Présentation de l’orgue (J.-L. Perrot)

Nous allons diviser le temps autour de l’orgue en trois parties.

- Une première partie où je vais vous dresser succinctement l’historique de l’instrument,

- une deuxième partie, avec la complicité de Jacques Bellut qui vous lira un texte que j’ai conçu et que j’illustrerai par de brèves improvisations à l’orgue afin de vous faire comprendre, saisir, le mécanisme de l’orgue et les particularités de cet instrument,

- et une troisième partie où je vous jouerai de la musique écrite, de la musique française composée au XVIIe siècle et au XVIIIe siècle, pour illustrer votre journée d’étude.

  • Petit concert par Jean-Luc Perrot

    Pour illustrer l’orgue de La Chaise-Dieu, j’ai choisi, dans le répertoire français, trois périodes qui correspondent à trois moments importants de l’histoire de la construction de cet instrument. Fin (...)

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Brève présentation historique

Lorsque que l’on vient à La Chaise-Dieu, parmi tout ce que l’on peut admirer, on admire ce somptueux buffet d’orgue, et pour les connaisseurs de l’orgue ancien, il y a tout de suite une anomalie. Vous voyez que cet instrument est en deux meubles : le meuble qui est le plus près de vous s’appelle le positif parce qu’il est posé à même la tribune, et à l’arrière, vous avez le grand orgue. L’anomalie, c’est que normalement, dans ce style d’instrument, le grand orgue est deux fois plus grand que le positif. Ici ce n’est pas le cas. Et vous remarquez aussi sur le plan du style des buffets, une différence notamment par exemple, sur le buffet du bas, le buffet du positif, un nombre de tuyaux beaucoup plus important et des tuyaux beaucoup plus petits qu’au grand orgue. Cette anomalie a toujours frappé les spécialistes et on a cherché à savoir pourquoi une telle exception dans l’histoire de l’orgue. Tout simplement déjà parce que les documents relatifs à cet instrument font défaut. Pendant longtemps, on s’est basé sur différentes hypothèses et aujourd’hui, par déduction de différents travaux, par des recherches personnelles, on peut à peu près dresser l’historique de l’instrument de la manière suivante.

Au XVIIe siècle

À la fin du XVIIe siècle, en 1683, on construit, à la demande de l’abbé Hyacinthe Serroni, un orgue et cette construction comprend la balustrade richement décorée et le positif et c’est donc un travail inachevé, parce que sans doute l’abbé Serroni a vu trop grand, il finira en faillite et l’orgue n’est pas achevé. Un document conservé aux archives départementales du Puy, un inventaire de l’abbaye au début du XVIIIe siècle indique qu’il y a « une orgue » dans l’abbaye mais qu’il n’y a que le positif.

On ne connaît pas le facteur d’orgue qui a construit ce premier instrument en 1683, mais une signature au pied de la cariatide indique les lettres cox, c-o-x, qui pendant longtemps a fait mystère. Aujourd’hui, on sait que ce Cox est un menuisier venu des Flandres et c’est lui qui, vraisemblablement a donc érigé cet ensemble somptueux assez unique en France. Mais on ne sait rien de la partie instrumentale, si ce n’est que l’orgue avait environ douze-treize jeux, ce qui est modeste pour un édifice comme celui-là.

Au XVIIIe siècle

La deuxième précision qui nous est connue est l’établissement du grand buffet à l’arrière. Ce grand buffet a été construit en 1727 par le facteur d’orgue Marin Carouge qui était originaire de la ville d’Ornans dans le Jura, et il dresse là un orgue à quatre claviers et pédaliers qui est l’archétype, si l’on peut dire, de l’orgue français classique.

Petite anomalie, le buffet, les boiseries que vous voyez à l’arrière ne sont pas dans le style que l’on devrait trouver dans les années 1720 mais ressemblerait plutôt à ce qu’on aurait pu construire quelques quarante voire soixante ans auparavant, c’est-à-dire au milieu du XVIIe siècle, et on pense, sans en avoir la preuve, que Marin Carouge aurait amené ici, à l’arrière, un buffet de récupération, mais il se sert du petit buffet qui est déjà construit. Il l’aménage au point qu’il y a sur le haut du buffet des montages de menuiseries pas forcément habiles. Sans doute, il le diminue en hauteur pour faire sonner ces deux meubles.

En, 1779, un inconnu dans le monde de la facture d’orgue, Prades, qui est originaire de la ville de Sommières en Languedoc, effectue quelques travaux de restaurations sur la soufflerie. On le sait parce qu’il a gravé son nom, de manière assez grossière, sur le bois du buffet en signant

J. Prades, facteur d’orgue à Sommières en Languedoc refait les souffleries.

Il n’y a pas de documents d’archives. Et c’est tout ce que l’on sait sur l’orgue si ce n’est qu’on sait qu’il joua dans les années 1792 lors des premiers tumultes révolutionnaires. Il y a une chronique qui dit que le son des orgues s’est fait entendre.

Et après c’est un grand mystère puisque nous conserveront quelques photographies du XIXe siècle où l’on voit le buffet avec des tuyaux épars et les historiens qui ont découvert l’instrument au XXe siècle, ont trouvé un instrument muet à l’abandon.

Au XIXe siècle

Il y a en 1830 le passage d’un facteur tout à fait obscur Cratemann, Cartemann — on ne sait pas exactement l’orthographe varie d’un document à l’autre —, qui promet, pour une somme très modique, aux paroissiens de La Chaise-Dieu de refaire l’orgue. Il a promis la même chose à Brioude. À Brioude, il est parti sans payer ses notes d’hôtel et en enlevant le matériel sonore. L’a-t-il fait à La Chaise-Dieu ? On ne le sait pas.

Cet homme donne quelques précisions sur l’état de l’orgue. Il promet de le remettre dans l’état dans lequel il était avant la Révolution sauf le positif, et je reviendrai sur ce détail.

Il faut bien dire que la situation de l’abbaye avait complètement changé entre le XVIIIe siècle où c’était une abbaye prospère avec des moyens importants, et le XIXe siècle où elle était devenue une paroisse rurale et où ce qui importait était de mettre le bâtiment hors d’eau, de restaurer les murs, etc… et l’orgue n’était sans doute pas une priorité.

Il y a à la fin du XIXe, l’achat d’un harmonium, ce qui prouve bien que l’orgue ne joue pas et qu’il y a quand même un besoin de musique.

Au XXe siècle

Et au début du XXe quelques devis infructueux, notamment un facteur d’orgue qui s’appelle Durand, pas très connu non plus, de Rives-de-Giers dans la Loire.

Au début du XX<sup>e</sup> siècleEt puis La Chaise-Dieu commence d’être connue comme lieu touristique. Les Monuments historiques s’émeuvent de cette situation. À la fin des années 1950, les Monuments historiques pour pallier une situation qui visuellement était très laide avec des tuyaux qui tombaient, qui manquaient, refont les façades, et ce faisant font disparaître les quelques témoins anciens qui subsistaient. Mais l’orgue ne joue toujours pas. C’est une réparation visuelle, esthétique.

Vous savez que La Chaise-Dieu a connu son essor musical grâce au pianiste Georges Cziffra qui est arrivé ici dans les années 1965-66 et Cziffra a lancé l’idée du Festival de La Chaise-Dieu dans le but de restaurer les orgues et il a fait don de ses premiers cachets pour contribuer — cela ne suffisait évidemment pas — à la restauration des orgues.

- Première restauration

Une première restauration a vu le jour et s’est achevée en 1976. En 1976 on a fait rejouer l’orgue avec ses quatre claviers. La tuyauterie a été refaite à neuf par la maison Dunan de Villeurbanne. Mais la maison Dunan n’était pas une maison spécialiste dans la facture d’orgue ancienne et hélas, bien vite, on s’est aperçu que cette restauration ne donnait pas satisfaction. Je n’entre pas dans les détails techniques mais il y avait notamment des problèmes d’alimentation en air. L’air n’arrivait pas en qualité et quantité suffisantes et il y avait un problème de taille des tuyaux qui n’avaient pas été conçus, dans cette restauration, à la bonne mesure. Cette restauration si elle a permis de faire entendre l’orgue — et quelques disques ont été enregistrés, notamment par Marie-Claire Alain — a aussi fait disparaître un nombre considérable de petits tuyaux qui gisaient dans l’orgue. Ils avaient été abandonnés, mais il en restait au moins une centaine, et ces tuyaux ont disparu. C’est aussi à cette époque-là qu’une plaque qui était à l’intérieur de l’orgue et qui indiquait que Marin Carouge avait restauré l’orgue en 1727 a disparu. Donc on en a des photos mais aujourd’hui on n’a plus cette plaque.

C’est à cette époque qu’avec quelques amis nous avons fondé l’association Marin Carouge pour animer l’orgue qui finalement ne servait pas pour le Festival. Et de cette association est venue aussi l’idée d’une seconde restauration.

- La seconde restauration

Cette seconde restauration a eu lieu en 1995 et c’est l’instrument que vous allez écouter aujourd’hui. Elle a été faite dans des circonstances beaucoup plus scrupuleuses sur le plan historique et musicologique. Elle a été confiée à un facteur d’orgue du nord de la France, Michel Garnier, qui a vidé l’ensemble de la tuyauterie de 1975 et qui a refait tous les tuyaux aux tailles, au diapason ancien de l’orgue français.

Et dans cet instrument, on peut aujourd’hui dire quelles sont les parties anciennes et les parties modernes.

Sont anciennes, authentiques :
- le buffet,
- la balustrade,
- les sommiers c’est-à-dire les parties en menuiserie qui assurent la distribution de l’air et c’est une partie que le grand public ne connaît pas mais c’est une partie essentielle de l’instrument. C’est ce sommier qui donne la qualité de l’air.
- les claviers, même s’ils ont été restauré,
- les soufflets qui sont de part et d’autre de l’instrument et quand l’orgue joue ils sont baissés et vous ne les voyez pas,
- et une trentaine, seulement, de tuyaux en bois sur un instrument qui doit compter — je n’ai jamais fait le décompte — environ mille six cents tuyaux. Donc trente tuyaux historiques.

Ceci dit Michel Garnier a refait là un véritable chef-d’œuvre car il s’est inspiré des orgues français de l’époque et il a su redonner à cet instrument une couleur, une présence, qui, j’espère, saura vous convaincre.

Si vous le souhaitez je peux répondre à quelques questions

Réponse aux questions

- Le positif est le petit qui est devant ?

Oui, le positif est le petit qui est très grand. Normalement, il devrait être la réplique du grand en demi-taille et là vous voyez qu’il est exactement de la même largeur et pour la hauteur nous pensons qu’il a été diminué.

- Il y a une différence sonore ? c’est une différence entre les aigus et les graves ?

Non, pas du tout, c’est une différence de plan sonore. Et dans une église qui a un jubé c’est extrêmement intéressant. Le positif joue plutôt pour cette partie-là [la nef] et le grand orgue est très sonore dans l’autre partie et là [dans la nef] il vous passe un peu par-dessus la tête. Le positif donne plutôt des jeux de détail et le grand orgue donne plutôt un ensemble.

- Pouvez-vous nous rappeler rapidement les dates de fabrication ?

- 1683 : la balustrade et le positif
- 1727 : le grand orgue
- 1779 : une réfection de soufflets, c’est un détail mais on a cette date-là
- 1792 : dernière intervention sonore connue de l’orgue
- 1830 : passage d’un obscur facteur qui promet monts et merveilles pour une somme dérisoire, mais on ne sait pas ce qu’il a fait.
- 1958 : Réfection des façades pour l’aspect visuel
- 1976 : Réfection complète de l’instrument par la maison Dunan de Villeurbanne. L’orgue rejoue
- 1995 : Deuxième réfection complète de l’instrument par Michel Garnier

- Précisions sur le style de l’orgue

Balustrade et positif vus de dessousIl y a une différence flagrante de style entre le positif et le grand orgue. Le positif, moi je le qualifierai de « baroque » dans le sens où « baroque » c’est l’effervescence, l’exubérance, voire quelque chose d’extravagant. Il y en a de tous les côtés : il y a les guirlandes, il y a la balustrade qui est décorée de motifs musicaux avec le roi David qui joue de la harpe, vous voyez des flûtes, vous voyez des vielles, vous voyez un orgue ; c’est la surenchère.

Grand orgueEt puis derrière, vous avez ces lignes plus droites, plus strictes, voire plus austères. C’est le style classique et cela c’est très curieux d’avoir dans le même instrument ces deux esthétiques qui sont proches dans le temps mais qui sont là visibles et qui s’opposent quand même. Et vous verrez qu’à travers les œuvres musicales, on peut retrouver des éléments qui dialoguent entre le baroque et l’époque classique.

On va passer à la deuxième partie où vous allez écouter l’instrument.