaient logées ces populations, donc les centaines de manœuvres journaliers, nous supposons que, comme sur le chantier du palais d’Avignon, ils se présentaient tous les matins à la porte de l’abbaye. La grande majorité d’entre eux devait donc être logée aux abords de l’abbaye, trop isolée pour permettre des voyages quotidiens entre les villages les plus éloignés et le chantier. Nous savons qu’au XIVe siècle, le bourg qui est édifié au pied de l’abbaye était majoritairement en bois, du moins pour les parties hautes des maisons, car les soubassements devaient être en pierre, puisqu’en 1426 un incendie ravage complètement le village pendant trois jours et l’abbé Hugues de Blot aide les habitants à relever leurs maisons à condition qu’elles soient reconstruites en pierres. Et c’est ce qui se passe. Donc nous avons les maisons actuellement autour du bourg qui sont les maisons qui datent du XVe siècle. Il leur permet également de se grouper autour du couvent et leur abandonne les arrière-cours pour faire ceindre ensuite le nouveau bourg de murailles.

Le pain et le vin

L’abbaye nourrissait par jour, une fois par jour, plus de 400 personnes travaillant sur le chantier sans compter les familiers et les aumônes. Elle était dépendante de ses prieurés qui l’approvisionnaient régulièrement en vin et d’autres produits de consommation courante, des produits de base comme l’huile d’olive, le froment, le seigle, les pois et les fèves. Les fournisseurs étaient pratiquement tous situés dans un rayon de 100 km autour de La Chaise-Dieu, distance que des montures moyennement chargées pouvaient parcourir en deux ou trois jours.

Si la soupe et le pain qui sont la base de l’alimentation quotidienne sur les chantiers, ne sont pas clairement mentionnés dans les comptes, ceux-ci enregistrent sous l’intitulé « pro vino » les diverses sommes dépensées pour l’achat de vin dont la consommation est toujours très importante sur les chantiers au Moyen-Âge. Nous ignorons les quantités livrées quotidiennement, généralement par ânée ou par barral, et le nombre de mesures individuellement distribuées. Il ne s’agit pas ici de gratifications spéciales offertes certains jours de canicules ou pour stimuler l’ardeur des ouvriers comme ce fut le cas à Sens ou à Paris et sur certains chantiers bretons. Les maîtres et les ouvriers de La Chaise-Dieu reçoivent quotidiennement une ration de vin comptabilisée à la fin de chaque semaine, et une ration supplémentaire à l’occasion de chaque prix faits et de travaux à la tâche. Nous pouvons préciser qu’il s’agissait de vin claret ou de vin blanc puisque seuls les vins fins produits en Bourgogne, Côtes-Rôti ou bien Hermitage, étaient rouges. Depuis l’Antiquité jusqu’à la fin du XIXe siècle où elle fut ravagée par le phylloxéra, la vigne était cultivée en Velay sur tous les coteaux favorablement exposés mais autour du bourg la burle empêchait toute exploitation. Le vin était fourni par les prieurés de Pauliat au nord des monts du Livradois unis au XIVe à la mense conventuelles « parce que – je cite – les vignes y venaient mieux que dans les autres lieux dépendant de l’abbaye » mais on en trouve aussi venant de Nonette, du Broc, d’Orsennette, de Chambezons, de Chanteuges et de Moingt-en-Forez. L’âpreté du climat dans cette région où le froid s’installe six mois par ans ne favorisait pas les cultures céréalières. Seule l’avoine, d’ailleurs indispensable aux mules et chevaux de l’abbaye, était heureusement récoltée en abondance à La Chaise-Dieu.

Le temps de travail

La journée

Nous nous sommes interrogés sur la durée d’une journée de travail. Les livres comptables ne donnent aucune indication sur la journée de travail. Cependant nous savons que la journée de travail urbain au Moyen-Âge était d’abord définie par la référence changeante au temps naturel, calquée sur la journée de travail rural et était soulignée approximativement par le temps religieux, celui des heures canoniques. Elle était donc liée au lever et au coucher du jour, ce qui impliquait des horaires beaucoup plus importants de juin à juillet et réduits de décembre à janvier. La journée oscillait alors entre huit heures et demi en hiver et quatorze heures en été, dans les régions les plus ensoleillées. Elle était entrecoupée de pauses de courte durée, trois, parfois quatre par jour et d’un arrêt entre midi et une heure correspondant à none d’abord située aux environs de nos actuelles deux heures de l’après-midi et qui vient se fixer vers midi à la fin du XIIIe siècle.

La semaine de travail

Le nombre de jours de travail varie entre quatre et six selon les semaines, et le repos dominical est généralement respecté, exception faite cependant pour certains maîtres et ouvriers qui travaillent parfois sept jours d’affilé. C’est le cas des verriers. Par exemple Laurent Lauzel et Guillaume Bonenuit qui sont les maîtres verriers du chantier de 1348 à 1350, comptent respectivement sept et neuf jours de présence durant la cinquième semaine de 1349. La durée hebdomadaire du travail est assez élevée puisqu’elle atteint une moyenne de cinq jours et demi sur toute la durée du chantier.

Les jours chômés

Cependant au Moyen-Âge, le jour de nombre chômés était très important mais variait selon les villes, les régions et les années. La comptabilité du chantier le confirme puisque sur les 120 semaines comprises entre 1348 et 1350, nous comptons seulement 650 jours ouvrés pour 70 jours fériés. D’une manière générale au Moyen-Âge, le temps chômé n’était pas payé et représentait autant de manque à gagner. Si certains travaux présentaient un caractère d’urgence, les maîtres restaient sur le chantier mais ne recevaient aucune indemnité. Cette règle trouve une exception à La Chaise-Dieu où les dépassements sont toujours payés. Ainsi, durant la troisième semaine de l’année 1350 comptant quatre jours de travail, le maître du chœur, Pierre de Combres, qui est un maître-charpentier, est présent cinq jours, le verrier Laurent Lauzel sept jours et le verrier Guillaume Bonenuit travaille neuf jours d’affilé.

Les artisans spécialisés rentraient généralement régulièrement chez eux pour les grandes fêtes. C’est ce que semblent suggérer en tout cas les retours exceptionnels sur le chantier de certains groupes originaires du Puy, de Saint-Flour et de Volvic. En 1348, quelques cinquante-sept tailleurs de pierre sont ainsi rappelés pour l’Assomption, Noël, la Saint-Jean-Baptiste, la Saint-Barnabé, Pentecôte et pour l’Épiphanie et reçoivent ce que le scribe nomme diete soit une somme comprise entre 1 s. 8 d. et 3 s. par jour en remboursement de leur repas qu’ils n’ont pas pris à La Chaise-Dieu.

Un homme cependant ne quitte jamais le périmètre des deux loges des tailleurs de pierre et de la forge, il était chargé par l’abbé de veiller sur les objets en fer, notamment sur les outils, ce qui pose bien sûr le problème de la sécurité sur les chantiers au Moyen-Âge.

La sécurité sur le chantier

Sur celui de Château-Gaillard, en 1345-1346, afin d’éviter les vols durant la nuit, des barraux de vins sont offerts par le seigneur bailly de Saint-Germain aux hommes qui veillent. Le coût élevé des objets dérivés du fer ou de tout autre métal explique cette précaution. La misère était la principale cause de rapines et d’attaques ; ainsi un sergent royal accompagne-t-il régulièrement les officiers du couvent et les maîtres dans tous leurs déplacements et lors de toute mission délicate, par exemple pour le change de la monnaie d’or.

En 1349, à la suite de nombreuses effractions, la bannière royale est placée à l’entrée de la carrière afin d’empêcher les voleurs de pierre de perpétrer leur forfait. En effet, l’abbaye et ses biens avait été placés sous protection royale depuis le XIe siècle et l’était toujours au XVIIe siècle. « Et, je cite, pour marque de notre authorité, sauvegarde et protection, mettre nos armes, pannonceaux et bâtons royaux en leurs maisons terres et biens à eux appartenans, à ce que personne n’en prétende cause d’ignorance et ne leur médise ni méfasse en quelque sorte et manière que ce soit ». Ainsi étaient-ils protégés.

Sur le chantier, tous les bâtiments sont clos. Les comptes enregistrent la fabrication de ferrures et de serrures multiples posées sur les portes des étables, des bâtiments où l’on entreposait le fer, la chaux, les charrettes, mais également sur les loges des tailleurs de pierre et des verriers afin de protéger les vitraux, le plomb et l’étain. Ces ferrures qui consolident de lourdes portes de bois sont, selon l’importance de l’édifice, munies de plusieurs serrures et ce qui explique le nombre variable de clés ; par exemple trois pour la forge, doublement parée, et une seule pour la porte du monastère dite la Forsa qui se trouve au nord-est « par laquelle, disent les textes, on pénètre dans le pré ». D’ailleurs, chaque ouverture pratiquée dans le mur d’enceinte de l’abbaye afin de permettre le passage des charrettes est bloquée par une nouvelle porte fermée à clef durant la nuit et gardée pendant la journée. Le responsable des stalles, par exemple, reçoit cinq ferrures et pas moins de six clés afin de protéger son travail, les bois entreposés et ses outils. Il est intéressant de noter qu’en mai 1350, mention est faite du règlement d’une ferrure à la porte par laquelle sort la procession. Une plaque de métal est également posée à l’extérieur de celle-ci et une clé, fabriquée seulement le 14 août, est remise au troisième prieur. La double consolidation de cette porte est la preuve indiscutable des précautions dont s’entourait l’abbaye afin de protéger ses reliques, son mobilier et son trésor. D’autres portes renforcées sont citées, par exemple celle de l’écurie attenante à la maison des hôtes.

Les différents modes de rémunération

Le Moyen-Âge instaure deux formes de paiement, le forfait pour un travail global dit « à la tâche » ou au « prix-fait » et le salaire fixe à la journée qui est le plus courant sur les chantiers de la papauté d’Avignon.

À La Chaise-Dieu, certains artisans spécialisés sont ainsi rémunérés au jour le jour et de façon plus ponctuelle. C’est surtout le cas des maîtres verriers, des tailleurs de pierre et, plus rarement, des forgerons-serruriers. Ces derniers sont obligés de veiller toute une semaine, en 1349, afin de fournir 450 pointes, acérer 13 marteaux et travailler un quintal et demi de fer pour fondre dix vergettes pour les vitraux avec deux marteaux neufs. Le seigneur Pierre Talhafers rémunère directement ses hommes selon une double tarification. Le tarif à la tâche de jour qui atteint le double du salaire journalier et le salaire de nuit.

En 1349, le verrier Géraud Bergoin livre selon un prix-fait les vingt-sept panneaux imagés d’une verrière et en 1350 un prix-fait de dix livres est versé au sculpteur Pierre Boye pour la réalisation de deux pleurants du tombeau de Clément VI.

Le paiement est parfois réalisé en plusieurs versements. Une partie de la somme au début, le reste à la fin, après examen du travail, et dans certains cas le contrat s’annule avec la disparition de l’ouvrier lorsque celui-ci laisse un travail inachevé. A priori, aucune indemnité n’est versée à ses héritiers ou à ses aides par l’abbaye. Parfois le contrat est réglé avant réception des travaux puisque le couvent intente une action en justice afin de contraindre les artisans à achever un travail déjà payé. Pourtant ces contrats sont assez rares et ne lient que des maîtres, ou responsables d’atelier, à l’abbaye.

Se juxtaposent ensuite des comptes individuels comprenant une pension annuelle et/ou des avantages en nature, par exemple une robe fourrée pour certains maîtres ainsi que des repas ou ratio de vin supplémentaires pour les jours de fêtes non chômés pour certains ouvriers. Dans ce cas, le salaire réel dépasse le salaire brut. La main d’œuvre anonyme reçoit un repas quotidien ainsi qu’une somme forfaitaire équivalent à un ou deux sous selon les semaines. Le travail étant volontaire, nulle corvée n’ayant été instituée, le salaire journalier d’un simple manœuvre est de 7 deniers, ce qui est relativement élevé si l’on considère celui des ouvriers qualifiés tels les plâtriers et les mortelliers qui varient entre 10 et 11 deniers, mais fort modestes en comparaison des gains des maçons et des tailleurs de pierre qui reçoivent environ 20 à 22 deniers par jour.

Les maîtres

Je vais vous parler des maîtres, et j’ai choisi de vous parler plus particulièrement des maîtres verriers ou peintres-verriers, des huchiers ou maîtres du chœur, responsables des sculptures sur bois des stalles, et du peintre Matteo Giovannetti.

Les peintres-verriers

Les sources révèlent l’importance des travaux de décoration qui furent réalisés dans le chœur des religieux autour du tombeau de Clément VI et du maître-autel. Les maîtres verriers sont les premiers à livrer puis à poser quatorze vitraux réalisés à l’identique de ceux de la chapelle Notre-Dame située plus à l’est dans l’enceinte conventuelle. Les maîtres ont conservé les patrons, ou cartons, de ce programme dont on suppose qu’il a été commandé par Clément VI peu avant son élection en 1342. Ce sont, selon les termes du contrat ou prix faits qui les lie à l’abbaye, des vitraux à bordures et des verres imagés où seront « réalisés et rendus apparentes les armes de notre seigneur le Pape ».

Les peintres-verriers viennent du Puy. Ils sont nombreux à partir de 1348 jusqu’en 1350, puisque l’on compte entre trois et dix artisans par semaine, œuvrant parfois jour et nuit, s’éclairant à la chandelle afin de respecter des délais qui pourraient avoir été imposés par l’aggravation de l’état de santé du Pape. En 1349, un second prix fait révèle une nouvelle commande pour une baie comportant vingt-quatre panneaux imagés. Enfin en1350, dix-huit panneaux historiés sont peints sur trois verrières de verre blanc destinés aux dernières travées des collatéraux. L’abbatiale est à cette date entièrement vitrée selon un programme iconographique défini par son commanditaire.

La découverte en 1995 de seize panneaux de vitrail appartenant à l’oculus de la baie à lancette ouvrant la façade occidentale de l’abbatiale et jusqu’alors protégée par une épaisse couche de chaux et une horloge de bois, nous permet d’imaginer le chromatisme des vitraux mis en place par Laurent Lauzel ou Géraud Bergoin, les maîtres verriers de La Chaise-Dieu. Ce sont des vestiges des verrières du XIVe siècle, remontées au XIXe siècle, sans beaucoup de grâce, et ce sont des verres de couleurs, des verres incolores et des fragments de grisaille. C’est à Emmanuel Barrois, maître verrier de Lavaudieu, que nous devons la restauration de ces quelques pièces.

Les maîtres du chœur, huchiers et menuisiers, mais aussi charpentiers

Ces hommes, venus principalement de Brive et de Rodez mais dont les noms évoquent les provinces du nord de l’Europe, tel Noël d’Aras, Jacques Bulher ou Anequis, vont réaliser les stalles et leurs sculptures monumentales, ornementales, en 1350. Nous nous sommes interrogés sur l’origine de ces artistes avant de conclure que, dans le cas précis des archives pontificales, ces patronymes n’ont de valeur que relative. Il peut s’agir soit du lieu de naissance de la personne ou de son père, soit du dernier lieu de villégiature, puisque l’on se déplaçait très fréquemment en fonction des chantiers. Toute conclusion relative à l’origine, et par conséquent à la formation des artistes ou simples ouvriers serait, bien sûr, illusoire.

Selon les vœux de Clément VI, le monastère recherchait dans des centres très éloignés des artisans qualifiés, mais aussi des bois de qualité comme le chêne et le noyer. Le surcoût de tels périples et les risques encourus sur les routes rendues très dangereuses par les bandes de routiers notamment, permettent de juger de l’ambition et de la volonté du commanditaire à faire du chœur et du sanctuaire une châsse destinée à abriter son tombeau et les reliques de saint Robert.

Matteo Giovannetti

Clément VI fait également appel à un peintre de renom, le florentin Matteo Giovannetti, attaché à la cour pontificale d’Avignon à partir de 1343 et portant depuis 1346 le titre de « peintre du Pape ». C’est en Avignon que le peintre réalise les tableaux commandés par le Pape et destinés aux huit chapelles du chœur de l’abbatiale gothique. Il s’agit probablement de volets peints, plus rapides d’exécution que les retables complets. L’exécution d’un retable, en effet, de petite dimension étant relativement longue, pas moins de deux ans pour les petits formats.

Les tableaux seront acheminés jusqu’à l’abbaye en 1351 par le peintre lui-même accompagné de trois aides et d’une escorte de deux hommes. Pour cet ouvrage, Matteo Giovannetti reçoit le 29 novembre 1349, la somme de 254 florins 20 sous et 2 deniers, révélatrice par son importance de la qualité des tableaux et de la renommée du peintre. Ses aides vont travailler sur ses directives à la décoration murale du chœur puisqu’au voyage des hommes s’ajoute en effet le port des objets et matières premières acheminées jusqu’à l’abbaye entrant dans la composition de ces peintures, quelques trois cents feuilles d’or fin achetées six florins par Matteo Giovannetti, furent transportées depuis Avignon ainsi que des pigments rares et précieux, notamment du bleu outremer ou lapis-lazuli, ce produit d’importation, venu de Montpellier, provenant de pierres imparfaitement solubles, révèlerait par sa nature même une des techniques du peintre florentin. En effet le lapis-lazuli devait être posé sur le mur à sec et agglutiné avec de la colle. Les peintures murales étaient destinées au chœur où les enduiseurs avaient donc lissé les murs dès 1347. La technique utilisée pourrait être la peinture à la détrempe exécutée sur enduit sec, la peinture dite a seco, contrairement à la fresque, dite a fresco, qui permettait une économie considérable de temps. Le peintre du Pape répondait ainsi à une exigence de Clément VI : réaliser dans les délais les plus brefs le projet, mais aussi rallier Avignon où d’autres commandes pontificales l’attendaient.

En ce qui nous concerne, il ne nous reste pratiquement rien du programme iconographique réalisé par Matteo Giovannetti à La Chaise-Dieu à l’exception peut-être d’un fragment de peinture si dégradé qu’il est à peine visible sur la partie haute de la première pile en entrant dans le chœur. Pourrait-il s’agir d’un vestige de la Vita de saint Robert réalisée durant le séjour de Matteo Giovannetti sur ordre de Clément VI ? Il faut reconnaître que les textes ne répondent pas à toutes les questions.

Le Pape meurt en Avignon le jour de la Saint-Nicolas, le jeudi 6 décembre 1352, dans la onzième année de son pontificat. Il est inhumé selon ses vœux, à La Chaise-Dieu, le 8 avril 1353.

Entreprise d’exception dans l’histoire de la construction de la fin du Moyen-Âge, l’abbatiale Saint-Robert l’est à divers titres. Édifiée en quelques six années par la seule volonté de son maître d’ouvrage, elle bénéficie jusqu’au terme de sa construction […] et sa décoration réunit deux groupes sociaux que tout séparait : les artistes de cour et les artisans locaux.

Questions

Questions

Vous avez dit que les pierres utilisées venaient de la vallée de la Senouire, or j’ai toujours entendu dire qu’elles venaient de Malvières. À quel endroit avez-vous eu ces renseignements ?

Mme Costantini : Ma principale source est Guillemain qui a commencé à se poser la question sur La Chaise-Dieu et puis nous avons eu les Monuments Historiques qui ont travaillé à la restauration de l’abbatiale qui ont découvert que la pierre de Malvières qui se trouve un peu plus au-dessus de La Chaise-Dieu, avait un grain qui était différent de la pierre qui a été utilisée dès 1344 pour la construction de La Chaise-Dieu. Des analyses ont été faites et qui ont déterminé la localisation de ces carrières sur les rives de la Senouire. Ce serait une analyse précise de madame Annie Blanc qui a été mise en avant. Mais je n’ai jamais vu ces carrières. Je suis allée me promener sur les rives de la Senouire qui étaient praticables il y a une vingtaine d’années, maintenant je ne sais plus dans quel état elles sont, mais je n’ai pas retrouvé de traces de ces carrières. Ce que je peux vous dire c’est que la route qui amenait la pierre jusqu’à l’abbaye arrive au nord-est de l’abbaye. Il n’y en avait pas du côté du sud.

Les prieurés de La Chaise-Dieu allaient jusqu’en Espagne, en Italie.

Intervention de M. Erlande-Brandeburg Madame je voudrai vous remercier de tout ce que vous nous avez appris encore aujourd’hui sur un chantier tout à fait exceptionnel. Exceptionnel par sa cohérence, exceptionnel par la rapidité des travaux et exceptionnel par sa documentation qui fait que l’on comprend très bien comment s’organisait un chantier. Il faut quand même signaler qu’avoir 400 hommes dans un petit bourg comme La Chaise-Dieu représentait une infrastructure domestique extrêmement lourde. Ce n’était pas facile à gérer. Cela soulève aussi le problème de l’investissement des moines.

Le problème des salaires et la hiérarchie des salaires, vous l’avez dit pour les maçons et les tailleurs de pierre qui sont « royalement » payés, mais qui correspond – et c’est fondamental pour comprendre l’architecture médiévale ou plutôt le niveau de qualité – ce sont de très grand professionnels, ce sont les ingénieurs de l’époque. Tailler la pierre et la mettre en œuvre – et je vais prendre un exemple que vous connaissez tous – n’est pas à la portée de n’importe quel ouvrier. On a dépensé des centaines de millions ces dernières années pour la remise en état du désordre organisé par Viollet-le-Duc lorsqu’il a restauré Notre-Dame de Paris, prenant n’importe quelle pierre et la mettant, non pas sur son lit mais n’importe comment. C’est un point important et qui révèle une volonté très forte du maître d’ouvrage.

Je me permettrai de prendre une autre comparaison, parce qu’on est obligé de réfléchir à un autre monument, c’est la Sainte Chapelle. Il s’est passé exactement la même chose : une volonté royale de l’époque de construire très rapidement avec des sommes que nous avons assurées par le roi, et de terminer avant son départ à la croisade, d’achever une entreprise unique au monde puisque transférer le pouvoir de Dieu de Constantinople à Paris : les reliques de la Passion sont à Paris ; à Rome il n’y a que saint Pierre et saint Paul. Et la conception monarchique française a été renforcée….

PS : Pour approfondir : Frédérique-Anne COSTANTINI, L’abbatiale Saint-Robert de La Chaise-Dieu ; un chantier de la papauté d’Avignon (1344-1352), Editeur H. Champion, Paris, 2003.

Notes

[1] Gimpel (J), Les bâtisseurs de cathédrales, Paris, 1958 ; Prache (A), Saint-Rémi de Reims, l’œuvre de Pierre de Celle et sa place dans l’architecture gothique, Paris, 1978.